CHAPITRE III
La politique anglaise en Orient
La Manœuvre anglaise
Le 30 octobre 1918, l'amiral Calthorpe, seul mandataire des puissances alliées, signe l'armistice avec la Turquie, en rade de Moudros, à bord du cuirassé Superb. Le courrier envoyé au général Francliet d'Esperey, pour obtenir son assentiment, a été retenu — on ne sait pourquoi — dans les lignes anglaises. L'amiral Calthorpe n'attend pas son retour et conclut.
Ainsi, dès le 30 octobre 1918, l'Angleterre nous impose en Orient sa méthode, son mandataire et son heure. Ce sera dorénavant sa formule.
Dans sa hâte, l'amiral Calthorpe oubliera de désarmer la Turquie. EUe conservera ses soldats, ses fusils et ses munitions.
Cet armistice donne aux Turcs une double impression : celle de la force anglaise, celle de notre inutile mauvaise humeur. Les autorités britanniques vont poser sans retard les premiers jalons de la pénétration politique ; il s'agit de gagner les hauts fonctionnaires de Constantinople — en commençant par le Calife — d'entraîner les hésitants, d'attaqufir ceux qui se refusent à se laisser séduire.
Elles s'orientent, tissent les premiers fils de la trame. Un remar-
quable service des renseignements constamment renouveler mènera cette action ; des fonds secrets inépuisables l'alimenteront.
Le but : détruire la Turquie en désagrégeant toute force capable de la faire revivre. Les minorités chrétiennes de l'Anatolie seront l'un des principaux éléments de l'entreprise. De gré ou de force, elles serviront d'agents de propagande ; tant pis si leur sort n'en est pas amélioré ; cela n'est d'aucune importance. Bien au contraire, chaque incident fâcheux habilement exploité soit auprès des Anglais de la métropole, soit surtout auprès des Américains, deviendra l'argument sans réplique dont on usera et abusera d'autant plus que la situation en Orient s'aggravera davantage.
Le 14 mai 191 9, l'amiral Calthorpe prépare le débarquement des troupes grecques à Smyme. Le 15 mai à sept heures, elles débarquent, se livrent à tous les excès. L'Europe ne protestera pas. Une fois encore, l'Angleterre a démontré qu'elle seule compte.
Le rapport du général Bunoust exposera les massacres des musulmans de, Smyrne et du vilayet d'Aïdin. Il ne sera pas publié.
L'occupation de Smyrne par les Grecs et les sévices de toutes sortes accumulés par eux groupent autour de Moustafa Kémal les forces vives de sa nation. C'est alors seulement qu'avec stupeur l'Angleterre apprend à les connaître. N'importe, elle refusera d'admettre, en apparence tout au moins, le sérieux de l'aventure.
Une armée nationaliste commence à s'organiser, non sans peine, car il est impossible de dégarnir les vilayets orientaux occupés par les troupes régulières. Au début, les Anglais n'auront devant eux, sur la ligne du Bagdad, qu'une poussière d'hommes : quinze cents cava- Hers et des volontaires. Ils n'en sont pas moins, en six semaines de combats incessants, re jetés sur Ismidt. L'Anatolie occidentale est libérée.
Grave échec anglais. L'Islam entier témoigne d'une joie fort vive, et les dons musulmans affluent vers l'Anatolie. Sous l'effet de l'attaque anglaise, le nationalisme turc s'est rapidement consolidé, coordonné. Au début, Moustafa Kémal n'était guère plus qu'un grand chef de partisans, populaire, il est vrai, par son brillant passé, mais suspect, par sa hardiesse, aux yeux des timorés. Le voilà devenu, pour tous.
le héros national. Ceux qui s'irritaient de ses initiatives viennent à lui. Cette fois, le mouvement anatolien existe et s'impose. Les Anglais dissimulent l'échec.
Un autre coup les frappe. Le major Novill échoue dans son entreprise au Kurdistan. Les chefs kurdes ont accepté les subsides, puis ils se sont ralliés à leurs voisins turcs. Ceux-ci leur font de grandes concessions et acceptent leur autonomie.
En novembre 1919, l'échec du plan britannique est complet. Les nationalistes s'infiltrent dans Constantinople et jusque dans le Palais. L'un de leurs hommes les plus habiles a chaque jour un long entretien avec le Sultan. L'Angleterre paiera-t-elle toujours en vain ? Le 16 mars 1920, elle brusque la situation, occupe militairement Constantinople dans un grand déploiement de forces, fait jouer les mitrailleuses, fusille dans les casernes turques, arrête les nationalistes notoires avec une brutalité voulue et les dirige sur Malte. Beaucoup, avertis à temps, ont pu fuir et gagner l'Anatolie.
Le coup du 16 mars 1920 est la mainmise de l'Angleterre sur Constantinople ; elle y régnera avec une rudesse sans pareille et se fera cordialement détester. Le résultat de toutes ces violences sera de renforcer les rangs nationalistes. Bientôt, sauf quelques hommes qui seront montrés au doigt, il ne se trouvera plus guère à Constantinople un Turc, l'on pourrait même dire un musulman, qui ne combatte à sa manière pour le triomphe de l'Anatolie. Les plus paisibles se sont émus. La plupart vendent leurs biens, s'ils le peuvent, les abandonnent, si la vente est impossible, et franchissent aisément le barrage : ils vont lutter avec les leurs sur terre anatolienne.
En juillet 1920, exaspérée par cette série d'échecs, inquiète des protestations réitérées de ses sujets musulmans de l'Inde, l'Angleterre veut cette fois en finir. Elle lance les Grecs à l'assaut de l'Anatolie. Les récompenses promises sant immenses : Constantinople, la Thrace entière, Smyme et l'Anatolie occidentale, la région du Pont, c'est-à-dire, les plus riches terres de l'Asie Mineure, l'accompUssement des rêves les plus démesurés de l'Hellade. L'armée grecque sera surabondamment pourvue de matériel de guerre, l'or anglais ne tarira pas, les officiers anglais présideront aux opérations.
