CHAPITRE VII
Cet événement imprévu décida en quelque façon le changement du Prince. Éclairé par ce succès sur la conduite qu'il devait avoir dans de semblables occasions, il ne craignait plus d'en perdre aucune par sa faute.
Il fit, le courant de la nuit, des réflexions sensées qui développèrent le germe qui était en lui. Sa timidité disparut, et il se promit bien à luimême de donner dans l'excès contraire, plutôt que de retomber dans ses premières -erreurs. Ces. heureuses dispositions semblèrent prêter de nouvelles grâces à sa, figure. Il parut le lendemain à la Cour d'un air aisé et satisfait, qui fut de bon augure aux yeux de la Fée. Elle lui fit des signes obligeants et lui lança des regards expressifs, auxquels il répondit en homme qui avait de grandes dispositions à parvenir à l'art de minauder supérieurement. Almaïr s'aper-
çut (uissi d'une plus grande aisance dans ses manières, et, Tatlribuant intérieurement à ses leçons, il s'approcha de lui.
«Vous paraissez d'une humeur chanr.ante aujourd'hui, lui dit-il ; puis-je espérer que vous voudrez bien nous faire part de ce qui cause cette sérénité à laquelle vous ne nous avez pas encore accoutumés ?
— La nouveauté des objets, reprit le Prince d'un air gai, m'en imposait les premiers jours ; je m'y accoutume peu à peu ; les manières de cette Cour me plaisent et m'enciiantent, et en attendant que je puisse ]es acquérir, je m'amuse infiniment d'en être le témoin.
— Nous devons nous féliciter, reiprit Almaïr, d'avoir acquis un pareil ■prosélyte, et, avec une vocation si idécidée, je me trompe fort si vous n'êtes bientôt en état d'en faire |d 'autres. Mais qu'êtes-vous donc deveinu ? on ne vous a point vu hier, il ju'a pas été possible de vous- déterrer ;
j'ai couru en vain les spectacles et V=; promciia,des. Sans doute que, rcl dans quelque endroit agréable, vous répétiez avec quelque objet nouveau les leçons dont vous avez besoin auprès de Zobéide, et que, dans l'intention de réparer efficacement vos.
torts, vous vous instruisiez à fond des choses.
— Je vous assure, interrompit Angola, confus de cette cruelle plaisanterie, que vos leçons m'ont suffi pour me corriger d'une faute aussi impardonnable. Ma journée d'iiier a été des plus unies. J'ai assisté au souper de la Reine, qui m'a app« ' ' un instant dans son apparteme pour me communiquer quelque chose qui concerne le Roi mon père, et qui m'a congédié de bonne heure. Je me suis rendu chez moi où j'ai passé la nuit à rêver au moyen de faire oublier mon manque d'usage à Zobéide et de regagner par mes soins des faveurs précieuses que j'ai perdues parmafaute.
— Écoutez, dit Almaïr en le regar
dant fixement, je ne veux point deviner quelle espèce de confidence peut avoir à vous faire la Reine, ni quelle affaire secrète assez pressée peut lui faire choisir une heure aussi singulière pour vous voir tête à tête dans son appartement. J'avoue même que la discrétion ridicule entre amis à l'égard de toute autre femme peut avoir lieu quand il est question de quelque chose d'aussi élevé ; mais sans approfondir de quelle nature sont vos liaisons aec la Reine, je dois vous dire que rien ne peut vous faire rompre votre affaire avec Zobéide, jusqu'à ce qu'elle ait lieu d'être contente de vous, et que vous ayez réparé l'affront insigne que vous lui a.vez fait. Je m'en suis fait une affaire capitale, et il serait cruel à vous de ne pas faire tout ce qui convient dans cette occasion.
— Vous me trouverez toujours, dit le Prince en souria,nt, prêt à faire tout ce qui est nécessaire pour rétablir ma réputation. Je serais charmé de vous avoir l'obligation de m'en
iaire naitic ic moment, je vuus plumets de m'y livrer avec une ardeur dont elle aura lieu d'être contente.
