‹ Angora, Constantinople, Londres;Chapitre 4 sur 10 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La politique anglaise en Orient

(suite)

La folle guerre en Orient

Le premier juillet 1920, Levas Fraser écrivait dans le Muslim Outlook :

La semaine dernière a été la plus étonnante qui se soit écoulée depuis 1914. L'histoire l'écrira en l'appelant : « la semaine où la guerre recommença ».

Au cours de cette semaine :

1° Le Gouvernement anglais a recommencé ia guerre contre la Turquie fOus le couvert de la Grèce, sans consulter le Parlem nt ni la nation.

2° Il a annoncé son intention de conserver une forte armée en Mésopotamie au prix de quarante millions de livres sterling par an.

30 II a déclaré avoir l'intention de garder une armée en Perse aux frais des contribuables britanniques pour repousser une invasion des bolcheviks et des Turcs.

Levas Fraser ayant mentionné que quatre bataillons anglais marchaient sur le flanc d'attaque grecque ajoutait : « Nous nous battrons peut-être un peu, mais cela ne coûtera rien ». « Il y aura les frais de transport >■. a dit le premier ministre. « Un simple affaire de compte.

a répondu M. Churchill, les guerres ne viennent pas ainsi. Cependant, avant la fin de cette affaire, nous pouvons nous trouver engagés jusqu'au cou. »

C'était prévoir fort juste.

Ainsi, la folle guerre en Orient commençait ouvertement, en juillet 1920, par une offensive anglo-grecque en Anatolie. Venizelos avait enlevé le consentement des Alliés à la conférence de Boulogne — juin 1920 — et à celle de Spa — juillet 1920. Ceci après entente secrète avec l'Angleterre. La France et l'Italie, tenues à l'écart de ces négociations, acceptèrent sans enthousiasme le fait accompli.

Lloyd George, Curzon, Venizelos brusquèrent la situation. « Une simple promenade militaire, assurait le rusé Cretois : en six semaines nous atteindrons le but » ; mais il ne mentionnait pas les profits. Ceux-ci et les risques dépassaient la taille du peuple grec ; n'importe, l'Angleterre était là, prête à soutenir impérialement son mandataire, jusqu'au jour où elle lui intimerait l'ordre de rentrer dans le rang.

Les armées grecques, pourvues d'un solide matériel de guerre, — l'Angleterre n'a pas lésiné, — commencent par conquérir aisément la Thrace, qui ne pouvait résister sérieusement. La presque totalité des musulmans en est expulsée.

En Anatolie, l'invasion grecque s'ouvre un chemin dans le golfe d'Ismidt, brûle, pille, viole, déménage. Ce sera l'invariable formule. La région du golfe, grand verger touffu comme une forêt vierge, était d'une fertilité incomparable. Il n'en reste rien. Quelques mois plus tard, les nationalistes reprendront Ismidt et s'y maintiendront.

Sur le Bosphore, ils attaquent à l'improviste, la nuit, du côté de Beïcos. Dans les rangs britanniques. Grecs et Hindous se fusillent réciproquement jusqu'à l'aube: les Hindous prétendent n'avoir pas été informés qu'ils se trouvent être alliés aux Grecs. Est-ce bien réellement un erreur ? L'Angleterre suit avec inquiétude le mécontentement de ses unités indiennes sitôt qu'elles se trouvent aux prises avec les soldats musulmans.

Après ce premier effort, les Grecs se reposent. Ils vivent sur le pays, dont ils feront un désert. Les réfugiés musulmans affluent en masse

LA FOLLE GUERRE EN ORIENT 8l

sur Constantinople, pitoyable exode ; ils arrivent entièrement dépouillés.

En janvier 1921, lord Curzon exhorte à nouveau les Grecs à, faire exécuter en Anatolie les clauses territoriales du traité de Sèvres. Péniblement ceux-ci atteignent les alentours d'Eski-Chéir. Ismet pacha les refoule dans une magnifique contre-attaque autour d'In-Eunu. Le général Papoulas est magistralement défait. Cette fois, les troupes hindoues refusent franchement le combat. La caserne et le cantonnement grecs en Asie Mineure deviennent le prolongement de l'Agora. Les partisans de Constantin sont encouragés à surpasser ceux de Venizelos. Un nouvel effort sur Ouchak-Eski-Chéir est tenté. Il échoue.

Et, que ce soit au Caire, à Damas, à Stamboul, en Afghanistan, aux Indes ou en Mésopotamie, à. Tunis ou à Fez, partout les musulmans déclarent : « Nous voulons la paix avec la Turquie ».

Le 22 mars 1921, une troisième vague d'assaut est formée à grand renfort d'hommes et de matériel. Il s'agit cette fois d'atteindre Angora. J'ai vécu sur le vif toutes les phases de cette offensive, et, pour la décrire, pour en fixer les épisodes, je n'ai qu'à relire mes notes de voyage. Les faits que j'ai vus alors, ce sont ceux qui se produisirent à, Smyme, en Thrace, à Ismidt et à Yalowa, et dans toutes les régions sur lesquelles passa le flot grec. J'en ai retrouvé partout les terribles vestiges jusqu'en décembre 1921, tout au long de la Sakharia.

Le 16 avril 1921, après les mille péripéties d'un voyage en pleine guerre, le commissaire spécial des trains militaires d'Ismet pacha venait me chercher à Afioun-Karahissar pour m'emmener à Eski- Chéir. Nous allions croiser les longs convois remplis de soldats juchés jusque sur le toit des wagons, et j'allais voir avec quelle ingéniosité hommes, armes, équipements, bêtes de somme seraient répartis dans leur case respective, quel calme, quelle discipline seraient partout observés.

Gaulis-Angora. 6

Eski-Chéir, alors quartier général d'Ismet pacha devenait la plus, belle ville de l'Anatolie. Après dix-huit mois de développement continu sous l'impulsion de son chef, qui aurait pu la reconnaître ? Je l'avais visitée en octobre içig.lorsque les Anglais occupaient la ligne du Bagdad, que les camps anglais l'enserraient, leurs canons pointés sur elle. Je la retrouvais libre, en plein essor, en pleine prospérité.

Ismet pacha est un véritable chef : ses organisations civiles le démontrent tout autant que ses organisations de front.

Les colonnes d'émigrés se déversaient incessamment sur la ville où les camps préparés pour eux les recevaient Chacun y trouvait sa place. J'allais, pendant dix jours, parcourir toutes les premières lignes, toute cette région soumise alors au flux et au reflux des combats, dont les routes étaient sillonnées par l'exode.

Lorsque les sinistrés avaient pris quelque repos, sous les grandes tentes où ils se regroupaient par villes et par villages, ils étaient dirigés soit sur les vilayets orientaux, soit sur les régions détruites qu'ils allaient reconstruire à nouveau sous la direction du Comité d'enquêtes et de secours pour les dévastations. Partout, les distributions de vivres et de vêtements pourvoyaient aux nécessités immédiates.