Nous étudierons un peu plus loin les résultats d'un effort dont l'ampleur ne fut jamais réellement connue; mais, auparavant, n'est-il pas utile de connaître quels sentiments entraînent l'Empire britannique, de novembre 1918 à juillet 1920, dans une entreprise aussi périlleuse ?
Une double tragédie se joue en Orient depuis l'armistice de Moudros, premier acte hostile de l'Angleterre envers nous, qui sera suivi de beaucoup d'autres : lutte entre l'Angleterre et la France, lutte entre l'Angleterre et la Turquie.
Dans cette guerre sourde menée contre nous sur tous les points de l'Orient, l'Angleterre ne nous ménagera pas les coups, nous n'aurons que des désavantages ; mais, avec un entêtement confirmé par cela même qui devrait l'éclairer, nous fermerons les yeux devant l'évidence et mettrons à la nier l'obstination que l'Angleterre apporte à nous contrecarrer. C'est une curieuse histoire que l'Europe et l'Islam suivent avec soin.
A nos premières réclamations, l'Angleterre répondra : « Nous nous sommes unis à vous contre l'Allemagne; il n'a jamais été question de l'Orient ». •
Tout le prouvait déjà au cours de la grande guerre ; seule l'acuité de nos préoccupations immédiates avait pu nous illusionner. Notre censure faisait à peu près le silence sur les événements de Mésopotamie et du Sinaï ; nous ignorions à quel point la guerre d'Orient absorbait déjà nos alliés.
Sitôt après l'armistice de Moudros, sachant que la Turquie peut seule la tenir en échec dans sa grande entreprise musulmane, l'Angleterre ne perd pas une heure, elle attaque à nouveau. Ses informateurs lui font connaître le sentiment des peuples musulmans à son égard. Il est franchement mauvais. Elle n'a pas tenu les promesses faites à l'Inde, à l'Egypte, aux gens de l'Arabie pendant la guerre générale. Les mécontentements latents se sont exaspérés. En Perse comme en Mésopotamie, au Caucase comme au Kurdistan, la parole anglaise ne compte plus. Partout, la menace contre elle se précise, la houle se forme.
LA MANŒUVRE ANGLAISE 6l
La grande commotion mondiale a secoué la torpeur de l'Orient : les mouvements pour l'indépendance, les nationalismes s'ébauchent. L'Egypte tient la tête, l'Inde l'écoute attentivement; que sera-ce si la Turquie — siège du Califat — s'en mêle ?
Toutes ces tentatives de libération se tournent vers la France. Elle a beau s'en défendre sincèrement, vouloir ne songer qu'à ses lourdes difficultés présentes, chacun fait appel à son libéralisme, sans vouloir admettre que son sens aigu de la justice se soit atténué. Malgré elle, malgré ses dénégations, l'Orient la veut prendre pour arbitre, et la voici donc — quoi qu'elle en ait — mêlée à cet incendie qui flambe, s'atténue, reprend sur tous les points de l'Asie. Elle devient donc, contre son gré, malgré la plus vive résistance, l'adversaire de l'hégémonie britannique. L'Angleterre, avec une rare maladresse, la jettera, presque de force, dans cette opposition formidable qui s'organise contre eUe.
Cela ne peut, naturellement, que renforcer ses partis-pris, et nous redevenons, — comme autrefois, — pour les coloniaux anglais, l'influence néfaste qu'il faut à tout prix abattre, avec éclat, avant même qu'elle ait eu le temps de comprendre sa force réelle.
La campagne antifrançaise commence dans les principaux centres orientaux et jusqu'en Russie même. Les Allemands ayant été d'incomparables propagandistes, leurs arguments seront repris. Ils sont connus, donc d'autant plus faciles à retenir.
A Constantinople, dans la répartition du commandement interallié, le fâcheux rôle nous sera donné ; nos représentants protesteront, Paris n'écoutera pas : histoires locales ; il faut à tout prix sauver l'entente et feindre de ne pas avoir été brimé. Londres exploitera cette erreur de tactique. Lloyd George et Curzon joueront habilement le grand jeu, et nous serons trompés sur tous les terrains, en Orient comme en Occident, avec un parfait ensemble.
Au début, tout paraît aller au mieux des intérêts immédiats de l'Angleterre. A Constantinople, les Turcs militants se cachent, observent avant d'agir. Les Anglais n'ont pas encore la main lourde; c'est nous qui assumons les besognes ingrates.
Malgré tout, très vite, d'anciennes sympathies se reforment, les cer-
des turcs s'ouvrent devant les Français. Les Anglais, suivant leur coutume, se tiennent strictement à l'écart et ne fréquentent qu'eux-mêmes. Malgré quelques premiers froissements, les Turcs de l'ancien régime recherchent le mandat anglais pour sortir, à tout prix, de l'intolérable état d'armistice. Ils nous disent amèrement : « Que peut-on espérer de vous ? Vos jugements sont exacts, mais vous ne pouvez agir. Si nous avons l'Angleterre contre nous, elle achètera les uns, intimidera les autres et, en fin de compte, nous asservira. »
Pendant ce temps, le haut-commissariat anglais songeait aux coups de force prochains, les préparait, tâtant le terrain et les individus, s 'attachant les uns, s'en prenant aux autres, regardant, travaillant.
« Vous voyez, disaient les Turcs, eux, au moins, ont une politique définie ; vous n'avez que celle de l'expectative ; vos dirigeants ne savent jamais ce qu'ils feront le lendemain. L'Angleterre travaille à longue échéance, le fin réseau de son intrigue s'étend sur le monde entier. Qu'un fil remue, si loin que ce soit, Londres en ressent le frémissement direct, et le fait nouveau est exploité. Son effort embrasse le monde entier; vous n'envisagez que des actions fragmentaires. »
' Les quelques personnes qui parlaient ainsi étaient les hommes de l'ancien régime. Sur eux, la révolution jeune-turque avait passé sans modifier leurs conceptions politiques. Il faudra le coup de massue du traité de Sèvres pour les rallier au nationalisme.
