‹ AngolaChapitre 7 sur 19 · CHAPITRE VI H · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI H

Angola, enhardi par deux bonnes fortunes aussi rapides, parut à la Cour avec un air conquérant et décidé qui relevait infiniment ses grâces.

Sachant confusément que les malheurs dont il était menacé devaient avoir pour principe un attachement sérieux et constant, et entraîné d'ailleurs par la vivacité de son tempérament, il résolut de ne se permettre aucune passion d'un certain genre, et d'empêcher par une inconstance utile que

son cœur ne se mît trop de la partie et ne le fît tomber dans les pièges qu'il voulait éviter. Il s'appropria un certain 8ir de coquetterie à la mode, qui ne promet pas aux femmes d'infiniment bons procédés ; mais la nécessité et la perversion des temps les ont mises dans le cas de faire semblp.nt de s'y tromper. Autrement les hommages qu'elles recevaient seraient bien rares.

Lumineuse s'aperçut du changement qui s'opérait dans le Prince ; et loin d'en être alarmée, comme c'était une impression des manières de sa Cour, sur lesquelles elle avait désiré qu'il se formât, elle le trouva infiniment plus aimable. Pour lui, il répondit à ses mines, de façon à lui laisser espérer qu'elle seule aurait la gloire de Védxiquer, tandis que dans le fond il était résolu de ne pas s'en tenir absolument à ses lumières.

Il vit Almaïr qui, s'approchant de lui:

« Je mériterais du moins quelques remerciements, dit-il, pour mon arran-

gement d'hier au soir ; car j'imagine que vous avez réparé votre faute avec usure et que vous avez profité en habile homme d'une partie aussi bien conduite.

— N'en doutez pas, dit le Prince ; j e vous ai l'obligation de mon bonheur: j'ai été heureux, mon cher Almaïr, et je crois pouvoir me flatter d'avoir autant d'obligation à la tendresse de Zobéide qu'à la faveur de l'occasion.

Que d'attraits ! quels transports 1 Non, je ne puis vous faire une peinture fidèle des plaisirs que j'ai goûtés pendant cette heureuse nuit.

— Je me le persuade aisément, reprit Almaïr ; les premières passions sont toujours accompagnées de cet excès d'ardeur qui en rend le charme délicieux. Votre imagination se fera peu à peu à ces sortes d'images, leur impression en deviendra moins sensible, et vous serez obligé d'avoir recours au spécifique dont je me sers pour la ranimer : le changement vous deviendra nécessaire. Entraîné par

l'exemple et autonsé par la conduite des femmes, vous parviendrez à regarder les passions comme tme affaire de convenance ) c'est le bon ton aujourd'hui, et j'ai des espérances certaines de vous y voir bientôt conformé. Au reste, Zobéide estcharmante, je vous conseille de la garder tant que cela vous amusera l'un et l'autre.

Faites-en même' votre affaire principale ; ce qui ne vous empêchera pas de vous livrer à ces petites infidélités de passage qu'on se pardonne volontiers entre gens qui ont un certain usage du monde.

— Mais non, dit le Prince d'un air distrait, Zobéide me plaît fort, et je ne vois pas que je puisse rien faire de mieux que de la garder. Après tout, dit-il, je ne crois pas qu'on soit absolument maître des mouvements de son cœur ; et s'il se refusait à un certain point, je me verrais obligé de finir cette affaire avec décence, mais je ne vois cela que dans l'éloignement.

— Et moi je le prévois et je l'at-

tends, dit Almaïr : je regarde les jolies femmes comme des effets qui sont dans le commerce, et où chacun peut prétendre. J'ai eu envie de Zobéide avant vous, j'ai deviné vos prétentions et je vous l'ai cédée, bien résolu de faire revivre les miennes dès que votic fantaisie en serait passée.

— Et d'Aménis, dit le Prince, qu'en ferez-vous ? Comment supportera-t^ elle votre changement ?

— Je n'ai jamais eu, reprit Almaïr, des liaisons d'une certaine vivacité avec Aménis, Nous nous sommes pris par convenance, nous nous sommes gardés sans convention, et j'imagine que nous nous quitterons sans peine. Au reste, si le cas y échoit, vous ne feriez point trop mal d'entreprendre sa guérison : vous travailleriez, je crois, très efficacement, et même vous pourriez vous féliciter de cette cure. Aménis est extrêmement aimable ; votre préoccupation pour Zobéide vous a empêché peut-être d'y faire attention. Avec autant de

charmes qu'elle, elle <'. l'esprit inhuiment plus usagé et plus amusant ; eUe a cette tournure de Cour frivole et légère qui est si à la mode aujourd'hui : en un mot, elle est excellente pour former un jeune homme ; et quand la possession vous aura lassé de Zobéide, il me parait décent et utile pour vous d'avoir Aménis quelque temps.