L'organisation des hôpitaux d'Eski-Chéir était aussi fermement conduite que l'assistance aux sinistrés. Les grandes mosquées, l'église catholique, les principaux bâtiments de la ville transformés en formations sanitaires étaient parfaitement tenus par les équipes du Croissant Rouge. Docteurs, chirurgiens, infirmiers, infirmières rivalisaient de zèle calme et soutenu. A mon arrivée, tout était rempli par les blessés récemment relevés sur le champ de bataille de Gunduz bey. A mon retour des lignes, je retrouvai la plupart des opérés debout.

Ismet pacha était adoré des civils autant que des militaires ; la contagion de sa bonne humeur gagnait tout Eski-Chéir : blessés, réfi^iés, combattants, militants de toutes sortes, chacun gardait quelque reflet de son sourire. Jamais le travail ne chômait. Jour et nuit passaient les longues csiravanes ; traînées par les buffles, les charrettes traversaient la ville portant parfois un canon, le plus souvent des munitions.

Le bazar s'étalait sur un interminable espace, les mercantis étaient

rigoureusement surveillés, les denrées taxées ; partout, l'ordre et la justice, le calme.

Autour d'Eski-Chéir, de gros villages tartares s'étaient formés, émigration venue du pays des soviets sous le coup des persécutions.

Le camp d'aviation de la ville était l'une des gloires d'Ismet pacha.

C'est lui-même qui traça mon itinéraire, et, un matin, à l'aube, dans une élégante Victoria qui fit certainement autrefois les délices de Bucarest, j'entrai dans les réalités de la guerre. J'allais vivre la poignante opposition du merveilleux printemps d' Anatolie et des visions les plus farouches. Tableaux inoubliables et précis qui se fixent à jamais dans le souvenir.

Il suffisait de lire le champ de bataille pour saisir le sens des derniers com.bats. Ici, trois fois, quatre fois les Grecs revinrent à l'assaut ; des tumuli de cadavres qu'un peu de terre recouvre en témoignent. Là — suivant les dires des officiers grecs prisonniers — des mitrailleuses dirigées par des officiers anglais arrêtaient les fuyards et les rejetaient en avant. Et puis, la panique commença, irrésistible.

Les soldats grecs avaient cru trouver devant eux quelques milliers d'hommes. Derrière le rideau, ils se heurtèrent au gros des forces d'Ismet pacha; alors, rien ne put enrayer la déroute: le torrent s'écoula, foudroyé au passage, et, pendant des kilomètres, le sol est jonché de dépouilles, casques, vêtements, conserves, pharmacie, papiers d'étatmajor, brancards, camionnettes.

Sans arrêt, les soldats turcs enlèvent les canons, les fusils, les mitrailleuses. Pendant des jours et des jours, nous passerons auprès des caisses de munitions éventrées; je ramasserai sur l'herbe des balles dimi-dum. Quel fouillis de paperasses, d'équipements jetés au hasard de la fuite 1

Nous croisons les batteries turques qui vont à l'avant, le formidable va-et-vient des relèves, du ravitaillement. L'ennemi a détruit les ponts, brûlé les villages; partout, les pierres nirocies encore fumantes, de pauvres gens assis sur leurs foyers détruits, regardant leurs vergers morts, leurs champs saccagés, et tout cela sous l'épanouissement magnifique d'un printemps d'Asie Mineure.

Le soir, dans ce qui fut Seud, la merveille de cette région, la ville gardienne du tombeau d'Ertogroul, nous campons chez le commandant de la place. Les notables arrivent, s'asseyent tout autour de nous. « Ce sont les Anglais qui l'ont voulu », disent-ils. Pour toute l'Anatolie, l'adversaire grec n'est qu'un homme de paille, le serviteur de l'Angleterre. C'est elle, l'ennemi qui veut la ruine totale du pays.

Seud, au clair de lune, n'était plus que l'ombre d'une ville penchée sur des plaies encore à vif. Même de nuit, le déblaiement continuait. Sur les 1.054 maisons de la ville, 800 gisaient effondrées. ]\Iosquées, écoles, magasins, habitations musulmanes, bâtiments municipaux déchiquetés, éventrés à la dynamite, incendiés par les pastilles à l'allemande, racontaient leur histoire. L'odeur affreuse trahissait les cadavres enfouis sous les ruines.

Les vieillards avaient été assommés, les femmes et les fillettes violées. Les habitants qui apparaissaient çà et là. sortaient de la montagne, vers laquelle ils avaient pu fuir avec leurs troupeaux. C'étaient les privilégiés. Vols, pillages, viols, meurtres : terrible et monotone histoire. Pour Seud seule, les dégâts atteignaient un chiffre énorme.

« Nous avons pour mot d'ordre : détruirel», disaient les soldats grecs aux musulmans de la région. Sitôt l'ennemi en fuite, ce qui restait des populations était venu apporter ses revendications et ses plaintes. Les municipalités se mettaient spontanément au travail, envoyaient leurs rapports aux centres plus importants, ajoutant au bas de la feuille : « Ne ferez-vous pas quelque chose pour que nos griefs soient vengés? »

Seud, exquise petite ville de l'Anatolie du Sud qui, par tous ses villages égrenés au long d'une région fertile, se reliait à. Brousse, était l'un des centres agricoles les plus prospères de l'Anatolie. De génération en génération, les paysans y avaient entassé leurs richesses. C'était cette population autochtone, qui, depuis longtemps, occupe le pays et dont les usages et les mœurs sont restés^immuables, que les Grecs s'acharnaient à détruire, parce qu'elle^est l'une des forces essentielles de la Turquie, son grand réservoir d'hommes, l'élément principal de sa prospérité.

Le paysan d'Anatolie est le plus doux, lefplusyiscipliné, le plus

travailleur des êtres, le meilleur des soldats, toujours fidèle au chef qu'il s'est choisi. Moustafa Kémal pacha, Ismet pacha lui rendent pleine justice. L'un et l'autre ont ménagé son sang avec une ténacité incroyable, sachant que jeter l'ennemi dehors un peu plus tôt ne valait pas le sacrifice presque total de ces hommes qui représentent l'avenir, le véritable foyer turc, celui que rien ne pourrait remplacer.

D'autre part, les Grecs savaient également que, sans la destruction de cet élément essentiel, jamais ils ne pourraient coloniser l'Anatolie, et tout leur effort portera vers cet anéantissement, vers la destruction des sanctuaires, des organisations municipales, enfin de tout ce qui peut être pour la nation turque une raison de subsister.

Ce qui atteignait mille fois plus encore ces populations que les pertes matérielles, — combien de fois ne l'ai-je pas constaté, — c'était l'injure faite aux femmes, aux enfants et la profanation des sanctuaires. Pour la destruction de leurs biens, les notables avaient quelques paroles brèves; ils gardaient, pour les autres actes, les ]mots qui ne pardonnent pas.

Que peut le témoin étranger devant un pareil spectacle ? Redire ce qu'il a constaté, le répandre, essayer ainsi d'en interrompre le cours ? Tâche ingrate entre toutes. A chaque pas de la route, chacun me demandera de redire en France ce que j'aurai vu, ce que j'aurai entendu.

Ce seront aussi les paroles du vieil imam qui me montrera le désastre subi par le tombeau d'Ertogroul.

Exaspération du sentiment religieux par de mortelles offenses, exaspération du sentiment national par l'incessante intrigue à l'intérieur du pays : tels sont les deux faits qui feront de l'Anatolie un bloc compact dressé contre l'agresseur.