Le traité de Sèvres dissipe les dernières illusions. Cette fois, la vieille Turquie eUe-même a compris : l'Angleterre l'a leurrée. Elle lui avait fait entendre, sans l'énoncer clairement, qu'une grande Turquie, presque aussi vaste que l'ancien empire, placée sous un mandat britannique des plus larges, pouvait être le résultat de sa bienveillance. Tout s'effondre; un seul fait émerge des complications de la conférence : nous avons plaidé pour la Turquie.
L'opinion turque se soulève. Les Anglais s'y attendaient. Ils" organisent à Constantinople plusieurs sociétés secrètes, dont l'une dite des « Amis de l'Angleterre ». Saïd Mollah, l'un des très rares Turcs qui se soient mis à la solde anglaise, le pasteur anglican Frew la dirigent. Etrange alliage ! Cette association aura ses heurts, ses quereUes, mais, cahin-caha, elle subsistera et agira. Les « Amis de l'Angleterre »
se posent de suite en ennemis de la France avec une combativité que rien ne décourage.
Le Foreign Office laisse faire, le War Office dirige ; Lloyd George applaudira des deux mains à tout ce qui lui paraît devoir nous rendre plus maniables en Orient. Il ignore que tout Français pris à partie riposte et vivement, quelles que soient les exhortations qui lui parviennent. Ainsi, à Constantinople, le camp français et le camp britannique se forment et souvent se mesurent.
Les hauts et moyens fonctionnaires anglais seront d'intelligence médiocre, d'intégrité fort discutable. Peu importe pour Londres, qui traitera directement son affaire turque et s'inquiète fort peu de ce que pensent ses agents de second plan. Le schéma est tracé : émietter la Turquie, la désorganiser par tous les moyens. Le flanquement de la route des Indes, l'asservissement du CaHfat, la mainmise sur l'Orient : voilà les buts, et le temps presse. Les mauvaises rumeurs qui s'élèvent du monde musulman, les difficultés de la métropole, la question d'Irlande privent les coloniaux anglais de leur habituelle maîtrise. Ils s'irritent, se hâtent, forcent la note, doublent les étapes et commettent des fautes que les anciennes équipes auraient soigneusement évitées.
La plus absurde, la plus énorme sera de confier aux Grecs cette fameuse pacification de l'Anatolie par les armes. C'est allumer la mèche sur le barillet de poudre et faire sauter toute la machine. L'occupation de Smyrne du 15 mai 191 9, opérée par les Grecs avec l'appui des canons de l'amiral Calthorpe, ouvre officiellement les hostilités entre l'Angleterre et la Turquie.
Ce geste allait servir l'opposition turque, c'est-à-dire la force agissante du pays, l'immense majorité des intellectuels, des officiers, de tous les hommes jeunes, ardents, auxquels chaque attaque anglaise apprend le sens du mot « patrie ». Les indécis se rallieront à eux.
La lutte aiguë entre l'Ajigleterre et les éléments vivaces de la Turquie remonte à cette révolution jeune -turque du 23 juillet 1908, que Londres vit d'un mauvais œil, qu'elle dénigra bien avant ses
erreurs. Cette révolution était, en réalité, une réaction contre l'emprise allemande autant que contre la tyrannie d'Abdul-Hamid; car, malgré quelques flatteries jetées en pâture à la fierté orientale, l'emprise allemande fut rude, dès ses premières heures.
Les Allemands ne parvinrent pas à dissimuler le peu de cas qu'ils faisaient de leurs nouveaux clients. Avec une morgue, im sans-gêne plus irritants que la froideur anglaise, ils morigénaient, criaient, et l'adresse d'un ^Marshall, le bon sens des quelques hommes de son équipe ne parvenaient pas à pallier l'insolence de l'officier allemand ou la grossièreté du commis-voyageur de l'armée commerciale allemande. Aussi, malgré l'appât de quelques services rendus, les Turcs cherchaient-ils à réagir, inquiets déjà, saisissant fort bien que le plus grand danger d'être colonisés à la cravache venait encore de ce côté.
La révolution jeune-turque avait des sympathies très nettes pour la France dont les buts lui étaient connus : influence intellectuelle, quelques avantages économiques, la France ne recherchait rien de plus, et c'est dans nos livres que les Jeunes- Turcs avaient trouvé leur formule. Ils cherchaient à se concilier l'Angleterre, cette force dont nul ne discutait alors la puissance et la justice.
Le mouvement de 1908 s'efforçait de dégager le pays du contrôle européen, tout en se ménageant les sympathies anglo-françaises. C'était, en réahté, le grand effort pour dissocier ce fameux concert des Puissances qui se jouait aux dépens de la Turquie, dont elle payait les frais par sa dissolution imminente. Les ruses diplomatiques d'Abdul- Hamid avaient pour résultat ce dilemme : mandat allemand ou révolution intérieure modifiant de fond en comble l'armature sociale du pays.
Les Jeimes-Turcs de 1908 eurent, au début, ime vue assez précise de la situation, mais l'héritage était trop lourd pour leur inexpérience, leurs moyens défensifs trop restreints. Malgré quelques succès rapides, des disputes intestines, les scissions du parti neutralisèrent l'effort. Peutêtre auraient-ils, quand même, franchi les mauvais tournants, si l'Angleterre, commettant l'erreur dont elle ne voulut plus démordre, n'eût pris pour une effervescence sans lendemain ce qui était l'avant-coureur de l'indépendance. Rien ne parvint à lui faire admettre qu'une nation
rénovée dût sortir un jour de ces nationalités diverses. Elle ne comprit pas le sens de cette crise longuement formée.
Au lendemain de 1908, elle attaqua. Il ne lui suffira pas d'avoir à Constantinople un Gouvernement favorable à sa politique : elle n'admettra qu'un ministère qui lui soit complètement asservi. Alors, déjà, elle fait du grand vizirat de Kiamil pacha la condition absolue de son amitié.