— Rien n'est plus aisé, dit Almaïr ; après le dîner de la Reine, nous irons manger un morceau chez moi ; de là nous nous rendrons à la promenade, elle ne manquera pas d'y venir avec Aménis son amie.
— Pourquoi ne dites-vous pas la vôtre ? interrompit Angola. Je crors qu'elle peut prétendre à ce titre.
— Aménis, dit Almaïr d'un air dégagé, est une femme qui mérite des égards, et pour qui je ne saurais me refuser d'en avoir ; d'ailleurs c'est une passion tranquille qui ne me ferme point les yeux sur le mérite des autres femmes.
— C'est précisément ces sortes de passions que je veux dorénavant adopter, dit le Prince ; je les trouve moins respectables ma.is bien plus commodes, sans doute, que les attachements véritables.
— Je suis fort de votre avis, dit
Alinaïr, et je me réjouis siiicèremeni de voir que votre façon de penser se forme avec tant de promptitude. »
Avec de semblables propos ils virent^ arriver le dîner de la Reine ; et quand il fut fini, ils furent dîner chez Almaïr, où ils passèrent une partie de la journée à s'entretenir de semblables choses. Almaïr donna encore au Prince des préceptes qui ne servirent pas peu à l'instruire dans la science du monde et à l'affermir dans son nouveau système.
L'heure de la promenade étant arrivée, ils montèrent en carrosse et s'y rendirent, La journée commençait à baisser, c'était le temps où la grande allée était la plus brillante ; car quoique la promenade fût belle deux heures auparavant, il n'était pas de la décence d'y venir plus tôt. Le coup d'œil était charmant. Cette foule diversifiée de personnes des deux sexes, les habillements du goût le plus riche et les différentes sortes de parures formaient une perspective
charmante. D 'un côté, c 'étaient des petites-maîtresses mises du dernier éclat, chargées d'aigrettes, de girandoles et de rivières de diamants : le rouge n'y était point oublié. Leur marche était disposée de façon que quatre paniers bouchaient toute la grande allée.
Elles marchaient d'un air distrait et enfantin, et rendaient légèrement, et en tournant la tête, les révérences qu'on leur prodiguait ; d'un autre côté, pour y servir de contraste, on voyait une seconde espèce de femmes qui venaient promener leur nonchalance ou leur mauvaise santé. Elles étaient en déshabillé et en robe ouverte, la jupe comblée de falbalas, et courte de façon à laisser voir un pied mignon chaussé d'une mule blanche, et le commencement d'une jambe qui paraissait tenir à quelque chose de fort séduisant ; le panier à ouvrage à la ceinture, et le petit chien sous le bras, une coiffure avancée, peu de rouge, enfin tout ce qui est du ressort de la petite toilette. On y voyait aussi
de ces antivestales, trophées ambulants de la lubricité des financiers, qui venaient faire étalage de leurs appas décrépits et attacher à leur char quelques jeunes gens qui allaient chez elles les berner, et ainsi du reste, et finissaient par leur donner des nasardes. Tous ces groupes différents étaient croisés et froissés sans cesse par quelques bandes de jeunes étourdis qui marchaient à pas précipités, la tête haute, coudoyant toute la ter'e, regardant toutes les femmes sous le nez, se vantant des faveurs de celle-ci et mettant une taxe infâme à celles de l'autre. Ils saluaient sans cesse et ne paraissaient jamais plus impertinents qu'alors par l'air de protection qu'ils adoptaient. Ils projetaient tout haut mille soupers, mille parties de plaisir qui ne devaient jamais avoir d'eSet, restaient à la promenade jusqu'à neuf heures du soir avec un air de mystère, et sortaient encore plus mystérieusement pour aller passer la soirée à s'ennuyer dans leur chambre.
go ANGOLA
A travers cette foule innombrable de désœuvrés, Angola et Almaïr aperçurent Zobéide et Aménis, Ils les approchèrent, et la conversation roula quelque temps sur les objets qui frappaient leurs regards. Enfin le Prince s'approchant de l'oreille de^^obéide :
« Vous voyez un criminel repentant, lui dit-il, Madame, qui est résolu de ne rien épargner pour avoir sa grâce.