Parmi ces ruines, l'organisation nationale s'infiltre partout et partout vivifie, tel un fleuve aux ramifications infinies. Méthodique, précis, le plan s'entrevoit. Il est étroitement adapté au sol, aux populations, à leurs ressources. Au début, ces populations trouveront que les exigences des chefs sont grandes. Aujourd'hui, elles leur reprocheraient plutôt une prudence qui se refuse à courir des risques dont elles ne mesurent pas l'étendue.

Quelques jours avant mon passage, les gens d'Iné-Gueul, femmes.

vieillards, enfants, étaient sortis au-devant de l'ennemi, hache en main, pour sauver l'honneur et les biens. Ils avaient eu gain de cause.

C'était à, l'aube, àSeud: les voitures attendaient; nous allions partir. Des habitants déjà plus nombreux que la veille déblayaient les ruines; la distribution des vivres était accomplie. Un groupe de femmes musulmanes, si pauvrement vêtues que le cœur se serrait à les regarder, attendait, légèrement à l'écart, pour saluer l'étrangère. Sur la route passait l'un de ces longs convois de sinistrés que nous allions bientôt rejoindre. Sur les grandes arabas traînées par des buffles ou des bœufs s'entassaient les objets domestiques et les malades. Femmes, vieillards, enfants conduisaient l'attelage. Malgré leur peine, tous avaient une lueur dans les yeux, de l'énergie sur leurs visages ; ils saluaient leurs soldats. Pendant la nuit, au campement où chaque village se retrouve autour de son feu, ils avaient parlé des dernières victoires, discuté sur l'avenir.

Nous allions continuer la route à travers d'autres ravages, d'autres ruines. « Il faut souvent sourire pour ne pas pleurer '-, disait Suad bey à l'esprit si fin, à l'érudition si grande, et notre jeune guide Fazil bey égayait de force la petite caravane par ses boutades, ses éclats de jeunesse ; mais, plus souvent encore, les yeux se fermaient pour cacher des éclairs de rage, et les bouches muettes se crispaient.

A Kuplu, gros village qui précède de peu Biledjik, la Commission d'enquêtes luttait patiemment contre la multitude des témoignages, contre la colère désespérée des maris et des pères. Ils ne pouvaient se résoudre à p ardonner aux victimics de n'être pas mortes du déshonneur. C'était le chaos des premiers moments. Il fallait exhorter, gronder, cakner; Kuplu venait d'être pendant sept jours la proie d'un ennemi furieux de sa défaite. Laplupart des femmes étaient folles ou mourantes, €t j'entendrai toujours l'explosion de honte et de désespoir d'une enfant de treize ans.

Le lendemain, ce fut Biledjik, image de la désolation. Je l'avais entrevue quelques mois auparavant dans tout son éclat : aujourd'hui ^a ruine était plus chaotique, plus irrémédiable que celle des villages.

C'est que les bataillons spéciaux de destruction organisés et encadrés par les officiers anglais venaient de s'acharner sur elle.

Biledjik était le centre commercial de la région, l'entrepôt de ses richesses. Magasins, filatures fumaient encore, et toujours l'épouvantable odeur rappelant les cada\Tes enfouis dans ce sous-sol retourné de fond en comble. Des tôles tordues, des traces de djTiamite, les rues semblables aux voies de quelque Pompeï détruite hier. Cette fois, c'était la destruction en grand, dont l'horreur toute fraîche revêtait une beauté tragique dans l'éblouissement du soleil.

La ville, construite en amphithéâtre, semblait littéralement pulvérisée. Des décombres, quelques êtres émergeaient, entêtés à revenir sur leurs pierres fumantes ; quelques notables se rassemblaient autour de nous; une difficile exploration commençait parmi les gravats, les cendres, la suie, les explosifs, l'épouvantable odeur.

Au delà de Biledjik, c'étaient toujours les villages brûlés, les vergei-s saccagés, les mosquées en miettes, les ponts détruits, et nous croisions sur une pente très raide les gens de Yeni-Chéir qui la gravissaient lentement, poussant devant eux leurs chariots embourbés, marchant vers l'Est, quittant leur ville brûlée pour la troisième fois.

Nous venions d'atteindre les premières lignes. Qui l'aurait ciu ? Ce n'étaient que des champs et des fleurs, buissons d'aubépine, récoltes épanouies. Contre la montagne, quelques troupeaux paissaient, gardés par un berger imique. A peine, de temps à autre, quelques soldats qui passaient, nous jetant un regard rapide. Tout était caché, mystérieux, si calme. Les oiseaux chantaient, et qui saurait jamais ce que contenait la simple araba conduite par un enfant coiffé du turban de Trébizonde, dont les petits chevaux trottaient si sagement ?

Il semblait que les champs se fussent cultivés tout seuls. Une silhouette de \'ille noircie barrait l'horizon : c'était, défigurée, ruinée, Yeni-Chéir. Dans le soir commençant, les lignes du paysage s'élaigissaient, les plans boisés des montagnes se fondaient dans une harmonie parfaite. Ah île beau, l'admirable pays, avec ses perspectives infinies, aux détails charmants, baignées de lumière limpide. Ce fut, de tout temps, l'un des points du monde le plus ardemment convoités, le plus âprement défendus.

Nous rentrons par Biledjik si pâle au clair de lune, si tragique dans son linceul de décombres. Quelques cavaliers gardaient les ruines. Le désastre s'immobilisait dans une horrible magnificence. Les fumées de l'incendie montaient toujours vers le ciel, mêlées aux fumées des grands campements voisins dont la flamme éclairait des visages attentifs : toute une vie intime soudainement livrée aux regards.

Voilà ceux qui avaient tout perdu. Jusque-là, ils ressemblaient à de riches paysans de France. La pacification anglo-grecque venait de passer sur eux.

Entre Kuplu et Pazardjik, la route suit d'abord les gorges du Kara- Sou et la ligne du Badgad. C'est le plus agreste des paysages de monta gne.La fraîcheur des eaux vives tempérait la brûlure des roches chauffées à blanc par le soleil. Les sources jaillissaient du sol.

Plus loin, la ligne ferrée, une gare, un train militaire arrêté. Les soldats en descendent vivement et se groupent en bon ordre. Ce sont de belles formations, bien équipées. Aux abords de Pazardjik, les convois de l'armée occupent toute la chaussée. La chanson grinçante des caghnis aux roues pleines s'élève dans un rythme lent qui scande la marche lente des attelages. Ces tracteurs primitifs ne craignent ni la panne, ni l'usure. S'ils manquent de vitesse, ils ont, par contre, l'invulnérabilité de leur rude structure ; les pierres, les fondrières ne les arrêtent pas.

Aux abords de Pazardjik, occupé par la première division, l'une des plus brillantes de l'armée d'Ismet pacha, un peloton de cavalerie entrait en chantant. Il venait de mener à bien un raid en pleins avantpostes de l'ennemi et célébrait sa victoire.

Peu de jours auparavant, le général Papoulas et son état-major logeaient ici. Le départ fut si prompt que Pazardjik échappa en partie au désastre; mais les boutiques sont vides, le bazar est fermé.