Devant cette intransigeance, l'Union et Progrès se révolte et déclare dans son organe officiel « qu'un grand vizir maintenu au pouvoir pour faire plaisir à une puissance étrangère serait une calamité pour le pays ».
La chute de Kiamil pacha fut le signal des hostilités qui se poursuivent encore aujourd'hui entre l'Angleterre et la Turquie des jeunes.
En 1910, Fitzmaurice, premier drogman de l'ambassade d'Angleterre, l'un de ses agents les mieux doués, organise un groupe de protestataires. Il acquiert un dissident de l'Union et Progrès, le colonel Sadik bey, mécontent de la politique radicale de ses collègues. Fitzmaurice stimule l'esprit conservateur de l'élément religieux récemment raUié au Comité. Il gagne ainsi une centaine de députés ; ils vont se séparer du Comité central, mais, au dernier moment, ils hésitent, se dérobent et finissent par rentrer dans le giron. De cette coûteuse tentative, les Anglais ne conservent que le colonel Sadik bey, désormais chef et grand maître de l'Entente libérale, et une dizaine de députés hodjas.
La ténacité britannique ne s'émeut pas devant l'échec. On recommencera, voilà tout. Après plus d'une déception, en 1911, le parti de l'Entente libérale est formé. Il a pour mission d'unir les dissidents de l'Union et Progrès aux éléments chrétiens du pays. Damad Férid présidera de haut le Parti. Une active propagande est menée dans l'armée, quelques officiers supérieurs se laissent séduire, intriguent contre le ministère de la Guerre, que dirige Mahmoud Chevket, et provoquent la chute du cabinet unioniste Saïd pacha en juillet 1912.
C'est alors qu'une collaboration assez étroite s'étabht entre la diplomatie anglaise qui opère à Constantinople et les diplomates autrichiens qui soulèvent l'Albanie contre les dirigeants jeunes-turcs.
Entre temps, Kiamil pacha a repris le pouvoir : les Anglais sont donc
Gaulis-Angora. s
satisfaits ? Non, ce n'est pas suffisant. Londres fait donner le grand coup de barre et décrète la turcophobie à outrance. Les unionistes manœuvrent mal; ils ne sont pas de taille à soutenir une situation aussi complexe, et la série des désastres qui précèdent 1914 commence; l'entrée en guerre aux côtés de l'Allemagne s'effectue.
Auparavant, l'Angleterre a préparé ses voies en Mésopotamie, contre-battant l'effort turc, organisant le service de propagande et d'information qui opère encore aujourd'hui. En 191 1 , une entente entre l'Angleterre et l'Allemagne est conclue pour la répartition de zones d'influence. L'Allemagne renonce à la région Badgad-Bassorah; l'Angleterre lui cède un débouché sur Alexandrette et le droit d'intervenir jusqu'à Mossoul. Le Gouvernement turc ratifie ces accords avec toute la rage et l'amertume que l'on peut concevoir.
Sitôt après l'armistice de Moudros, l'Angleterre reprend la lutte au point même où elle l'avait interrompue. Ce sera l'incessant double jeu. En Arménie, le commandement anglais liquide par la force, en janvier 1919, le Gouvernement provisoire mixte qui s'était spontanément formé à Kars. Kars est remis aux autorités arméniennes, mais, au même moment, les officiers anglais placés au Caucase entretiennent les meilleures relations avec le colonel Halid bey qui dirige le mouvement antiarménien de Nakitchevan.
Même politique en Azerbeïdjan et au Daghestan. Le général Thomson et le général Milne appuient énergiquement le Gouvernement nationaliste musulman d'Azerbeïdjan. A Bakou, le major Stork agit de même. En décembre 1918, le général russe qui occupe la ville est sommé de partir dans les vingt-quatre heures en abandonnant son matériel de guerre. Les autorités britanniques placées alors dans l'Azerbeïdjan encouragent l'enrôlement officiel dans les corps de volontaires formés pour combattre Denikine au Daghestan ; elles suggèrent même que le Daghestan devrait être relié à l'Azerbeïdjan.
Tout cela n'empêche pas le Gouvernement anglais d'appuyer pleinement, quelques semaines plus tard, le général Denikine, de menacer tous ceux qui s'opposent à lui et de déclarer officiellement que le Daghestan fait partie des territoires de l'armée volontaire.
L'Angleterre n'en est pas à une contradiction près. Jusqu'en no-
vembre 191 9, elle encouragera Denikine à étendre jusqu'au Daghestan le champ de ses opérations militaires, ce qui déterminera au Nord son affaiblissement et sa défaite.
A Trébizonde, même équivoque. Le représentant anglais suit une ligne nettement turcophile et grécophobe. Il agit d'après les instructions reçuesde Constantinople et va jusqu'à déchirer de ses mains, dans le port de Trébizonde, les passeports des sujets hellènes qui tentent de débarquer.
Cela n'empêchera pas le Gouvernement anglais mis au courant par le Gouvernement hellénique des tractations gréco-arméniennes engagées à Tiflis d'approuver pleinement ses décisions tenues secrètes : Trébizonde sera enlevée à l'Anatolie pour constituer une confédération ponto-arménienne. Et telle fut l'origine de la fameuse affaire dite du Pont.
Plus tard, jusque sur le front grec, pareille tactique, même après la décision officiellement prise de faire marcher les Grecs contre les nationalistes turcs. Pendant longtemps, les autorités militaires britanniques d'Ismidt adoptèrent une attitude bizarre. Le général Tronside, commandant militaire d'Ismidt, qui opère contre les nationalistes, désarme la population grecque et musulmane. Le lendemain, il fait rendre clandestinement aux musulmans leurs armes.
Des nationalistes pris lors des combats d'Ismidt sont dirigés armés sur le côté sud du golfe. De là, ils pourront, tout à leur aise, harceler le fknc des troupes grecques qui opèrent dans la région de Yalowa.