— Je serais assez portée à l'indulgence, dit Zobéide avec un sourire tendre, si je ne craignais d'être exposée à de nouvelles ofîenses.
— Ma conduite vous prouvera l'envie que j'ai de réparer mes torts, reprit Angola : d'ici à ce temps, daignez vous ressouvenir des droits que me donne un amour aussi tendre que le mien. »
Ils ne poussèrent pas plus loin cet entretien : les hommes et les femmes du bon ton ne pouvaient y avoir de.
conversation suivie ; à peine Tauraiton passé à un bourgeois qui se sciait
promené avec sa femme. Les gens de qualité ne se parlaient que par monosyllabes, se quittaient et se rejoignaient dix fois. Tout, jusqu'à la vieillesse, affectait dans ces lieux un air léger et dissipé.
Enfin, la nuit arriva, on fit quelques tours de bassin, et peu à peu tout le monde disparut. Zobéide et Aménis étant restées des dernières avec Almaïr et le Prince :
« Que ferons-nous. Reines ? s'écria Almaïr ; comment passer cette soirée?
— Il serait naturel, dit Zobéide, que vous vinssiez souper chez moi et réparer ce qui fut impraticable l'autre jour.
— Oh ! ma foi, dit Almaïr, cela est trop uni, et puis il fait le plus beau temps du monde ; et s'aller renfermer, cela me suffoque.
— Si nous allions souper à la campagne ? dit le Prince.
— Parbleu, dit Almaïr, n'y sommesnous pas ? On va fermer le pont tournant, nous seronsici seuls et en pleine
liberté ; qui nous empêche de souper chez le Suisse et de passer la nuit ici la plus délicieuse ?
— Cela est imaginé au fnieiix, » dit Aménis ; et de suite Almaïr renvoya les équipages et ordonna le souper.
Il revint peu après, et bientôt ils se trouvèrent seuls. Alors Almaïr, résolu de favoriser le Prince, et ayant de son côté ses afîaires avec Aménis, la sépara insensiblement d'eux et gagna une autre allée. Ils étaient convenus auparavant tout bas avec le Prince de se rassembler, à un certain signal, chez le Suisse. Bientôt ils se perdirent dans les ténèbres qui régnaient dans les allées.
« Je ne sais, dit Zobéide au Prince, pourquoi je m'abandonne avec tant de confiance à votre conduite.
— Ah ! Madame, interrompit le Prince, qu'avez-vous à redouter avec un amant qui vous adore ? Vous n'a- .
vez d'égarements à craindre, que ceux où il désire vous plonger en les partageant avec vous. »
Cette conversation s'anima peu à peu et prit enfin un ton de tendresse décidée. Le lieu, la nuit, la solitude et l'occasion, tout fit espérer au Prince d'obtenir son pardon, et tout portait Zobéide à le lui laisser acheter. Après s'être promenés longtemps, Zobéide fatiguée s'assit sur le gazon. Le Prince se mit auprès d'elle ; il soupirait, elle était émue ; il lui baisait les mains, elle le souffrait, il poussa ses entreprises plus avant ; la bouche de Zobéide, sa gorge entièrement découverte, et livrée . à ses transports, furent en un instant couvertes de ses baisers. Ses mains cherchèrent de nouveaux attraits ; Zobéide résistait assez pour augmenter et non pour empêcher ses plaisirs. Enfin elle lui abandonna ses charmes adorables ; il se rassasia de délices. Zobéide n'y fut pas insensible, les mouvements qu'elle se donna pour diminuer sa victoire mirent le dernier comble à leur volupté.
Le Prince était trop amoureux et
trop bien en fonds d'ailleurs pour s'en tenir là. Sa tendresse semblait à chaque instant reprendre de nouvelles forces, et ils passèrent quelques heures ensemble dans une continuité rapide de plaisirs, qui les leur fit paraître bien courtes. Enfin, ayant entendu le signal dont Almair était convenu avec lui pour le souper, ils se. rendirent chez le Suisse.