Dans l'amas de papiers d'état-major que toute retraite grecque laisse derrière elle en si grand nombre, je trouve, chez Abrahami, le notable qui nous reçoit, une lettre du drogman Sawa, demandant pour son chef, l'officier anglais Storr, la meilleure chambre de la maison.

La municipalité entre et raconte ses impressions récentes : neuf jours et neuf nuits d'angoisses, sous la menace, dans l'attente des horreurs dont le cercle se resserrait chaque jour tout autour d'eux. C'est pire que la mort, disent-ils. Et puis, ce furent les signes avantcoureiu's de l'évacuation, moment dangereux entre tous, et le feu mis hâtivement aux quatre coins du village.

Le lendemain, aux premières lueurs de l'aube, c'est pour nous le branle-bas des armes, les prodigieuses évolutions des cavaliers aux folles hardiesses, mais à la sûreté sans pareille; la vie du front en activité, les batteries en marche, le langage des mitrailleuses. Des sommets qui dominent les zigzags des premières lignes grecques, c'est aussi la vue des villages en flammes; toute une zone nouvelle flambe; les Grecs vont donc encore reculer et préparent ce qu'ils laisseront derrière eux : le désert et les ruines. L'admirable, le divin paysage noircit lentement.

En juillet 1921, une nouvelle offensive grecque se préparait dans la même région. Elle était montée à plus grand fracas encore que les précédentes. Cette fois, il semblait bien vraiment que ce fût l'ultime effort. Les Anglais ne dissimulaient même plus leur participation directe : tanks, avions, autos blindés, canons lourds, obus asphyxiants qui, du reste, opérèrent fort mal, tout prit la route de l'Anatolie.

L'escadre méditerranéenne anglaise participa au transport de ce matériel. Les navires de guerre grecs renforcés par des unités inconnues commencèrent le bombardement des ports turcs et le blocus de la mer Noire. C'était bien l'élan suprême, le renforcement des troupes l'indiquait. Le camp anglo-grec mobilisait le ban et l' arrière-ban de ses créatures.

De son côté, l'Anatolie comprenait pleinement le danger. Ismet pacha, la mort dans l'âme, évacuait Eski-Chéir, sa création personnelle, pour sauver le reste. L'Assemblée nationale donnait le commandement suprême à Moustafa Kémal pacha. Il faisait reculer ses troupes pas à pas jusqu'à la Sakharia, et là, comme ses soldats lui

go ANGORA, CONSTANTINOPLE, LONDRES

demandaient ce qu'il fallait défendre, il répondait : « Chaque motte de terre, chaque endroit sur lequel vous avez posé le pied ».

Pendant vingt et un jours et autant de nuits, le combat continua. Les Grecs avaient l'appoint des munitions et des armes; ils se battirent désespérément, sachant bien que c'était le dernier espoir. Auprès d'eux, ils avaient le désert salé vers lequel les troupes turques s'efforçaient de les rejeter; en face, c'était Angora, le but suprême, et Londres n'avait pas mesuré les promesses.

Le 5 septembre 1921, Moustafa Kémal pacha, encore en pleine bataille, m'écrivait de son quartier général de la Sakharia :

Je me trouve actuellement à mon quartier général en train de combattre les Hellènes qui, depuis la seconde quinzaine d'août, ont entrepris une nouvelle offensive dans l'espoir de nous vaincre définitivement.

Une terrible bataille qui a déjà duré une quinzaine de jours semble près de finir par l'épuisement des Grecs dont les furieux assauts ont été complètement repoussés.

Fort de la vaillance de nos soldats et de l'admirable dévouement avec lequel toute la nation me prête le concours le plus complet, j'espère fermement pouvoir enfin chasser hors de mon pays l'envahisseur hellénique.

Les territoires envahis par l'ennemi lors de son avance de juillet dernier ont connu, est-il besoin de vous le dire, les mêmes massacres et les mêmes dévastations que ceux visités si courageusement par vous, il y a quatre mois. Partout, le meurtre, l'incendie et le pillage et le triste exode des malheureux paysans fuyant le fléau hellénique ont signalé le passage de nos ennemis. Pendant des années et peut-être même des siècles, l'Anatolie conservera le souvenir de ces horreurs.

Quelques jours plus tard, il parlait ainsi à, ses troupes :

L'ennemi voulait détruire notre armée, vaillante gardienne de notre indépendance, et piétiner notre territoire sacré, afin d'entrer à Angora. Par la grâce divine, après des batailles sanglantes qui ont duré vingt et un jours, il a été vaincu. A la suite de nos contre-attaques, l'armée grecque a dû faire une volte-face pour échapper aux baïonnettes de nos braves soldats. Elle fut poursuivie sans merci dans sa retraite et subit, à l'Est de la Sakharia, des pertes très graves. Les débris de cette armée, après avoir

LA FOLLE GUERRE EN ORIENT gi

franchi le fleuve, se jetèrent vers l'Ouest, éperdus et en pleine débandade. Pour leur infliger le sort que méritent ceux qui attentent à la vie et à l'indépendance de l'innocente nation turque, nos forces continuent, à l'heure actuelle, à remplir leur devoir avec un courage et un enthousiasme' invincibles.

Et il ajoutait :

Si notre armée n'est pas inférieure, en ce qui concerne l'armement et l'équipement, aux troupes de Constantin disposant de tous les moyens perfectionnés de combat, si eUe leur est même supérieure, cet incroyable miracle, nous le devons à l'esprit de sacrifice de notre incomparable population anatolienne. Cette abnégation de tous les intérêts privés dont firent preuve les membres de la nation restera,de génération en génération, comme un glorieux souvenir. C'est grâce à ces efforts que notre armée, bravant la mort et sans hésiter une seule minute, a pu s'élancer sur l'ennemi avec une force morale invincible.

Quand, venus dans ks plaines du Haïmana pour nous ravir l'honneur et la vie, les soldats grecs furent forcés de se rendre, ils commencèrent par solhciter de nos généreux soldats un morceau de pain. Voilà l'extrémité à laquelle fut réduite notre orgueilleux ennemi.

Il terminait ainsi, usant de ce langage qui lui est si particulier et éveille chez les siens une émotion toujours aussi profonde :

Nous n'avons d'ailleurs à aucun moment désespéré de la protection divine dans la juste cause que nous défendons ; nous n'avons jamais voulu porter atteinte au droit d'autrui : notre seul désir consiste à assurer et à garder, hors de toute atteinte, notre droit à la vie et à l'indépendance. Le peuple turc n'a pas d'autre but que celui de vivre dans ses frontières nationales, comme toute nation civilisée, hbre, et ne subissant aucune ingérence étrangère. Ce droit, l'humanité entière finira par le lui reconnaître. Toutefois nous ne déposerons les armes que lorsque ce but sera complètement atteint ; jusqu'à ce que cet heureux résultat qui ne peut plus tarder soit obtenu, je désire que toute la nation fasse preuve, comme par le passé, de courage et d'abnégation. Puisse Dieu nous accorder toujours sa haute protection....

Les Grecs, se grisant des sophismes destinés à la propagande, avaient fini par se suggestionner en déclamant leurs propres fables. Ds finis-

saient par croire à l'indifférence des victimes et misaient sur la carte fausse.