A Moudania, sous prétexte d'en expulser ces mêmes nationalistes, la flotte anglaise bombarde et détruit les installations françaises de la ligne terminus Brousse-Moudania. La maison du directeur français est saccagée, pillée par les matelots anglais. Le commandant du chalutier le Faucon qui se trouve dans le port affirme en vain que les nationalistes ont depuis longtemps quitté la ville. Le pillage continue.
Contradictions, équivoques, double jeu, manœuvres souvent incohérentes, tout cela importe peu. Pour Londres, ce sont des détails. Le plan d'ensemble est fait. A Moudros, l'Angleterre a pris position.
68 ANGORA, CONSTANTINOPLE, LONDRESl
L'Orient reste pour tout citoyen anglais le grand domaine exclusivement britannique. Toute ingérence étrangère doit y être repoussée par la vieille méthode coloniale anglaise : celle du coup de poing, formule du XYiii^ siècle, toujours en honneur. Guerre surtout au Français que Ton rencontre un peu partout, individuaUste et observateur, témoin gênant et perspicace voyant ce que nul ne doit connaître.
S'il s'obstine à s'indigner contre l'énormité des erreurs commises, il lui sera répondu : « Pour vous, l'Orient est un merveilleux passe-temps, un magnifique accessoire ; pour nous il sera notre vie ou notre mort ».
Jamais l'Angleterre n'admettra que le splendide isolement puisse être un luxe dangereux, celui d'une autre époque, et que, aujourd'hui, parfois un conseil d'ami puisse servir. L'action au grand jour lui est intolérable. Elle ne veut pas comprendre qu'actuellement la nouvelle se propage plus rapide que le vent. La faillite de sa politique coloniale vient de sa méconnaissance totale du présent.
Partout, son erreur est la même ; en Turquie elle apparaît plus nettement qu'ailleurs. Jusqu'aux offensives grecques de grand style de juillet 1920, les nationalistes chercheront sans cesse à traiter avec elle; même après l'invasion de l'Anatolie, ils voudront la convaincre et se heurteront chaque fois à sa volonté de les détruire, ce qui les entraînera à mieux se défendre. Ainsi, ils développeront leurs moj^ens d'action et se découvriront de nouvelles ressources.
L'Angleterre, elle, manquer? chaque occasion de reprendre l'avantage ; elle s'entêtera, ameutera contre elle tout l'Orient. C'est alors que le spectateur impartial assistant froidement à ce désastre britannique comprendra vraiment à quel point tout est changé dans le vieil empire. Où sont les hommes de son très grand passé ? Ceux du présent manient brutalement l'org'anisme délicat de sa construction coloniale. Ils le faussent, et sont à tel point dénués de toute imagination qu'ils s'acharnent à confondre sur terre islamique les ruines d'hier et les jeunes pousses gonflées de sève qui formeront bientôt la forêt nouvelle.
Le nationalisme turc succède à l'unionisme. Il profitera des expériences de son prédécesseur, épurera la doctrine, simplifiera. En Turquie, bien des yeux s'ouvriront ; les fautes anglaises seront assez lourdes, l'injustice assez criante pour déterminer, cette fois, l'union de
tous autour d'un chef : Moustafa Kémal aidé de ses collaborateurs et associés, en pleine entente avec la nation.
A Constantinople, il sera bien facile dorénavant de compter les quelques hommes vendus à la politique anglaise : ils sont connus, montrés du doigt, privés de toute influence.
Chaque coup porté à l'Anatolie renforce la cause turque. La grande obstination anglaise continue. Alors, l'Angleterre nous accusera de ses déboires et, plus que jamais raidie dans sa déception, n'admettra pas ses torts. Prenant notre loyalisme pour de la faiblesse, nos demiconsentements pour de l'ignorance, et, parce que, gênés, agacés, nous n'oserons pas tenir le seul langage qui convient, elle nous poursuivra de sa rancune, nous attaquera encore plus âprement contre tout bon sens, contre toute logique, jusqu'au jour où, la patience nous manquant, individuellement tout au moins, parfois, nous riposterons. Ces réactions inévitables de ceux qui auront enregistré sur place les faits et les circonstances qui les déterminèrent exaspéreront nos alliés, comme si quelques protestations isolées pouvaient, en quoi que ce soit, modifier la marche de cette formidable entreprise de suicide menée par le monde colonial anglais.
Ne se fiant qu'à demi aux succès des armées grecques, l'Angleterre dirigera elle-même, exclusivement, l'action politique en Anatolie. C'est là son arme la plus dangereuse, celle qu'elle manie avec le plus de force et de maîtrise en l'appuyant toujours sur les inépuisables fonds secrets. Nous verrons plus tard comment elle en comble les vides.
Cette guerre politique sera pour l'adversaire plus épuisante que la lutte armée. Celle-ci et l'effort d'organisation à l'intérieur absorbent déjà toutes les ressources et toutes les énergies de l'Anatolie. La résistance contre cette intrigue politique anglaise qu'une nuée d'agents civils et militaires conduit deviendra irritante et destructrice au point d'entraîner les plus graves conséquences. Il faudra réprimer, châtier durement les siens lorsqu'ils se laisseront séduire, ménager au contraire jusqu'à la limite du possible les éléments chrétiens que les Anglais mêleront de gré ou de force à leurs entreprises. L'Europe et l'Amérique guettent le moindre geste; les propagandes arméno-gréco-anglaises répandent les pires rumeurs. Les chefs nationalistes ont compris le
danger : l'opprobre universel, s'ils se laissent entraîner aux représailles. Deux fois ils sont à la veille d'être submergés, hésitent encore à sévir, et le Parlement d' Anatolie gronde, s'indigne ; est-il juste de punir si sévèrement les siens pour la moindre faiblesse et de laisser l'élément hostile s'agiter à sa guise ?
