CHAPITRE V
Angora
Mai-Novembre 192 1.
Quelles étaient les premières impressions que donnait Angora, en mai 1921, lorsque la capitale nationaliste ne s'ouvrait encore que devant trois catégories d'hôtes : les amis d'Orient et d'Occident, venus pour se rendre compte en toute impartialité, en toute conscience ; les indésirables, agents anglais, sous toutes leurs formes, repérés, en général, dès Constantinople ou Inéboli et adroitement attirés dans la souricière; enfin, les compatriotes hésitants, indécis, que le nom seul d'Angora aurait dû suffire à rallier, mais qui n'en sortaient pas sans avoir pleinement appris la leçon du nationalisme.
Ou'apercevaient-ils tous dès ce premier regard?
Une ville dont la plus grande séduction était l'étrangeté. Les plus acharnés entre les voyageurs insatiables qui cherchent partout le mot des énigmes avouaient qu'Angora ne se pouvait comparer à aucune aiitre ville. Angora, floraison d'un Orient nouveau libéré de son ancienne pompe, de ses robes somptueuses, de ses haillons colorés : c'était l'expression même d'une transformation profonde qui couvait depuis si longtemps et que l'ignorance européenne, attardée aux contes des Mille et une Nuits, ne voulait pas encore admettre.
C'était aussi la revanche de « l'immuable Orient » auquel croyaient encore toutes les chancelleries. D'un seul mouvement, il avait rejeté
ses voiles et apparaissait dépouillé de tout ce dont leur imagination s'entêtait à le recouvrir, mais cent fois plus beau dans ce renoncement volontaire, sous cet aspect un peu rude, dans cette âpre vérité vivante allégée de tout ornement superflu.
Il m'arriva souvent, au cours des deux séjours que j'y fis, en mai et novembre-décembre 1921, de plaindre ceux qui venaient de pénétrer dans la forteresse avec une conscience un peu lourde. Sous cette claire lumière, parmi cette multitude militante, vigilante, aux traits creusés par son effort, il ne devait pas être facile de dissimuler sa pensée, ni son but.
Déjà les jours de Sivas tombaient dans le passé lointain. La facilité relative pour quelques hommes résolus, en étroite union, de mener à bien un début d'organisation et de défense, si périlleux soit-il, la gaîté de ces premières luttes contre le monde entier, c'était l'âge d'or, ainsi que cette heureuse insouciance qui ne peut croire sérieusement au succès et se dévoue sans rien attendre, par plaisir de se dévouer.
Le succès était venu, formidable, inouï, dépassant ce que le plus fol espoir pouvait imaginer. Derrière lui s'avançait le long cortège des responsabilités ; l'œuvre s'élargissait, elle devenait immense, avec tous ses nouveaux dangers, tous ses nouveaux sacrifices, et ceux qui partageaient avec Moi^stafa Kémal pacha le poids de la charge écrasante et de ses périlleux honneurs continuaient comme lui à fournir le suprême effort.
Dès le premier regard. Angora synthétisait puissamment leur état d'esprit. Ici, pas d'indulgence, pas de flânerie, de dilettantisme : une dure, impitoyable règle pour chacun. Sauf le travail, tout était à peu près interdit. L'atmosphère avait une âpre saveur; elle était magnifique, dépouillée, excessive. Quel foyer d'énergie que cette ville aux remparts aigus, comme découpés par une fine lame d'acier, aux ruines évocatrices d'un passé gigantesque, aux foules chargées d'avenir.
J'aperçus pour la première fois la capitale nationaliste un matin de mai. Voici Angora, m'avaient dit mes compagnons de route, baissant instinctivement la voix, au moment où l'interminable train, ralentissant sa marche, nous plaçait face à face avec la forteresse asiatique. Ses arêtes vives enserraient une montagne dominée par un monument
étrange. Pierre seldjoucide? Peut-être, ou, plus probablement, débris d'un sanctuaire beaucoup plus ancien. Un si grand nombre de civilisations avaient fait halte, un instant, ici, avant de continuer leur route !