Rien ne peut mieux rendre le sentiment de l'Anatolie que ces lignes écrites par Ruchène Echref au lendemain de la victoire; mais peutêtre, pour en saisir le sens, faut-il avoir surpris l'Anatolie en pleine guerre, en pleine fièvre de sacrifice. Cette sorte de poème en prose exprime le sentiment qu'elle ressentait pour celui qui, tant de fois déjà, l'avait sauvée :

A Ghazi Moustafa Kémal Pacha,

Hommage a sa victoire

Aussitôt que la voix des canons s'est éloignée (voix qui, durant des jours, avait tracé du Nord au Sud — derrière les montagnes qui forment un cercle autour d'Angora — un arc, un croissant de grondement et de menace), nous avons complètement saisi que vous avez enfin battu l'envahisseur et remporté la victoire.

En effet, la nuit où les canons se sont tus, les grosses caisses ont grondé, et des guirlandes lumineuses de flambeaux et de torches ont cerné la ville.

Comme le dit Yakoub Kadri, l'aspect nocturne d'Angora, qui rappelle d'ordinaire un brasero couvert de cendres, laissant çà et là apparaître quelques étincelles, était cette nuit-là la plus haute de toutes les pyramides et le plus vaste de tous les temples. Et, à son seuil, une population entière éprouvait dans son délire de joie l'extase quasi religieuse. Qui donc pourrait saisir le sens profond que contient Angora, en dehors de ceux qui y ont vécu ces derniers jours de bataille !

Des paysans qui se jetaient dans la fournaise, sans pouvoir même endosser leurs costumes militaires, après y être tombés, étaient ramenés sur des brancards, vêtus encore de leurs haillons, les blessures au flanc, et gardant leurs sacs sur leur poitrine, symbole le plus sacré du désir ardent de l'indépendance! Tour cela donnait aux rues de la ville un nouvel aspect, poignant, mais sublime, tandis que les émigrés d'Eski-Chéir attendaient, sous le soleil brûlant, une nouvelle envoyée par vous à la Grande Assemblée !

On aurait dit que chacun d'eux flairait l'air, chacun d'eux avait les oreilles tendues vers l'horizon.

Les heures paraissaient aussi longues que des jours, et les jours, longs

comme des semaines. Des caghnis, conduits par des paysannes à la peau tannée, ayant placé leurs mioches emmaillotés dans des sacs pendus à leurs dos ; des caghnis conduits par de petits garçons aux visages bruns, blanchis par la poussière, étaient, à cause de la lenteur de leurs bœufs et des grincements de leurs roues, les symboles les plus expressifs de ces heures dures, de ces heures tragiques. Et, au milieu de cet aspect d'âpre lutte, pas le moindre indice n'indiquait la fin de la bataille. Au contraire, vos communiqués faisaient savoir que, malgré les grandes pertes qu'il subissait, l'ennemi continuait à gagner du terrain. Et [un soir les canons ont coafirmé votre parole.

Pareils aux fléaux célestes, ces grondements envahirent l'horizon pendant des jours, prêtant à la ville une tristesse funéraire.

Soyez certain que le prolongement mortel de ces heures d'attente était impressionnant au point de faire souhaiter, à cette ville soi-disant calme, le vrai front plein de feu et d'acier, plein de râles et de morts.

S'il y avait une chose qui changeait l'angoisse en confiance, c'était ceci : le nombre toujours accru des jours de bataille. L'espoir se maintenait vivace chez ceux qui revenaient tout déchirés du front, et une parfaite sérénité se lisait sur toute physionomie qui se rendait au front, à la mort.

Comme l'un de vos communiqués le disait avec précision, l'ennemi « s'était donc heurté à une muraille turque de feu «. Le soir du jour où l'armée avait cédé Tchal-Dagh, un Angoriote dont le bon sens guidait son âme m'a dit ceci :

« S'ils nous enlèvent chaque montagne au prix de tant de difficultés, eh bien 1 de Tchal-Dagh à Angora il y a encore plusieurs autres collines. En laissant un si grand nombre de morts sur chacune d'elles, ils ne seront donc plus qu'une cinquantaine, en arrivant ici. Et ceux-là, nous les tuerons à coups de bâton. »

Oublierai-je jamais les nuits d'Angora, durant ces semaines de bataille ? Dans les rues toutes noires et toutes désertes où vous hésitiez comme si vous jetiez chaque pas dans le vide, aux heures où les « yalis » vous apparaissaient comme des silhouettes d'éléphants imaginaires barrant les passages, aux tournants des rues moyenâgeuses où à chaque instant vous croyiez voir un malfaiteur qui se préparait à poignarder le passant, j'entendais des voix de femmes criant : « Allah ! Allah ! » et je me dressais jusqu'au plus profond de mon être. Évidemment cette cité obscure, où toute trace de vie extérieure s'était éteinte, était vouée intérieurement à la prière et à l'invocation. Des femmes qui avaient envoyé leurs fils, leurs

maris, leurs frères là, devant la ville, remplissaient le vide de leur âme par la pensée du Créateur.

Tels étaient les vivants de la ville. Mais il me semblait entendre la même voix, émanant des cimetières, de ces cimetières demeurés primitifs au point de ne. pas évoquer le néant, ni la crainte de la mort ; cimetières aussi silencieux que les morts qu'ils abritent sous des pierres sans mémoire, ne retenant aucun nom, aucune date. Et je m'imaginais que les générations retirées sous la terre, en se mêlant aux Turcs qui luttent sur le sol, invoquaient l'aide de Dieu.

Voilà quelle était l'âme de la ville la plus proche du front.

Vous avez deux fois combattu devant deux villes possédant un sens également profond, et deux fois vous avez remporté la victoire. En effet, cette nation a vécu les plus dangereux moments de son existence à Stamboul, derrière le mur des Dardanelles, et à Angora, derrière le grand fossé de la Sakharia. Voilà pourquoi je dis que les Dardanelles et la Sakharia sont désormais les deux ailes qui vous feront planer au-dessus de toutes les générations. Si vous n'aviez pas résisté devant les Dardanelles, l'empire ottoman se serait effondré sous un déluge de feu et d'acier ; et les coupoles immortelles de Stamboul seraient tombées sur nos têtes.

Et cette fois-ci les Grecs, profitant de l'extrême épuisement de notre nation et des circonstances qui nous ôtaient tout moyen de défense, se ruèrent sur l'Anatolie. Poussés par la folie de la gloire, ils étaient de plus en plus ivres du vin de l'audace. Depuis qu'ils s'étaient avancés jusqu'à la Sakharia, fêtant leur passage par l'incendie des villages turcs, et prenant pour cible le? paysans innocents. Encore un pas, et ils détruiraient l'armée, disperseraient la Grande Assemblée. Et du haut de la col- ■ line d'Angora ils crieraient au monde : « Enfin, nous les avons. Nous avons écrasé les Turcs. » Et sur nos routes l'ennemi aurait dressé un arc triomphal. Nous serions réduits à un tel état qu'après notre destruction cet élan national d'une incomparable grandeur aurait été transformé, par mille fausses propagandes, en une chose immonde, œuvre de quelques vils ambitieux. Et, comme des esclaves, nous aurions été condamnés à voir la plus grande épopée nationale transformée en une vulgaire rébellion. Et cela n'est-il pas mille fois pire que la mort ?