Les « Amis de l'Angleterre », dirigés par Saïd Mollah et le pasteur Frew, font des adeptes en Anatolie parmi les éléments troubles. Ces agents provocateurs commettent des assassinats : ils les mettront au compte des nationalistes et soulèveront contre eux des révoltes à Ada-Bazar, créeront de l'effervescence parmi les colonies circassiennes et tcherkesses, agiront au Kurdistan, c'est-à-dire dans toutes ces régions où l'esprit féodal, l'esprit de clan, survit encore.
Avant d'être rejetés jusqu'à la banlieue de Constantinople, les officiers britanniques de la ligne du Bagdad ont organisé les foyers de mécontentement. Plus des trois quarts des missions protestantes anglaises et américaines dispersées en Anatolie deviennent des centres révolutionnaires qui groupent en comités les chrétiens de la région, distribuent des tracts, de l'argent et des armes. Très souvent, ceux-ci résistent, voient le danger : alors, les chefs des comités feront pression sur eux par la menace ou même par des exécutions sommaires. Une fois pris dans l'engrenage, les affihés, bon gré, mal gré, ne peuvent que se soumettre et obéir. Bien souvent, les innocents paieront pour les coupables.
Ainsi, chaque offensive grecque appuyée par les officiers anglais et le matériel fourni par l'Angleterre sera doublée d'une offensive politique à l'intérieur de l' Anatolie, et l'opinion publique anatolienne, plus exaspérée encore par ce genre d'agression que par la vraie lutte, exigera de ses dirigeants la déportation dans les vilayets orientaux des éléments de troubles qui peuplent la côte et la zone de guerre.
L'affaire du Pont est l'une des manifestations les plus caractéristiques de cette formule qui utilise toujours les mêmes arguments et les mêmes hommes.
Sur les directives de Londres, au début du mouvement anatolien,
les Grecs d'A.thènes vont utiHser leurs coreligionnaires des côtes de la
mer Noire. Ils sont assez nombreux dans ce qui fut le royaume de Mi-
thridate. Une vaste entreprise sera formée pour l'établissement d'une république grecque « du Pont » en pleine Turquie nationaliste. Samsoun en deviendrait la capitale.
Le patriarchat grec de Constantinople, le métropolite grec de Samsoun, d'accord avec le Gouvernement hellénique et les financiers grecs d'Athènes et de Paris, subventionnent de nombreuses sociétés secrètes. Elles ont toute une organisation militaire et judiciaire, des statuts et des armes, elles s'infiltrent sur le littoral de la mer Noire, travaillent partout les populations et exercent un véritable terrorisme.
Au printemps 1921, le moment d'aboutir étant venu, leur activité redouble. Le Gouvernement d'A-,ngora en suit tous les développements. Il sait que le but est d'opérer ainsi qu'il fut fait à Smyme. Cinquante mille Grecs du Sud de la Russie et de la Grèce ont été peu à peu incorporés aux Grecs originaires de la côte et les encadrent. Des armes, des munitions arrivent en masse et sont distribuées. Les comités ont déjà fait connaître la date du débarquement des troupes helléniques. Les armées turques de l'Anatolie occidentale se trouvent à ce moment aux prises avec une offensive grecque et ne peuvent intervenir sur un autre terrain.
Les bandes grecques « du Pont » attaquent les villages musulmans ; ceux-ci réagissent, forment des groupes de volontaires, exigent des armes d'Angora, le désordre se répand, et, le 9 juin 1921, la flotte hellénique bombarde Inéboli, prélude du débarquement prochain des troupes anglo-grecques.
Longtemps Angora s'est tenu au courant avant de sévir. Chacun sait là-bas d'où vient l'orage ; les Grecs de la côte communiquent par signaux avec les bateaux de guerre hellènes. Angora tient entre ses mains tous les éléments du complot et n'ignore pas que Londres le dirige.
La répression est brusque, foudroyante. Cette fois les nationalistes sont las d'en appeler en vain à la justice de l'Europe et préfèrent se faire justice eux-mêmes plutôt que de périr. En quelques jours, toutes les mesures sont exécutées, les principaux meneurs pendus, les Grecs récemment introduits par la Commission d'émigration expulsés avec leurs familles, les Grecs originaires du littoral et en état de porter les
armes évacués vers l'intérieur. Les femmes qui ont participé aux complots font partie des colonnes de déportation, et, dans ce cas, forcément, les enfants suivent.
Des perquisitions sont faites dans les villages grecs qui donnent refuge aux leurs.
Une foule de Grecs se sont échappés, ont gagné la montagne et forment des bandes. Ils attaquent les villages musulmans, tombent sur les colonnes de déportés. Souvent ceux-ci se trouvent pris entre deux feux.
Les villages musulmans se défendent, attaquent à leur tour, et, pendant plusieurs semaines, toute cette région fertile et charmante est bouleversée, saccagée. Enfin, sur bien des ruines, l'ordre est rétabli.
Dans une note envoyée d'Angora, le 15 septembre 1921, aux hautscommissaires interalliés, en réponse à leurs protestations, Youssouf Kémal bey, ministre des Affaires étrangères, concluait ainsi :
La cause initiale de tous les malheurs qui se sont abattus sur la population tant musulmane que chrétienne de l'Asie Mineure réside dans le débarquement hellénique effectué à Smyrne, il y a deux ans et demi. Dans ce débarquement, le peuple turc a vu le reniement des idées et des principes qui avaient présidé à la conclusion de l'armistice de Moudros. Il a compris que l'on voulait l'annihiler politiquement et l'étouffer économiquement en le privant de son principal débouché : Smyrne. Il a voulu défendre son droit à la vie, il s'est soulevé; sa résistance inattendue a exaspéré l'agresseur dont chaque insuccès, chaque défaite a accru la férocité.
Il rappelait tout ce que l'Anatolie avait enduré, ce qu'elle endurait encore...