C'était une curieuse sensation que d'arriver ainsi tout tranquillement devant une petite gare sur laquelle se lisait ce nom que l'univers musulman répétait aujourd'hui à tout propos : « Angora ». Angora, Moustafa Kémal : deux noms qui symbolisent pour l'Afrique et l'Asie une merveilleuse épopée, une impérissable gloire.
Le caractère essentiel de la ville s'affirme dès cet aperçu d'ensemble. Elle incame à la fois un recommencement et la plus moderne des formules, solidement implantée sur l'indestructible passé.
Ici, la confiance ne se prodigue pas; la notion du danger toujours proche, de l'intrigue ennemie toujours présente aiguise la vigilance. La seule armure que puisse revêtir l'étranger qui s'aventure à l'intérieur du camp nationaliste, sillonné par les troupes en armes, est la sincérité. Les hommes pour lesquels chaque heure est un combat sans merci n'ont d'indulgence ni pour les timides, ni pour les incertains, mais, dès que leur conviction est faite, dès qu'ils ont réellement compris pourquoi vous les dérangez au plus fort de l'action, de quel sourire s'éclairent les visages marqués par les veilles, avec quelle générosité tout orientale vous prodiguent-ils leur bien le plus précieux, le plus rare : leur temps !
Le ressort de l'énergie est chez eux tendu à l'extrême. Contre qui, contre quoi ne faut-il pas lutter ? Contre les amis qui, sitôt partis, cessent de bien comprendre, car tout ne s'éclaire que vu d'ici ; contre les compatriotes qui, de loin, ne saisissent plus le plein sens des buts à atteindre et se découragent; contre les alliances dont chacune voudra éclipser toutes les autres; enfin, surtout contre l'innombrable ennemi déguisé sous mille formes, possédant à foison ce qui manque
Ne ressembler à personne, être soi-même, c'est beau, c'est enivrant, et dangereux au delà du possible. Se trouver vainqueur à côté d'un foyer aux trois quarts dévasté, encore à moitié investi, c'est être presque prisonnier de sa victoire ; mais, en contraste avec ces cruelles réalités.
qui hantent l'esprit de tous à Angora, se dresse aussi le prestige sans égal que confère la victoire nationale.
Aller à, Angora, venir d'Angora : c'est le mot de passe qui nous ouvre toutes grandes les portes du monde islamique. Etre d'Angora, c'est aujourd'hui, pour un Turc, le plus grand des titres de noblesse, et, si tous ceux qui travaillent là-bas nous disent en souriant : « Ne sommes-nous pas des condamnés à mort ? » l'éclat des yeux, la fermeté de la bouche trahissent une fierté passionnée, celle qui exalte et fortifie, et permet d'accepter, de soutenir tous les renoncements, d'oublier les joies de la vie et d'envisager cent fois le suprême sacrifice.
Ce genre d'abnégation rend très réaliste ; il aiguise aussi la critique.
La gare est simple. Dès les premiers pas dans la grande voie large orientée vers la ville, parmi la foule qui s'y presse, j'entends ces mots que deux mois de nomadisme à travers l'Anatolie ont fait résonner sans cesse à mes oreilles : « Angora, Moustafa Kémal pacha », et je souris en pensant que, cette fois, j'aurai vu, non sans peine, les deux forces du nationalisme.
Officiers, fonctionnaires, députés, ministres, soldats, caravaniers se mêlent. Après quelques pas sur la grande voie sillonnée par le triple courant des cavaliers, des piétons et des voitures, apparaissent les bâtiments du Gouvernement, construits dans un style sobre, très particulier. Face au Parlement, un petit jardin public surélevé domine la ville. Il est, le plus souvent, plein à déborder, le tout-Angora s'y retrouve.
Sans doute c'est ici la ville des hommes jeunes, en pleine force, en pleine audace ; mais des hommes d'expérience collaborent aussi au mouvement, et tous, tonifiés par le vent des hauts plateaux, ont, malgré l'âpre labeur, bonne mine et belle allure. Tous, ou à peu près, sont vêtus uniformément d'une tenue mi-civile, mi-militaire, de couleur brune ou foncée : culottes courtes, molletières, kalpaks d'astrakan.
