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CHAPITRE IX

Pendant cette conversation, ils arrivèrent à la maison de campagne

d'Aménis : elle était assez près de la ville pour qu'on ne pût pas s'en croire entièrement isolé, et elle en était assez éloignée pour se soustraire au fracas et au tumulte. La situation en était admirable, les promenades charmantes.

Almaïr, qui s'était aperçu d'un commencement d'affaires entre Angola et Aménis, charmé de voir réussir son idée, s'attacha autant qu'il put à les favoriser, en leur procurant les moments favorables dont il savait bien que le Prince profiterait. On se promena beaucoup ; et le Prince, se trouvant souvent seul avec Aménis, avança ses affaires de façon qu'il lui arracha l'aveu du penchant qu'elle avait pour lui. Il le reçut avec mille transports ; elle lui marqua des craintes et des défiances sur la sincérité, qu'il chercha à dissiper par ces expressions outrées si à la mode alors, et qui signifiaient d'autant moins qu'elles disaient davantage. Aménis en fut contente, ou fit semblant de

l'être : on n'y regardait pas de si près dans ce temps-là.

Il ne manquait à ces deux amants qu'un tête-à-tête favorable pour se donner des marques de leur tendresse mutuelle ; l'un le cherchait avec ardeur, et l'autre ne semblait pas s'en éloigner. Cet événement fut retardé par une fantaisie imprévue qui prit un après-dîner à toute la compagnie.

On envoyait tous les jours un laquais à la ville pour apporter les nouvelles à la main, tous les couplets et les brochures qui paraissaient : il vint un jour annoncer qu'on jouait à. la Comédie M. . . A ce nom, toute la compagnie fit un cri ; et, quoiqu'il n'y eût personne là qui ne l'eût vu plusieurs fois, il fut résolu d'une commune voix qu'on irait. On envoya retenir des loges, on fit mettre les chevaux aux calèches.

On voyait régner dans la compagnie ce tumulte aimable qui suit ordinairement les parties impromptues. Les femmes abrégèrent leurs toilettes ; et, après avoir assuré cent fois qu'elles

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étaient faites comme des folles, elles parurent moitié ville, moitié campagne.

Dégagées de cette grande recherche, et qui, éblouissant les sens, cause une émotion tendre qui touche devantage le cœur, on monta en calèche et on partit.

Arrivées à la porte de la Comédie, elles furent fort regardées par la jeunesse brillante qui occupait le balcon et l'escalier. On jouait l'incognito, on se cacha le visage avec l'éventail, et on fut fort aise d'être vues. Enfin, au travers des regards curieux des uns et des propos galants des autres, elles parvinrent à la loge.

L'assemblée était brillante et nombreuse. Quoique cette pièce n'eût pas les grâces de la nouveauté, la constance avec laquelle elle était suivie prouvait évidemment son mérite solide et le cas que le public faisait de son illustre auteur. On v03''ait dans les loges un mélange pompeux de femmes les plus charmantes, couvertes des habillements les plus somptueux.

Quelques-unes venaient pour écouter la pièce et en admirer les beautés, d'autres pour en faire le semblant, et jouer l'esprit et la connaissance, espèce de femmes bien plus insupportables que celles qui sont ignorantes de bonne foi et sans s'en faire accroire. Elles décident de tout, et, pour louer une pièce, elles commencent à dire que les acteurs étaient bien habillés, où que telle actrice était mal mise, que sa coifiure était trop reculée, ou sa parure mal assortie. Le plus grand nombre étaient là pour étaler leurs charmes dans ce demi-jour de spectacle, dans cette réflexion éloignée des bougies si favorable aux attra,its surannés, et qui ne fait qu'augmenter l'éclat des autres.