J'étais à Angora, aux Affaires étrangères; je venais de lire tout ce dossier du Pont, et Youssouf Kémal bey, en me le reprenant, disait : « La note des hauts-commissaires fait grand cas du châtiment infligé aux Grecs et aux Arméniens, sujets turcs, impliqués dans le complot. Elle ne mentionne pas le traitement semblable subi par les Turcs musulmans. C'est que, pour l'Europe, leur vie ou leur mort ne compte guère. »
Voilà ce dont tout l'Orient se persuadait.
Quelle impitoyable ironie que l'ironie anglaise lorsqu'elle s'en mêle! Sous prétexte de protéger les minorités chrétiennes, ce sont l'intrigue du Pont, les insurrections de Koniah, de Yozgad, d'Ada-Bazar; l'Anatolie inondée d'espions et de propagandistes, les tentatives réitérées d'assassinat sur Moustafa Kémal pacha que l'Angleterre envisage comme son plus sérieux adversaire. Elle n'épargnera rien ni pour le détruire, ni pour le séduire, et, périodiquement, l'Europe et l'Amérique seront informées de sa mort ou, ce qui aurait été le plus sûr moyen de le perdre, d'une subite défaillance devant l'or anglais. Mais le temps fait justice de toutes ces rumeurs, et le nationalisme poursuit sa route.
C'est pourtant un terrible ennemi que celui qui ne connaît ni la brûlure de l'échec, ni l'usure du temps, qui guette son heure, sait inspirer ses agents d'exécution et leur faire entendre ce qu'il attend d'eux. Peu de paroles, le moins possible d'écrits ; par contre, des subventions généreuses, le champ libre à l'initiative. Peu ou pas de sanctions contre les pires hardiesses, et ce principe que, pour le bien de l'Empire, tous les moyens sont bons, jusqu'aux moins avouables.
On parle beaucoup de la légèreté française, mais qui parla jamais de l'inconséquence anglaise ? Il est vrai que, entre les hommes de la métropole et les coloniaux anglais, l'opposition des caractères est frappante ; mais, sans les coloniaux, que serait la métropole ? Alors....
Le charme im peu archaïque fait de tradition, d'humour et d'intellectualité très fine qui se rencontre encore chez la plupart des hommes politiques et des lettrés de Londres s'appuie souvent sur une apparente rigidité de mœurs. Ce puritanisme s'accommode pourtant des actes regrettables commis au loin sous pavillon britannique. Ne suffit-il pas de les ignorer ? Contradiction très anglaise que cet accommodement entre les deux morales : celle du dehors, celle du dedans. Les exigences commerciales et impérialistes justifient la première; la seconde prend sa revanche par des susceptibilités excessives. Pour tenir l'irnivers en respect avec une poignée d'hommes, il faut savoir fermer les yeux sur le détail.
74 ANGOKA, CONSTANTINOPLE, LONDRES
La spécialisation à outrance facilitera cet exercice. Chacun sa partie, chacun sa case. Il est ainsi très aisé d'agir sans s'inquiéter du voisin. L'incuriosité anglaise est, pour tout esprit français, un véritable phénomène; mais les spécialistes anglais actuels en questions orientales semblent avoir perdu la vision de leurs prédécesseurs et ne conserver que leur absence de scrupules. Cependant, l'Angleterre reste, à certains égards, le pays du « f air play » et celui des amitiés les plus solides, — ou bien tout cela ne serait-il plus que le passé ?
Quoi qu'il en soit, l'erreur anglaise en Orient, que j'ai suivie sur place, dans tous ses détours, se déroule depuis l'armistice avec l'implacable logique d'une équation qui, mal posée, aboutit à des solutions inapplicables. Il n'est pas de plus redoutable formule qu'un raisonnement faux développé avec tout l'appareil de la logique.
« Si, disait un soir à Paris, en janvier 1921, un ex-fonctionnaire du Pont-aux-Chantres, — formé par l'ancien régime, — si un Lénine et quelque grand chef islamique s'étaient unis pour établir un plan de désintégration totale des possessions britanniques, leurs directives auraient été, point par point, celles que suivirent Lloyd George et Curzon.
« Ils auraient jeté la Perse aux mains des Bolcheviks et contraint les Anglais à l'évacuer ; ils les auraient aussi chassés de la Mésopotamie. Ils se seraient ingéniés à les mettre aux prises avec la Turquie, à leur faire commettre en Egype et aux Indes d'irréparables fautes. Enfin, ils les auraient amenés à bien démontrer aux Français l'impossibilité de maintenir l'alliance sur le terrain oriental. Avec cela, tout était vraiment consommé. »
L'on ne pouvait mieux définir l'absurdité de la politique anglaise telle qu'elle apparaît, vue de l'Orient. Downing Street et le War Office ont voulu nier le réveil turc ; les « rebelles » ne devaient pas exister. H y a ainsi des fictions qui coûtent cher et qui tuent.
Le programme du Congrès d'Erzeroum — 7 août 1919 — repris par le Congrès de Sivas du 5 septembre suivant, était cependant bien clairement posé, facile à comprendre : pas de cessions territoriales aux Grecs
ni aux Italiens en Asie ]\Iineure, pas de république des Deux-Ponts, pas de grande Arménie. Maintien du Sultan Calife. Pas de Hussein calife de la Mecque, droits des minorités chrétiennes reconnus, assurés par la Turquie. Respect des clauses de l'armistice acceptées par les AUiés : évacuation de l'Asie ^Mineure et de la Thrace. La Turquie rétablie en contact avec les peuples de l'Occident et de l'Orient. Reconnaissance de son indépendance nationale.