Chez tous, même allure vive, même parole directe, expressive et concentrée, mêmes regards perçants, volontaires. Ah ! que la vieille Turquie est donc loin de ce monde nouveau, de cette atmosphère
sèche, coupante, électrisée, si prenante qu'au départ il faudra chaque fois, pour s'en arracher, un même effort. — Peut-être parce que la vie y est saturée d'imprévu, de danger et que le sourd grondement de l'Asie s'y entend mieux qu'ailleurs.
Après Constantinople, que l'occupation a privée de son sourire et qui n'a plus qu'un charme douloureux. Angora surprend par sa vitalité, sa solide humeur. Dans l'une se poursuit une lutte obscure, l'autre est le foyer de l'action. La première ne sait plus ce qu'est le sourire et se défie de son ombre; la seconde s'amuse franchement d'un rien, d'une boutade, d'un mot vif, parce que les moments de détente sont courts et l'effort incessant. Rien n'aiguise l'esprit comme le travail intensif et le danger toujours présent. C'est un stimulant sans pareil pour les gens de complexion solide.
S'il est difficile de parvenir jusqu'ici, les abords de la vraie capitale turque étant rigoureusement gardés, cela même donne à ceux qui en obtiennent l'accès un sentiment d'aisance, une liberté de parole à peu près inconnus ailleurs.
Il est ainsi, de par le monde, sept ou huit villes dont chacune forme un petit univers, représentant l'état d'esprit d'une collectivité humaine, impressionnant de façon égale le passant d'un jour ou l'hôte résolu à tout observer. Angora est l'une de ces villes, creusets où viennent se fondre les individualités les plus diverses, d'où sortiront d'autres individualités. L'empreinte qu'elle impose se retrouve sur les visages de toute origine : les têtes se redressent, les regards sont clairs, et venir d'Angora donne aujourd'hui par tout l'Islam un droit à se faire écouter.
« Que pensent-ils à Angora ? » vous demandera-t-on cent fois sur le chemin du retour.
L'air est âpre, sec, saturé d'énergie; la nourriture, abondante et salubre; la ville, remplie comme une ruche, déborde par-dessus ses limites naturelles, se glisse au long de sa rivière, grimpe sur les collines environnantes. Partout l'on construit fiè\Teusement, sans pouvoir
entièrement résoudre la crise du logement. Les hautes maisons de pierre toutes neuves commencent à s'aligner les unes auprès des autres. La grande mosquée voisine avec des murs romains. Partout des ruines vivantes se mêlent à la vie.
La ligne des vieux remparts est faite des pierres que Rome, le Scythe, Tamerlan, le Seldjoucide, l'Osmanli posèrent à tour de rôle ; les minarets blancs, effilés jaillissent comme des fleurs des amas de maisons gris argent.
A chaque tournant de rue, un vieux mur aux fortes assises, une ancienne fontaine; et, partout et toujours, le lent passage des caghnis, chariots primitifs aux roues pleines, traînés par les buffles, conduits par les femmes. Les caghnis sont maîtres de la route. Aveugles comme le destin, ils passent en longues files serrées que rien ne peut disjoindre. Les cavaliers se rangent hâtivement, les voitures escaladent le trottoir ou accrochent le coin d'une borne, les petits ânes renversent leur chargement, les autos interrompent leur marche.
Les caghnis sont sacrés : ils symbolisent pour tous le ravitaillement de l'armée nationale, l'effort volontaire des populations. A deux cents kilomètres d'ici, les lignes turques forment la digue, et, de jour et de nuit, la mélopée des roues gémissantes emplit l'air d'un bout à l'autre de l'Anatolie.