On voyait sur le théâtre, pour servir d'opposition à ce tableau, une quantité d'hommes, parmi lesquels à peine en aurait-on compté un très petit nombre vrais appréciateurs du mérite d'une pièce. Ceux-là, en gens sensés, ne se livraient point en spectacle au

public et attendaient paisiblement dans leur place que le plaisir commençât avec la tragédie ; mais ceux qu'on appelle les gens du bel air avaient une façon de penser bien autrement élevée. Us s'embarrassaient fort peu de la pièce, et il leur arrivait bien souvent de demander au cinquième acte ce qu'on avait joué. Couchés immodestement plutôt qu'appuyés sur le théâtre, ils «étalaient leurs charmes séducteurs, braquaient continuellement leur lorgnette, caressaient leurs jabots, badinaient avec un bouquet, sifflaient un air nouveau, faisaient des signes d'intelligence aux actrices, qui souvent ne les connaissaient pas ; et enûn, après avoir épuisé tous les lieux communs d'une coquetterie qui aurait paru décente dans les femmes les plus décidées, ils attendaient le moment de l'endroit le plus intéressant pour traverser le théâtre en regardant leur montre^ dérangecdent les acteurs, sortaient d'un air étourdi et afîairé, se précipitaient

dans leurs équipages, et allaient se montrer dans tous les autres spectacles et commettre les mêmes indécences et les mêmes étourderies.

Toute cette jeunesse brillante se montrait sur le théâtre quand on avertit qu'on allait commencer ; et ce qui n'est pas une petite preuve de la réputation supérieuredelapièce, les minauderies, le désordre et le caquet cessèrent, et on se prépara à écouter avec attention cet admirable chef-d'œuvre.

Tout y caractérisait le génie profond et les talents uniques du grand maître qui l'a composé, une contexture parfaite, des situations heureuses, des caractères bien nuancés, une poésie nerveuse et sonore, des sentiments dignes des plus grands héros. Toutes ces différentes perfections formaient un ensemble merveilleux. On y admirait surtout une reconnaissance, morceau à la mode, dont tous les auteurs tragiques avaient la rage de farcit leurs pièces dans ce temps-là, et qui réussissait à si peu d'entre eux. Celle-

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ci était parfaite en tout genre, bien menée, vraisemblable et intéressante.

Elle formait le plus beau coup de théâtre qu'on pût désirer. Une mère attendrie et tremblante versait des larmes sur le sort d'un fils infortuné. Ce rôle, joué par la première actrice de ce temps-là, semblait acquérir un nouvel intérêt par la façon dont il était rendu. Cette femme admirable en ce genre, maîtresse de la déclamation, lui donnait un caractère de vérité qui enlevait l'âme des spectateurs, leur arrachait des larmes et leur faisait partager sa douleur et son désespoir.

La pièce fut applaudie à ioutrompre, juste récompense du mérite supérieur de son illustre auteur. Il y était présent, et, comme un père qui s'intéresse au sort d'un enfant chéri, il voyait avec tendresse un succès aussi constant. Ce génie inimitable recevait avec modestie les marques vives de la reconnaissance du public, qui n'acquittait pas à beaucoup près les

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obligations que lui avait son siècle ; et en effet, en quel genre n'avait-il pas réussi ? Philosophe profond, il avait dépouillé les systèmes anciens de ces obscurités et de ces contradictions qui les rendaient plus ennuyeux qu'utiles. Il avait enrichi notre langue d'un nouveau mille fois plus sensé, et l'avait rendue pour ainsi dire imlpable et à la portée de tout le monde. Sa muse, encore au berceau, avait osé chanter les héros et les combats, et on voyait briller dans cet ouvrage cet accent énergique, cette poésie rapide et élevée qui met l'homme au-dessus de lui-même, et que les Homère et les Virgile n'avaient acquise qu'à force de travaux. Bientôt il avait chaussé le cothurne, l'avait relevé de l'état languissant où il était ]3ar la mort de deux grands maîtres, possédant au premier degré l'art de remuer les spectateurs. Tous les sujets devenaient d'une égale beauté dans ses heureuses mains. S'il peignait la hauteur farouche d'un sultan, la

matière s'amollissait, pour ainsi dire, en ses mains, et devenait susceptible d'amour et de vertu. S'il peignait les incertitudes d'une Princesse élevée dans l'erreur, remuée puissamment par des circonstances touchantes, combattues par le remords, mais brûlant d'un feu coupable qu'elle ne pouvait vaincre, ce rôle, rendu par une actrice adorable pour qui il semblait être fait, arrachait aux spectateurs des larmes délicieuses, les intéressait jusque dans les erreurs.