— Nous verrons, dit le Prince, je la trouve fort bien ; elle a cet air que j'adore dans les femmes, qui est très propre à encourager la jeunesse, et peut-être qu'avec le temps je m'arrangera.! pour lui rendre quelques soins.

— Vous la trouverez toujours prête à les recevoir, reprit Almaïr, et je ne

j ferai jamais de difficulté pour vous i céder tous mes droits, par l'envie que j'ai de vous succéder aux vôtres. »

Après cette conversation ils se sépa-« rèrent et furent jurer un amour éternel à celles dont ils pensaient déjà à se défaire.

Le Prince, qui acquérait tous les jours une nouvelle expérience et se

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consommait de plus en plus dans le faux de la Cour, vécut quelque temps si adroitement avec la Fée et Zobéide, que chacune d'elles s'imagina régner seule dans son cœur ; et, profitant de leur erreur, il en obtint beaucoup de rendez-vous, où elles le comblèrent de leurs faveurs les plus précieuses, et où il lui fut d'autant plus aisé de les tromper, que son amour avait les dehors ardents qui ont le talent de persuader les femmes. Enfin, peu à peu, il se vit dans cet état d'indolence d'un homme qui, rassasié de faveurs, sent ralentir sa vivacité. Il trouvait un vide en lui-même étonnant, et déjà il cherchait un remède à sa langueur, quand Almaïr se présenta à ses regards un matin qu'il était encore dans son appartement.

■ — Doucement, reprit Almaïr ; je viens vous demander à dîner, et après cela nous nous rendrons chez Aménis, où notre monde doit se trouver pour partir ensemble. »

Ils se rendirent l'après-diner chez

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Aménis, où ils trouvèrent grande compagnie en hommes et en femmes. Le Prince y fut reçu avec les distinctions les plus flatteuses. Déjà connu d'Aménis elle lui fit de ces politesses attentives qui, même dans une jolie femme, peuvent paraître quelque chose de plus. Il la regarda avec plus d'attention qu'il n'avait encore fait et fut surpris de n'avoir pas jusqu'alors rendu plus de justice à ses charmes.

Elle était de la taille la plus avantageuse ; ses cheveux d'un blond cendré admirable, et plantés dans la perfection, accompagnaient mer\'eilleusement un visage dont les traits étaient de la dernière délicatesse ; elle avait dans les yeux une expression de tendresse qui laissait concevoir au Prince les plus flatteuses espérances. Elle était dans un déshabillé de campagne qui laissait voir en partie une gorge et une peau d'une blancheur divine.

Toutes ses grâces étaient infiniment relevées par cet edr du grand monde et par ce ton de Cour qu'elle possédait

îiii suprêrao degré, et au<juel juûne elle donnait de nouveaux agréments par la tournure délicate de son esprit.

Ses paroles étaient pleines de feu, et l'envie qu'elle avait depuis quelque temps de faire la conquête d'Angola lui donna de nouveaux charmes et la mit dans cette aimable pointe de vivacité qui, dans les femme;, fait tout l'agrément et tient même quelquefois lieu de la beauté .

Après quelques propos généraux, il fut question de partir. Almaïr, qui fut chargé de l'arrangement des équipages, s'y prit si adroitement, que sans affectation les calèches se trouvèrent remplies, et il ne s'en trouva plus qu'une à deux places pour Aménis et le Prince. Après s'être récriés, pour la forme, sur l'étourderie d 'Almaïr, ils y montèrent fort contents, dans le fond, de cet arrangement.

Angola, plus instruit dans les têteà-tête en profita habilement pour préparer les voies.

0 Je ne sais. Madame, dit-il à Amé-

nis, si je dois avoir une véritable obligation à Almaïr de l'heureuse situation qu'il me procure ; le danger où il m'expose peut devenir si grand, que peut-être serai-je dans le cas de la regarder comme la vengeance d'un ennemi.

Je ne vois point ici de danger a

redouter pour vous, dit Aménis en le regardant tendrement ; et d'ailleurs je vous suppose des sentiments qui vous en garantiraient, et vous avez des engagements à l'abri d'épreuves bien plus dangereuses.

— Qu'on oublie aisément t^nt devant vous, reprit le Prince avec vivacité ; mon cœur ne me le dit que trop ; et, s'il pouvait se flatter de la moindre espérance, il porterait bien volontiers de nouvelles chaînes.

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