Tout ici vit pour la guerre : les renforts traversent Angora, les recrues font partout l'exercice, les civils ont chacun double ration de travail. Et, cependant, de toute cette activité se dégage une confiance, une jeunesse dont la contagion est irrésistible : ironie légère, intraduisible, façon de sourire pour ne pas s'émouvoir sur soi-même ou sur les siens, brèves colères contre l'injustice de l'Europe, promptement domptées par l'énergie.
« Nous sommes des suicidés, nous scmmes condamnés à disparaître ! Mais, pour des hommes morts, nous avons tout de même la vie dure, disent ces rudes lutteurs. L'Angleterre nous a condamnés, sans vouloir nous entendre ; nous avons su tenir tête, et avec quelle stupéfaction d couvrons-nous chaque jour que nous sommes plus forts qu'elle! Sans l'injustice anglaise, qui aurait fait de nous une nation, qui eût appris à nos paysans la résistance et à nous l'union ? »
ANGORA jjj.
Un officier turc arrive des lignes; les siens l'interrogent sur les nouveaux ravages opérés par les Grecs : «Oui, répond-il, c'est le gant grec qui nous frappe, mais, dedans, il y a la main anglaise. »
Bien entendu, les récits venus de Constantinople font le tour d Angora. Dirigeants et intellectuels ont là-bas leur famille et ce qui reste de leurs biens. Le va-et-vient entre lesdeux centres est ininterrompu. Jusqu'à une date récente, quand il était question des abus commis a Constantinople, l'on en accusait à peu près uniquement l'équipe des coloniaux anglais du Levant. Mais un fait nouveau vient de modifier cette croyance.
Les Turcs enlevés de vive force, en plein Parlement, à Constantinople, le i6 mars 1920, et détenus à Malte furent relâchés, il y a quelques mois. Je fis route, entre Inéboli et Angora, avec quelques-uns a entre eux.
C'étaient, pour la plupart, des prisonniers de marque, qui avaient peme à se représenter que leur notoriété ne les mettrait pas à l'abri des bnmades infligées au premier venu. Ils furent, en effet, l'objet d un traitement de faveur, mais non pas dans le sens qu'ils avaient suppose. Mis au régime des simples soldats, ils virent leur argent confisque, leurs bijoux volés, ils eurent à subir les soins médicaux les plus fantaisistes. Par contre, ceux qui purent ou voulurent réunir la somme exigée quittèrent Malte à leur gré par un simulacre de fuite; la plupart attendirent, trop fiers pour traiter.
Enfin, cent fois retardée, l'heure du départ a sonné; voyage mouvementé sur un petit bateau de guerre, dans tout l'inconfort d une traversée mauvaise, lorsque l'abri décent n'existe plus. En rade de Constantmople, le bateau jette l'ancre; pendant plusieurs purs, défense de débarquer, défense de communiquer avec la terre. Des barques contenant les femmes et enfants des détenus entourent Je bateau anglais ; eUes sont repoussées brutalement ; des cris, des pleurs remplissent l'air; c'est l'instant le plus poignant de la captivité.
On transborde le convoi sur un pétrolier, en route pour Inéboli par une mer démontée; là. des caïques turcs, venus de la côte, font des prodiges pour opérer le transbordement. Les officiers anglais s impatientent devant les difficultés de l'abordage et menacent de
tout jeter à la mer. «Finissez-en, et ne nous injuriez plus )),dit sèchement Réouf bey, le capitaine de marine. Les officiers anglais se sont tus.
Le débarquement s'accomplit, les revenants de Malte se croient au terme de leurs peines. Non, une dernière vexation leur sera infligée : ils devront une fois de plus attendre, car c'estl'heure fatidique du repas, et tous serrent les dents devant la gamelle sale et la pâtée de riz qu'ils ne connaissent que trop. Ce refus menace de compromettre le dénouement. Debout, serrés les uns contre les autres, ils guettent, à demi défaillants, ce qui va survenir; mais les revolvers s'abaissent, la toile de la tente est soulevée : ils sont libres et passent dans les rangs des leurs.