S'il représentait les forfaits inouïs d'un héros de l'antiquité, plus malheureux que coupable, sa muse, par d'heureuses nuances, adoucissait l'horreur des crimes par la pitié qu'inspirent les fautes involontaires. Ce malheureux, en proie aux transports les plus vifs (assemblage horrible de forfaits et de vertus), donnait par son exemple affreux une horreur secrète pour le crime. Il périssait vertueux, puisque l'intention seule fait le crime, et qu'un homme peut l'être malgré un destin

cruel. Le coupable disparaissait et ne laissait dans l'âme des spectateurs qu'une tendre pitié pour ses malheurs.

Ce grand homme possédait tous les talents dans un degré trop éminent pour être à l'abri de l'envie. Quelques mauvais auteurs, gens diffamés, sans mœurs et noircis de crimes indicibles, s'étaient acharnés contre lui ; mais comme rien n'aurait été si humiliant pour lui que d'avoir leur suffrage, puisque cela aurait pu faire soupçonner quelque ressemblance entre eux, la haine qu'ils lui marquaient, loin de nuire à sa réputation, achevait de la décider, mettait tous les honnêtes gens de son parti et donnait un lustre ineffaçable à son génie, le plus beau du siècle.

La tragédie fut suivie de l'O..., petite pièce dans le goût des contes de Fées, où l'auteur, par une peinture heureuse et naïve, développait adroitement les différentes impulsions de la nature dans un cœur novice, les gradations insensibles par où s'intro-

duit l'amour ot le penchant rie la jeunesse à céder à ses artificieuses séductions. Co rôle éfciit rendu au mieux par une actrice charmante en possession de plaire au public. Elle attachait avec un ruban et menait comme en laisse un Prince qui se soumettait à ses chp.înes, pour l'amener peu à peu à les partager. Ce rôle était rendu par un acteur qui avait de la figure et des talents.

La pièce finie, Aménis et sa compagnie restèrent quelque temps dans leur loge pour donner le temps de déboucher. Enfin, elles parvmrent sur l'escalier : elles y furent lorgnées, examinées et regardées effrontément sous le nez par une troupe de jeunes éventés qui assiégeaient le passage et critiquaient toute la terre. Elles descendirent, et faisant la sourde oreille aux paroles énergiques des cochers et des laquais qui assiégeaient la porte, elles gagnèrent leurs calèches et partirent.

Les soins d'Almaïr pour favoriser

l;i p^issioii (lu ] 'rin( c jour Anu iiis continuant avec la même adresse, la disposition des équipages fut faite si adroitement, que le Prince, sans qu'il y parût In moindre affectation, se trouva placé naturellement avec Aménis d?.ns la même calèche.

« Vous voyez, lui dit Almaïr, avec quelle ardeur je vous devine et je vous sers. Nous verrons en temps et lieu l'espèce de récompense que j'exigerai de vous, et si vous imiterez mon désintéressement. Pour le présent, songez à vous, et mettez-vous dans la tête qu'il ne nous arrive pas aussi souvent que nous le voudrions d'être deux heures seuls avec une jolie femme dans son équipage ; que ce sont de CCS occasions qu'il faut prendre aux cheveux : qu'un homme du monde ne peut guère se dispenser décemment de faire quelque pfcposition, et que les trois quarts des femmes qui ont commencé par crier contre cette hardiesse ont fini par s'y accoutumer : de telle sorte qu'un homme d'une certaine

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façon n'ose pas y manquer, sans s'exposer à jmsser pour un sot. Ou a même remarqué que les femmes qui se déchaînent le plus contre de pareils compliments sont celles qui sont le moins faites pour les essuyer, et qui portent une figure qui doit servir d'excuse à la timidité la plus outrée. »

Le Prince n'eut pas le temps de lui répondre ; tout le monde étant remonté en carrosse, il entra dans la calèche avec Aménis, bien résolu de profiter des avis d'AImaïr.

La conversation roula quelque temps entre Aménis et le Prince, sur la beauté de la pièce qu'ils venaient de voir et sur les différents genres de ridicules qui s'étaient offerts à leurs yeux ; mais Angola, qui avait des besoins plus pressants, la fit tomber adroitement sur l'amour et lui renouvela avec transport les assurances de sa passion,

« En vérité, dit Aménis, si vous continuez encore sur le même ton, je crois que je serai assez bonne pour me

laisser persuader. Je m'étais figuré que ce que vous m'aviez dit à ce sujet était de ces propos qu'on ne se croit pas dispensé de tenir à une femme, qui sont faits pour avoir leur place dans le frivole de la conversation, et qui, ordinairement, ne signifient pasdavantage, et ne doivent pas se prendre plus à la lettre que les trois quarts des choses qui se disent dans le monde.