Et, par malchance, le fait que vous étiez tombé de votre étalon, et qu'une de vos côtes avait été brisée, le jour même où l'avance ennemie commença, avait failli vous arracher à votre œuvre. Je me disais en moimême : « Dieu ! du moins tu avais enfoncé la pierre au flanc de Sohman

Pacha (fils du second sultan, mort à la suite de sa conquête de Gallipoli) sur le territoire de sa conquête. Mais quel plaisir as-tu donc pris à enfoncer cette pierre dans le côté de celui qui défendait la terre d'Anatolie, et juste au moment le plus ardent de la lutte légitime pour la sainte délivrance ? » Même, il y avait des gens qui voyaient dans ce fait un mauvais présage pour la fin. Et tous ceux qui vous chérissent vous sollicitaient de consentir au repos. Mais vous leur avez répondu dans la fureur de votre âme exaspérée par la douleur physique : « Peu importe mes os, en ce j-our de mort ou de vie de la nation. Là où un de mçs os fut brisé, seront brisés l'armée et l'orgueil de Constantin. » Et le lendemain vous êtes retourné au front. En effet, le destin compensa l'injustice qu'il avait faite à votre corps par la joie de la victoire qu'il accorda à votre âme. Car le premier insuccès de l'ennemi se récdisa à l'endroit même où vous étiez tombé.

Un soir, pendant cette bataille, deux soldats, parmi ceux qui se rendaient au front, remplissaient leurs gourdes au puits qui se trouve sur la place de la gare. Face à eux, stationnait un fourgon dans lequel des blessés étaient couchés. Les soldats turcs les regardaient. Et le sourd grondement des canons parvenait à leurs oreilles. L'un d'eux dit à l'autre : «Holà, mon gars, comme ce maudit Grec s'est rapproché ! b La réponse de son camarade, dont le visage semblait allongé par l'ombre du soir et par la fatigue, fut :

« Pas d'importance. Son avance ne fait pas de mal. Au contraire, elle nous donne la possibilité de le rejoindre un moment plus tôt. »

Et ces deux compagnons de mort, sans savoir ce qu'ils venaient de dire là de si grand, se mêlèrent à la foule et à la nuit. Qui sait ? peut-être tous deux sont morts à présent. Mais, en allant à la bataille, deux simples paysans ont ainsi parlé un soir, devant un puits !

Quel est l'écrivain qui pourrait avec une force égale exprimer l'âme de cette armée que vous avez si magistralement dirigée à la Sakharia ? Et ces quarante soldats qui s'évadèrent de l'hôpital sans se faire soigner, afin de rejoindre le front, ne sont-ils pas l'expression concrète de cette même âme ? Voilà, de tels hommes firent don de leur vie, comme pour servir de matériaux au monument de l'indépendance. Que le rahmet d'Allah descende sur l'âme de ces martyrs. Et qu'il accorde mille nouveaux succès à cette armée dont le moindre soldat possède la gravité d'un pacha !

Votre foi, ornée par une auréole de commandants tels que Ismet, Refet, Kiazim Kara Békir, Fevzi, commandants dont chacun est solide comme une armée, et d'officiers pleins de feu et de sacrifice, est la lumière de notre patrie.

Cette dernière victoire a prouvé aux yeux du monde que le rétablissement des Grecs en Anatolie est une vaine illusion. La seule réalité ici est l'existence turque. Votre rival use follement, comme un prince prodigue, d'une nation qui n'est pas la sienne. Voilà pourquoi il a si longtemps prolongé la bataille delà Sakharia. Tandis que vous, j'en suis certain, vous avez amèrement regretté chaque soldat qui tombait, comme si vous perdiez un peu chaque fois de votre propre force. Car vous n'êtes pas pour nous la foudre lancée par le destin. Vous êtes le feu qui émane de notre cœur. Voilà pourquoi vous avez donné une telle leçon d'énergie et de vérité à l'orgueil hellénique !

A la suite de cette victoire, nous aurions voulu fêter votre rentrée glorieuse. Mais comme vous détestez tout apparat, gardant vos exigences pour tout ce qui est utile, vous êtes rentré sans prévenir personne. Aussi, nous n'avons pas étalé à vos pieds des tapis et des étoffes de soie. Car nous n'avons rien au monde de plus précieux que le sol que vo-us foulez. Et vous êtes le voyageur qui passe sur une voie si chère !

Tout ce que nous vous offrons nous vient du plus profond de l'âme. Ainsi, que votre grade de maréchal, que votre titre de Ghazi soient bénis. Car c'est de vos mains que nous avons goûté l'élixir de la délivrance.

Jamais je n'avais vu ma plume entourée d'une foule si nombreuse. On aurait dit que ceux-là mêmes qui ne peuvent exprimer leur pensée aussi bien que moi me dictent leur vénération à votre égard.

A ces hommes de la patrie dont les larmes, qu'ils viennent de verser sur la mort des saints martyrs, ne sent point encore séchées, la nouvelle de la victoire apporta un frais sourire. De leur voix si longtemps affaiblie s'échappe un cri immense qui loue votre haute personne, vos commandants, vos officiers et vos chers soldats.

Que Dieu vous chérisse tous, et que cette victoire marque le début de la gloire prochaine.

RUCHÈNE ECHREF.

Lorsque Moustafa Kémal, arrivé un soir à l'improviste, se présenta quelques heures après devant le Parlement d'Angora, il fut accueilli

par une formidable ovation. La clameur apaisée, il parla avec son habituelle précision, énumérant les faits, en tirant la leçon.

Après avoir rapidement résumé les précédentes offensives grecques et les réactions de l'Anatolie, il priait l'Assemblée de suivre, sur les cartes qui venaient de lui être remises, les diverses phases des récents combats.

Il lui décrivait, carte en mains, les dispositions prises-^ l'Est de la Sakharia pour y attirer peu à peu l'ennemi. Il dépeignait les premiers contacts, l'activité de la cavalerie turque qui harcèle l'aile gauche de l'ennemi et découvre ainsi l'éparpillement stratégique de ses forces. Déjà, lorsque les Grecs arriveront devant la Sakharia, leur confiance est atteinte ; ils ont compris que leur plan est dévoilé. L'état-major général grec s'efforce d'en reconstituer un autre; le premier ne tient plus : c'était l'anéantissement de l'aile gauche turque et l'investissement d'Angora.

Le 24 août, aux combats de Beylik-Keupru, les Grecs avaient subi de grosses pertes; leur offensive d'ensemble du 25 s'en était ressentie. j\Ioustaf a Kémal explique, avec son éloquence de grand chef militaire, devant l'Assemblée haletante, la phase décisive : la lutte acharnée autour de Turbé Tépé, au Sud de Haïmana et au Nord d'Alandjik, la contre-offensive des réserves turques et l'extermination presque totale des forces ennemies dirigées sur ce point. Cependant, le 26 août, l'adversaire réagissait encore un peu partout. Alimenté par de nouveaux renforts, le 28 il attaquait à nouveau par masses compactes et mordait sur l'aile gauche turque, cherchant toujours à la tourner pour atteindre Angora, but essentiel. Le 29, attaque générale : l'adversaire gagne du terrain. Moustafa Kémal fait reculer ses troupes pour prendre plus rapidement contact avec ses réserves.