Les premières effusions échangées, toujours trempés, ils cherchent leurs valises : rien n'a été débarqué. Les voici dépouillés du peu qui leur restait. Réouf bey pleure ses livres ; d'autres, ces menus objets que l'on s'efforce toujours de sauver des naufrages : souvenirs, lettres. Ils ont subi bien d'autres humiliations, mais celle-ci s'imprimera au plus profond de leur mémoire : elle atteint des sensibilités exaspérées par les dernières heures de l'exil.
Les prisonniers de Malte ont tous appris l'anglais ; les fonctionnaires de Malte auraient appris bien plus encore, s'ils avaient observé de près leurs détenus, s'ils avaient entendu leurs paroles.
Le leçon de Malte s'infiltre par tout l'Orient : « l'Angleterre n'est j^us l'Angleterre, la justice anglaise est la plus grande des duperies, la parole anglaise ne compte plus ».
Véritable révolution par tout l'Islam, et qui porte rapidement ses fruits.
Malgré tout, les hommes d'Angoiasont des réalistes. La confiance ne renaîtra pas, c'est entendu, mais la guerre sans fin leur semble un leurre pire que le reste. Donc, il faut la paix; mais est-elle possible? L'Angleterre des honnêtes gens va-t-elle se manifester enfin?
Chaque jour, au Parlement d'Angora, sous une forme quelconque, la question se pose : « Et la France ? Comprend-elle ? Cherche-t-elle à savoir ce que nous sommes, ce que nous voulons ? »
Dans la salle des séances, les débats quotidiens retournent une fois de plus le problème, entre deux débats sur l'organisation intérieure.
Tous les militants sont assis côte à côte, écoutent, interviennent. Un homme jeune, élégant, que rien ne distingue des autres, si ce n'est son air de chef, fend la foule, choisit au hasard la première place libre, s'assied, prend des notes ou demande la parole. C'est Moustafa Kémal pacha dont le regard aigu a saisi d'un seul jet ce qui se passe aujourd'hui; sa seule présence a décuplé l'attention, électrisé l'atmosphère.
Suspension de séance. Dans les couloirs, il devient impossible de se frayer un passage; tout l'Angora politique s'y retrouve, les grandes vedettes sont entourées, les discussions continuent. Bientôt, chacun regagne son banc, et, souvent, le travail se poursuivra fort loin dans la nuit, sans que les visages aient perdu leur fixité ardente, sans que les yeux se soient abaissés.
C'est qu'il s'agit, à tout instant, de vie ou de mort.
Au dehors, la foule attend, loue, critique avec le mordant qui règne partout ici. Elle a confiance-.
Décembre 1921:
Je me souvenais de tout cela, en novembre dernier, au moment où, pour la troisième fois, je venais de reprendre la route de l'Anatolie, et où, pour la seconde fois, le but de mon voyage allait être Angora.
J'étais l'amie, celle qui vient voir la vérité. J'avais rempli la promesse faite au second voyage et redit à Paris ce que j'avais vu. L'accord d'Angora venait d'être signé, le moment était donc favorable, mais je songeais aussi à toutes les difficultés qui, forcément, s'interposeraient entre ce premier règlement et le règlement d'ensemble. Je me demandais dans quel état j'allais retrouver ce pays que j'avais quitté, cinq mois auparavant, en plein mouvement des armes, victorieux, mais toujours menacé par l'invasion grecque. Depuis, elle avait déferlé une fois encore et détruit une région nouvelle.
Sitôt à Inéboli, mes perplexités tombèrent. Dès les premiers ins-
GAULis-A«?o''a
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tants, je retrouvais l'Anatolie telle que je l'avais laissée : ordre, calme,^ travail intensif, bonne humeur, malgré le danger toujours proche.
Entre Inéboli et Angora, tous ceux que j'avais rencontrés lors de mon premier voyage venaient à moi, m'exposant leurs espoirs et leurs craintes, et, lorsque, le 16 novembre dernier, la petite Ford qui avait si bravement tenu tête aux obstacles de la route me déposa devant le Parlement d'Angora, je savais déjà ce que j'allais y retrouver. J'avais compris que, là non plus, rien n'était changé. IMoustafa Kémal pacha, les traits encore altérés par ]e récent effort de la Sakharia, m'attendait dans son bureau présidentiel, entouré de quelques amis.