— Ah ! Madame, dit le Prince, jugez mieux des impressions que vous faites. Elles sont trop vives pour s'effacer aussi aisément, et le bonheur dont vous m'avez permis de me flatter d'un trop grand prix, pour que j'y puisse renoncer. »

En lui disant ces paroles, il lui baisait les mains avec transport : et cette faveur qui aurait peut-être paru considérable dans une autre circonstance, devenait par le genre de l'occasion une de ces choses convenues et simples sur lesquelles on ne s'amuse pas à chicaiter.

« Quel mortel serait plus heureux

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que moi, Madame, disait Angola, si vous daigniez partager des transports qui sont votre ouvrage, et dont je ne puis soutenir la violence ? »

En même temps il la serrait dans ses bras. Elle ne disait mot, et le Prince, s'imaginant que ce silence était causé par des doutes injurieux pour lui, trouva le moyen de la convaincre avec tendresse de la vérité des choses dont il se plaignait, sans la révolter par une évidence trop frappante. Elle se rendit intérieurement à de si bonnes raisons ; mais rien ne pouvant la faire renoncer à la décence, si elle se prêta à ses transports, ce fut dans l'intention de les arrêter à un certain point. Il y entrait aussi une espèce de curiosité de savoir comme il s'y prendrait pour les satisfaire.

« Laissez-moi ! dit-elle à Angola, d'une voix entrecoupée; je suis persua dée de votre tendresse, réservez-en les témoignages pour une autre occasion.

— Ncn, dit le Prince tout en feu,

je ne puis di-Hérer à vous tionner «les marques de mon amour ; la vérité de mes transports me répond de vous les voir p;irtager et m'assure de votre tendresse.

— Vous avez dos idées bien singulières, dit Aménis ; et quand j'aurais la bonté de m'y prêter, elles n'en seraient pas moins infructueuses :

car enfin, dit-elle (se laissant aller comme par distraction à quelque complaisance, il y a de certaines choses dont l'impossibilité est tellement reconnue, qu'il est absurde de se proposer d'en venir à bout

— Rien n'est impossible à une ardeur comme la mienne, disait le Prince en gagnant du terrain, et les situations les plus singulières ne servent, selon moi, qu'à p.iguiser les plaisirs, r

Il se procurait en même temps, et en se glissant adroitement, ^me attitude singulière, qu'il jugeait à vue de pavs pouvoir le mener à ses fins ; et Aménis, dont les doutes et Tincrédu-

lité commençaient à diminuer, ne s'opposa point à leur entière destruction, à laquelle le Prince travaillait avec ardeur. Bientôt une émotion plus vive rendit sa complaisance plus décidée, et le Prince profita habilement de ce moment pour lui procurer une espèce de triomphe, qui, en lui imposant des devoirs pénibles, ne pouvait que la flatter infiniment.

Pour lui, il se soumit de bon cœur à l'humiliation de son poste et borna ses soins à partager avec tant d'ardeur les travaux d'Aménis, qu'il put lui adoucir les rigueurs en lui épargnant quelques-unes des peines. Les soins importants dont ils étaient occupés

f prenaient tout leur temps et toute eur attention, de façon à leur laisser à peine le temps de se dire quelques paroles entrecoupées, par lesquelles ils se témoignaient combien ils étaient charmés mutuellement de leur complaisance. Ensuite venaient de ces moments heureux d'anéantissement qui suivent et couronnent les tendres

caresses, qui en sont même les seuls fruits, et qui, par leur courte durée, ne méritent pas d'être mis au nombre des plaisirs. Il est à croire qu'ils ne firent pas des réflexions aussi sensées: car leur ardeur, loin de diminuer, les plongea dans de nouveaux égarements. Aménis trouva les raisons du Prince admirables : elle se serait fait un scrupule de lui marquer encore des doutes, après la façon convaincante avec laquelle il s'était attaché à les dissiper. Enfin ils arrivèrent, elle très contente des éclaircissements qu'elle avait reçus, et lui très satisfait de ne lui avoir pas trouvé une incrédulité insurmontable.

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