Il fallait toute sa popularité et tout son prestige pour faire lâcher à ses soldats des positions si périlleusement conquises.

Le 30 août, les Grecs reprennent l'assaut sur tout le front de la Sakharia, visant encore l'aile gauche turque. Le 31 août, ils obtiennent quelques avantages, mais leurs pertes sont lourdes, et les prisonniers grecs avouent que le découragement est grand. Le i^' septembre, dans un effort désespéré, l'ennemi occupe Tell-Dagh, position im-

Gavi^is- Angora.

g8 ANGORA, CONSTANTINOPLE, LONDRES

portante dominant toute la région ; mais, dit Moustafa Kémal à ses collègues, « la position n'a aucune importance pour une armée qui conserve toute sa valeur, tout son bon sens et toute sa sagesse. Un soldat peut se battre partout. Il se bat au-dessus et au-dessous d'un sommet et dans le torrent même. »

Le 3 septembre, le généralissime turc sentie fléchissement de son adversaire; cependant, celui-ci attaque; le mordant n'est plus le même, « mais il courait après de tels espoirs et de telles illusions qu'il ne pouvait s'avouer vaincu ». C'était bien cette fois le dernier assaut. Après cela, les armées grecques n'essaieront plus que de s'accrocher aux positions acquises, et dans son rapport officiel Papoulas déclare : <( J'ai vaincu l'armée turque, et je me suis installé à l'Est du fleuve ».

Cette fois, Moustafa Kémal va manœuvrer à l'aise. Il esquisse, le 6 septembre, au centre des lignes grecques, une contre- offensive qui réussit fort bien, et, dès lors, il ira de l'avant autant que le temps et les circonstances le lui permettront. Le 8 septembre, il constate que le moment est venu d'écraser l'adversaire. Dans la journée du lo, il lance ses forces à l'assaut, insiste sur l'aile gauche grecque et sur les troupes grecques massées à l'Est de Beylik-Keupru. Les positions vitales sont emportées : la débâcle grecque commence avec l'abandon des canons et des munitions.

La fatigue de ses troupes n'aurait pas empêché Mojistafa Kémal de poursuivre l'adversaire jusqu'à la côte, s'il avait eu de l'artillerie lourde et surtout des tracteurs.

Les Grecs avaient vigoureusement combattu, malgré de très grandes

pertes et la dépression qui succède aux efforts inutiles, mais leur

retraite fut désordonnée, harcelée par la cavalerie turque. Rejetés

à l'Ouest de la Sakharia, ils détruisent tout au passage, regagnent

péniblement leurs fortes positions défensives entre Eski-Chéir et

Afiomn-Karahissar et retrouvent là le formidable appoint de leurs

canons lourds.

Moustafa Kémal, ayant terminé l'exposé de ses opérations, rendait justice aux grands artisans de la victoire : Fevzi pacha, chef de l'état-

major général, qui, jour et nuit, avait parcouru les lignes, voyant ce qui manquait, répartissant les munitions, exigeant que l'on en usât avec ménagement. Souvent, les baïonnettes turques suppléèrent aux cartouches. Fevzi pacha avait le secret d'exalter le moral des soldats et des chefs par son inaltérable optimisme.

Ismet pacha, commandant l'armée de l'Ouest, venait, une fois de plus, de se multiplier. Il avait administré, organisé avec sa confiance si communicative. Par ses vues d'ensemble, son sens aigu des situations, que n'avait -il obtenu !

Partout chaque chef, chaque officier avait donné le meilleur de soi-même.

Moustafa Kémal déclarait :

Je peux dire que ce fut une bataille d'officiers. Je ne trouve aucun terme pour exprimer leur héroïsme. J'évoque ici de tout mon cœur, de toute ma conscience, avec la plus haute estime, la valeur et les sacrifices de mes camarades les officiers, des plus hauts gradés jusqu'aux plus jeunes.

Et, parlant de ses soldats :

Je place mes soldats trop haut pour leur prodiguer des louanges ; d'ailleurs, on ne peut trouver un terme qui soit à la hauteur de l'héroïsme et du sacrifice des fils de cette nation. Je n'ai qu'une chose à ajouter à ce propos : le héros-soldat turc a saisi le sens des batailles de l'Anatolie et il s'est battu pour un nouvel idéal.

Ceci était une allusion directe au fait que les soldats turcs venaient d'attaquer non pas au nom de Calife, mais au cri de « Vive l'indépendance I r>

Leur chef ajoutait : « Une nation qui possède de pareils fils peut exiger son droit et son indépendance dans le plein sens du terme ».

Il mettait ensuite en lumière les immenses services rendus par Refet pacha à tous les moments de la bataille. Le mandataire à la défense nationale avait positivement créé au fur et à mesure le matériel indispensable à l'armée, devenant ainsi le promoteur de sa victoire. Une fois de plus, il sauvait l'Anatolie, comme il l'avait sauvée à Samsoun, aux premières heures, puis aux pires moments de l'action politique anglaise.

Devant son Parlement, Moustafa Kémal, avec toute sa simplicité et toute sa force, était bien, ce jour-là, le triomphateur vers lequel tous se tournaient dans un tel élan de reconnaissance qu'il en pouvait tout exiger.

Avec ce sens réaliste du chef toujours prêt à saisir le moment opportun, il réitérait le principe même de sa doctrine : « Nous ne voulons pas autre chose que notre indépendance dans les limites de nos frontières nationales ; nous demandons à l'Europe de reconnaître nos droits , comme elle a reconnu ceux des autres peuples, et nous ne recherchons que la paix ».

Qui aurait pu le contredire, lorsqu'il affirmait que les effets de la civilisation grecque en Anatolie consistaient à supprimer les populations musulmanes par les moyens les plus affreux, lorsqu'il reprenait l'argument auquel nul, soit à Paris, soit à Londres, n'a pu répondre : « Pourquoi les cruautés commises par les Grecs ne soulèventelles en Europe aucune réprobation ? Est-ce parce qu'elles s'en prennent aux musulmans ? »

Il disait avec force : « Nous avons fait toutes sortes de démarches pour assurer nos droits par la voie de la paix, mais nos ennemis ont caché aux regards du monde civilisé notre bonne volonté et notre franchise. Nos offres ont été reçues par les procédés que l'on inflige aux peuples les plus primitifs. Malgré tout, nous ne sommes pas partisans de la guerre. »

Il exposait énergiquement ce qui, chaque jour, devenait la partie la plus périlleuse de sa situation : la question russe. « Nous sommes liés par l'amitié à la Russie, parce que c'est elle qui, la première, a reconnu notre droit à la vie ; nous resterons fidèles à cette amitié » ; mais il avait, auparavant, bien posé le principe des alliances tel qu'il le concevait : ni diminution, ni entrave.