C'est que, malgré tout, il est dur de travailler dans un si grand isolement, de lutter jour et nuit, sans répit, sans détente, sans savoir réellement ce que pense ou ne pense pas de vous ce décevant Occident.
J'allais constater une fois de plus que, malgré nos hésitations, nos incertitudes, le prestige de la France a seul résisté aux déceptions récentes, que tout l'Orient croit encore en nous, regarde vers nous.
Pendant les six semaines de mon séjour à Angora, — ou plus exactement à Tchan-Kaya, — j'allais vi\Te en toute liberté, recevant à ma guise, allant et venant comme je l'entendais. J'allais ainsi pouvoir m'entretenir librement avec des députés, des ministres, des délégations, causer à loisir avec les grands chefs militaires aussi bien qu'avec les hodjas et les notables.
J'assistais aux séances de l'Assemblée nationale, discutant avec les intellectuels de toutes sortes : écrivains militants, professeurs, médecins, officiers. Ainsi, questionnant à ma guise, recueillant observations et documents, m'appuyant enfin sur les constatations faites au cours de mes précédents voyages à l'intérieur, n'allais-je pas être en mesure de rapporter des vues claires, précises sur cette organisation que nous jugions sans la connaître ?
Aucun mystère n'entoure le gouvernement d'Angora.
L'Assemblée nationale de Turquie compte trois cent cinquante députés représentant les diverses classes de la population de la Thrace et de l'Anatolie : paysans, hodjas, officiers, et les intellectuels qui occupent une si grande place dans le mouvement pour l'indépendance.
J'ai dit « paysans », car ceux-ci représentent l'élément que les chefs de l'Anatolie placent au premier plan, celui auquel ils s'adressent en toute circonstance. L'éducation civique du paysan anatolien se poursuit avec une rapidité surprenante.
Sur les trois cent cinquante députés qui composent le Parlement d'Angora, deux cent cinquante environ siègent en permanence et suivent, avec le plus grand soin, les questions en cours. Je ne me lassais pas du spectacle de cette nouvelle assemblée législative en plein travail, et dont l'œuvre s'inspire des traditions et des coutumes du pays.
Je retrouvais en elle la personnalité du chef qui, dès les premiers joius du mouvement, avait entrepris l'organisation de l'Anatolie, en revenant, avec un sens aigu des nécessités sociales du présent, à la loi démocratique qui fut la vraie force de l'Islam à ses débuts.
Ses principes essentiels sont contenus dans la loi sur l'organisation fondamentale acceptée par l'Assemblée nationale le 20 janvier 1921, dont nous avons plus haut reproduit quelques extraits ^.
Tel est le Gouvernement d'Angora. Un Parlement plein de vie, conscient de sa force, vénérant ses chefs, mais les critiquant âprement à la moindre erreur, exigeant d'eux la plus stricte justice, n'admettant pas qu'ils puissent à aucun moment décliner le poids des responsabilités, exigeant plus encore de celui qu'ils ont placé plus haut que tous les autres, qui leur doit compte à tout instant de ses actes. A celui-là, ils ne passeront rien, car ils l'ont exalté, lui et son œuvre, jusqu'à l'extrême limite du possible, et le surveillent d'autant plus jalousement.
C'est un curieux, im passionnant spectacle que celui de cet homme jeune, en pleine maîtrise de soi-même, menant d'un geste souple et ferme cette création qui est la sienne, s'entourant des amis, des associés de la première heure, décidant de tout en dernier ressort, ne vivant que poiu- cette page d'histoire qui est sa raison d'être et la voulant grande, belle, décisive. Pour lui, auprès de cela, rien ne compte. Si l'Europe s'entête à ne pas comprendre, 'il se tournera vers l'Asie, mais, auparavant, il fera jusqu'au bout le suprême effort pour convaincre l'Occident. Il le répétait encore en décembre 191 7 devant son Parlement.