Et c'est à la veille du Congrès de Si vas que les Anglais vont acheter à prix d'or les valis du Koniah et de .Alamouret-ul-Aziz ; qu'un officier anglais de l'Intelligence Service se joint ouvertement aux bandes de cavaliers kurdes soudoyés par l'or anglais, qui, sous la conduite de Ghalib bey, vali de Mamouret-ul-Aziz, vont s'efforcer d'assassiner Moustafa Kéma] pacha, sur la route du Congrès. Le coup de main échoue : fuite éperdue des agresseurs surOurfa; effet produit sur le monde musulman. Ce n'est que l'un des mille incidents de la lutte, ainsi que les innombrables histoires du pasteur Frew, éminence grise du haut-commissariat britannique, qui, aux premiers temps de la grande aventure, manie autos, secrétaires, distribue les fonds sans compter et pénètre à toute heure dans Yldiz Kiosk où il fait la loi ; mais cela, c'est l'âge d'or. Le coup de force anglais du i6 mars 1920 à Constantinople y met fin. Il a renforcé le Gouvernement d'Anatolie et l'amène à se constituer solidement. Angora fait figure de véritable capitale ; l'ordre règne en Asie Mineure; l'on ne saurait en dire autant de Constantinople. Les grandes offensives anglo-grecques déferlent sur l'AnatoHe. Elle sera de taille à soutenir le choc, à prendre en mains le sauvetage de la Turquie. Les financiers et les industriels de Londres ont manqué le but en Russie comme en Turquie : la mainmise sur l'une des plus riches régions pétrolifères du monde a échoué. Us vont évacuer Batoum, le Caucase, comme ils ont évacué l'Anatohe.
La diplomatie anglaise voit également lui échapper son entreprise essentielle : cette création spontanée d'une multitude de nationaUtés qui s'ignoraient hier et viendraient se placer d'elles-mêmes sous son égide. L'action directe s'est heurtée aux musulmans de l'Inde. Chaque fois que ceux-ci ont protesté, elle n'a pas osé passer outre. Le temps n'est plus où les agents agitateurs anglais circulaient en Ajiatolie sur
draisine automobile, réveillaient la turbulence des colonies circas-
siennes, où l'Intelligence Service soulevait le Kurdistan.
Partout, entre musulmans, la liaison s'opère. C'est une véritable
guerre, une dure guerre que les Anglais vont entreprendre, en juillet
1920, sous le masque grec.
Quelques mois auparavant, le 10 janvier 1920, Lloyd George avait solennellement annoncé, par l'entremise de la presse anglaise, qu'il venait encore de changer d'avis au sujet du règlement turc. Il consentait à l'envisager de façon moins rigoureuse.
Ce n'était encore que le cinquième revirement du premier anglais sur une question qui lui sera toujours totalement inconnue.
Jusque-là, il ne songeait guère qu'à tirer le plus grand parti possible de la débâcle russe, tout en évitant le soulèvement en masse du monde musulman. Les deux maîtres des destinées britanniques : Lloyd George, Curzon, avaient uni leurs incompétences pour mener à bien cette double politique.
L'échec était complet : eux-mêmes devaient le reconnaître. Lord Curzon restait bien l'homme qui avait, pendant sa vice-royauté des Indes, failli provoquer la révolution en décrétant le partage du Bengale. Il passait déjà pour manquer de doigté.
Les protestations de l'émir Ali et de l'A-gha Khan, le Congrès d'Amritsar, les mouvements de l'Asie centrale avaient impressionné les cercles londoniens. Le rapprochement, ou plutôt la juxtaposition d'intérêts entre la Russie et la Turquie achevait d'y troubler les esprits. Koltchak, Youdenitch, Denikine s'étaient effondrés; les intérêts anglais oscillaient sous le choc.
A peine délivrés du péril le plus pressant, les soviets reprenaient la marche asiatique interrompue par la chute du tsarisme, et le rêve anglais : unir l'Egypte à l'Inde par une bande continue de territoires soumis à la domination anglaise, s'éloignait encore.
Lloyd George et Curzon opéreront une sixième volte. Devant toutes ces difficultés, ils ne voient qu'une solution possible : s'emparer du cœur même de l'Islam, c'est-à-dire du Califat.
L'Angleterre est la plus grande des puissances musulmanes. Il lui faut la clé du monde musulman, et cette clé est Constantinople. Il lui faut le mandat sur la Turquie sous quelque forme que ce soit. Lorsqu'elle se déclare prête à garantir l'intégrité de la Turquie à condition que celle-ci consente à vivre sous son égide, cette fois elle est sincère : le jour où la nation turque accepterait le mandat anglais, le but serait atteint. L'Angleterre montrerait en exemple aux musulmans du monde entier cette Turquie intégrale recréée par elle. Le Calife serait entre ses mains, l'Egypte se trouverait reliée à l'Inde. Il deviendrait inutile alors de prêcher la grande croisade anglicane que les Etats- Unis prennent si fort au sérieux. L'Angleterre n'aurait plus que des sourires pour les Turcs musulmans.
Qui s'oppose réellement à cette heureuse conclusion ?
Une poignée d'hommes groupés en Anatolie autour du chef qu'ils se sont donné, ayant avec lui reconstitué im Etat, organisé une armée. Angora devient l'aimant qui attire tous ]es pays asiatiques, le centre d'échange de leurs idées, de leurs doctrines. Tous les espoirs musulmans convergent autour d'elle. Comment détruire Angora ?
Cette poignée d'hommes qui encadre Moustafa Kémal pacha et a saisi le sens de sa doctrine lui restera fidèle. L'or anglais ne mordra pas sur eux. Alors, il se passera ce fait inouï: quelques principes d'une simplicité absolue, quelques directives droites et claires viendront à bout des complications tortueuses et des subtilités les plus ambiguës d'une vieille politique. C'est, une fois de plus, la bataille du pygmée contre le géant.
Le coup de poing turc crèvera la trame de telle manière que, pour
en saisir les fils éparpillés, il faudra courir en tous sens, aller de-ci,
de-là avec une imprécision que le lecteur ingrat reprochera certainement
à cette étude. Est-ce sa faute si la politique coloniale anglaise en est
réduite aux expédients, si elle frappe de droite et de gauche dans un
oubli total de son ancienne maîtrise ?
L'Islam suit avec stupeur la rapide décadence de cette politique