Tous ceux qui l'écoutaient savaient avec quel tact il avait dosé l'aide russe, acceptant le strict nécessaire, refusant l'appoint en soldats et en officiers, empêchant les soviets de s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Anatolie, neutralisant leur propagande. Son sens politique lui avait donné le moyen de sauver sa liberté d'action. Il venait encore de protéger par les armes les musulmans du

LA FOLLE GUERRE EN ORIENT lOI

Caucase, brimés par les soviets. Il était, contre ceux-ci, le véritable protecteur des nationalismes en formation qui, peu à peu, se dégageaient de leur emprise. Certes, les soviets n'étaient pas maîtres à Angora.

Ce discours sur la Sakharia faisait clairement apparaître l'absurdité de la folle guerre anglo-grecque en Orient. Dans cette lutte entre le pygmée et le géant, le pj'gmée grandissait à chaque victoire, le géant commençait à ne plus inquiéter personne : toute sa faiblesse apparaissait.

L'incroyable folie des dirigeants de Londres était de l'avoir ainsi dévoilée. Pour la première fois, l'Angleterre perdait son prestige auprès de ses sujets musulmans. Aveuglée par son obstination, elle s'acharnait toujours à confondre les quelques épaves qui venaient à elle avec les véritables chefs du mouvement.

Comme le font parfois certains êtres d'intelligence médiocre, chez lesquels l'esprit d'intrigue l'emporte sur tout autre sentiment, elle repoussait la réalité. Passant de plus en plus la main aux agents subalternes, elle se laissait flatter par eux et ne croyait plus que ce qu'il lui plaisait de croire. Elle promettait toujours Constantinople aux Grecs, s'embrouillait de plus en plus dans ses intrigues contradictoires et nous accusait de tous ses ennuis, nous dont le grand tort, l'irréparable tort fut de ne pas avoir, dès le début, dit froidement la vérité entière, mettant à l'affirmer l'acharnement que d'autres apportaient à la nier.

Ainsi que de vies humaines, que de temps précieux pouvaient être épargnés !

Après la Sakharia, le jeu anglo-grec continuera, mais d'une autre manière. Las des offensives dont les metteurs en scène sortent meurtris et ridiculisés, il reprendra surtout l'action politique et celle des propagandes. Qui saura jamais le total des sommes ainsi dépensées, dont une bonne part finira par rentrer dans les caisses d'Angora !

Le monde entier sera informé que l'Anatolie ne veut plus de la

lutte, qu'elle n'en peut plus, et voici, à ce propos, un dialogue saisi sur le vif, près de Castamouni, par quelques voyageurs arrivant d'Angora. Il exprime si bien cet état d'esprit du peuple, tel que je l'ai partout rencontré!

Notre caghni arriva dans le village de Kizil-Kaya, entre Angora et Kanghri. î\ous fûmes aussitôt entourés par un groupe d'enfants. Quelques-uns étaient entièrement nus, et les autres, vêtus de loques. Mais combien leurs physionomies étaient sympathiques !

— Ma fille, comment t'appelles-tu ?

Une fiUette de huit ans, aux yeux bleus :

— Mon nom est Fatma. • — As-tu un père ?

— Non ! Mort pour la foi.

• — Qui s'occupe de toi ?

• — Ma mère !

— Où est ta mère ?

— Elle est allée moissonner aux champs.

— As-tu des frères ?

— Celui-ci.

La fillette désignait un petit garçon d'environ cinq ans, vêtu uniquement d'une chemise :

— C'est moi qui m'occupe de lui.

Les pères du deuxième, du troisième, du quatrième, du cinquième et des autres enfants étaient morts pour la foi ou se trouvaient au front. Leurs mères étaient à travailler aux champs. Un garçonnet de sept à, huit ans, entièrement nu, attira notre attention.

— Et celui-ci, qui est-ce ?

— Un orphelin. Son père est mort pour la foi. Sa mère est décédée. C'est une vieille femme qui l'élève maintenant.

A ce moment vint jusqu'à, nous une vieille femme de soixante-dix ans, qui s'appuyait sur sa canne. Elle demanda :

— Est-ce d'Angora que vous venez ?

— Oui !

— Ah ! quelle nouvelle de l'armée ?

Et la flamme de ses yeux disait l'ardeur de son cœur.

— Notre armée est comme du fer. Dieu aidant, elle anéantira sous peu l'ennemi.

— Grâces en soient rendues, mon fils ! La femme poussa un long ah !

— As-tu des enfants, mère ?

— J'avais quatre fils. Trois sont morts pour la foi. Le dernier est au front. Je l'attends.

La larme qui roula de ses yeux vint humecter les rides de sa face.

— Dieu aidant, il reviendra bientôt en vainqueur pour la foi, et vous serez heureuse.

— Ah ! mon fils, il suffit que le pays soit libéré et que le ghiaour ne vienne pas. Pour nous, nous sommes décidés à tout endurer. Que ces terres ne soient pas piétinéesl

Je demeurai stupéfaite en présence de cette grandeur d'àme de la vieille paysanne. L'un de nos compagnons reprit :

— Inchallah, il ne sera pas piétiné. Nous reprendrons à l'ennemi les autres parties du pays. Dieu est avec nous. Rassure-toi, mère.

Et elle, d'un air consolé :

— Dieu soit loué, mon fils! Tu as arrosé mon cœur d'eau. Tu m'as consolée. Je vous laisse à la garde de Dieu.

Et, s'appuyant sur son bâton, elle se porta vers le village.

Tel est le véritable sentiment del'Anatolie jusque chezles plus misérables.

La soi-disant solidarité anglo-française en Orient, prêchée par Lloyd George et les coloniaux anglais, fut, avec la comédie des Réparations, la plus grande duperie de la paix.

Lorsque Londres vit se dessiner sa grande faiïlite orientale, ses dirigeants s'efforcèrent de nous entraîner dans leur mauvaise affaire. Peut-être saurons-nous un jour combien de fois le cabinet anglais aura," plus ou moins impérieusement, exigé notre appui militaire pour sa conquête turque.

Il est à l'honneur de notre pays et de ceux qui le mènent de cons"tater que, sur ce point, aucun ministère n'a fléchi. Tous resté-

rent inflexibles, et cependant les promesses devaient être grandes : elles coûtent si peu ! Ce fut le seul acquit réel des efforts individuels. S'ils n'ont pu modifier le cours des événements, s'ils assistèrent impuissants à tant d'erreurs commises, tout au moins obtinrent-ils deux résultats : ils empêchèrent l'irrémédiable faute, l'entrée des troupes françaises en Ailatolie, et ils dissipèrent les plus grosses fumées des propagandes.

Leur seul tort est de ne pas avoir réagi assez xàgoureusement en présence de l'éternelle accusation de cruauté et de massacres jetée à, la tête des nationalistes.

Qui aurait pu empêcher les dirigeants de l'Anatolie • — s'ils l'avaient voulu — de régler une fois pour toutes par l'expulsion en masse la question des minorités ?

S'ils ne l'ont pas fait, c'est en toute lucidité d'esprit, parce qu'ils tiennent essentiellement à faire partie du groupe des « nations dites civilisées », malgré le scepticisme que rx\sie acquiert aujourd'hui devant cette formule. Venizelos, Lloyd George et Curzon lui ont porté le coup mortel.

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