‹ Angora, Constantinople, Londres;Chapitre 6 sur 10 · I. Voir pages 46 et suivantes · texte numérisé non relu

I. Voir pages 46 et suivantes

Il6 ANGORA, CONSTANTINOPLE, LONDRES

« Je ne suis pas panislamiste, je ne suis pas pantouranien, je ne suis pas panturquiste. »

Et, le mettant en garde contre les chimères, contre l'illusion :

« Nous sommes un peuple travailleur qui s'efforce de sauver sa vie, son indépendance. Nous sommes un peuple pauvre qui est obligé de travailler pour vivre et pour obtenir sa délivrance. »

Puis, faisant allusion au passé :

« Peut-être mes paroles vous paraîtront un peu amères, peut-être ressembleront-elles à un blâme. L'origine des mouvements et des actions qui mettent aujourd'hui ce peuple face à face avec sa potence, c'est l'illusion, c'est le sentiment. »

Alors, tout en maintenant le principe de la solidarité musulmane, il rappelait aux siens le but précis de la lutte :

« Chacun de nos coreligionnaires peut nourrir dans son esprit un idéal à lui ; personne n'a le droit de l'en empêcher ; mais votre Gouvernement a une politique fixe, positivé, réaliste, qui a pour but d'assurer sa vie, son indépendance dans ses limites nationales. Je le répète encore, il est essentiellement réaliste et modéré, éloigné de toute illusion. Connaissons-nous bien : nous sommes un peuple qui défend son existence et réclame son indépendance ; nous ne pouvons sacrifier notre vie que pour cette idée. »

De telles paroles correspondent étroitement aux sentiments du peuple anatolien. C'est pour atteindre un but positif, immédiat qu'il donne ce suprême effort. Je ne crois pas que les théories qui opposent l'Asie à l'Europe trouvent grand écho en lui ; mais, par contre, l'attaque anglaise, l'invasion grecque lui ont inculqué la forte leçon du nationalisme, et il est passionnément acquis au jeune chef qui sait lui parler un langage clair et précis, qui sait comprendre le sien.

C'est au Parlement que se concentre la vie ardente, intensive d'Angora. Dans la salle des séances, les députés forment trois groupes nettement délimités : gauche, centre, droite. La gauche est gouvernementale et suit l'impulsion rapide donnée par le président. La droite.

de tendance réactionnaire, attachée plus étroitement à la tradition, s'efforce d'enrayer la marche et représente l'opposition. Le centre oscille de l'une à l'autre, d'après le débat du jour, mais, le plus souvent, appuie le Gouvernement.

Kalpaks, fez, turbans se mêlent ; ministres, officiers, soldats, commerçants et notables, hodjas épris de discussions savantes, juristes passionnés de leur science, hommes d'action, lettrés et poètes, simples paysans, hommes de Constantinople, envoyés des provinces lointaines, tous participent au travail en commun.

A deux cents kilomètres de là, l 'ennemi guette ; l'invasion, récemment refoulée, va déferler de nouveau. Ce sera la septième ou la huitième fois depuis que les Grecs furent chargés de «pacifier si' Anatolie. J'ai vu, à deux reprises en un an, au printemps et en automne 1921, les effarants effets de cette pacification.

Les populations parmi lesquelles je viens de vivre en sont les victimes directes. Elle a donné à tous ces regards leur impressionnante fixité, elle a électrisé toutes ces énergies, et vraiment, lorsque vous êtes ainsi au cœur de la citadelle, l'obscurité se dissipe, vous vous libérez sans effort de tout ce que vous avez lu et entendu en Europe, même à Constantinople, où les plus véridiques ne peuvent saisir exactement la question. Ici seulement elle se pose dans toute son étendue. Il n'y a plus, devant vos yeux, qu'un peuple uni pour sa défense, fier de ses chefs, fier de celui qui domine tous les autres, et, comme je l'ai déjà dit, cela n'empêche pas l'exercice de la libre critique.

La liberté de la presse est entière, soit à Angora, soit par toute l'Anatolie. On ne peut en dire autant à Constantinople où le contrôle interallié sévit de telle manière qu'il est à peu près impossible d'écrire autre chose que de vagues généralités.

A Paris, même, n'est-il pas difficile d'écrire en toute hberté de plume et d'esprit, si vous soutenez, en politique extérieure, ce qui n'est pas couramment admis? Et, en dehors de quelques spécialistes, qui donc possède aujourd'hui, chez nous, les données du problème asiatique, que tous les principaux intéressés, en Orient, ne demandent qu'à faire connaître ?

Des études fragmentaires jettent quelques lueurs sur certains

Il8 ANGORA, CONSTANTINOPLE, LONDRES

points, mais ces éclaircies partielles ne permettent pas d'acquérir la large vue d'ensemble sans laquelle tout est confusion.

Or il se trouve justement qu'Angora est un observatoire sans pareil. Vous y côtoyez à la fois l'Europe et l'Asie, toutes les ruines, tous les recommencements ; l'âpre souffrance, la confiance absolue s'y confondent. Tout y est lutte ardente, fierté des résultats obtenus, sentiment très juste de ce qui reste à faire. Chacun se modèle plus ou moins sur celui qui commande et s'efforce de reproduire ses deux traits dominants : absolu contrôle de soi-même, inlassable énergie.

Rien n'est plus mouvementé, plus turbulent, plus grand que le ciel d'Angora ; rien n'est plus calme, plus discipliné que l^ foule qui parcourt les larges voies à demi détruites d'une très ancienne capitale. C'est ici que l'Orient vient chercher la grande leçon d'organisation, de nationalisme. C'est dans les collèges d'Angora que les musulmans asiatiques, de souche turque, font instruire les fils dont ils sont le plus fieiB. Ce n'est pas en despote que l'Asie se promène ici, mais en disciple.

La solidarité musulmane n'y est pas un vain mot. L'on peut dire qu'elle se substitue au panislamisme, terme impropre, s'il en fut. Ce n'est pas un vent de fanatisme qui souffle aujourd'hui sur l'Islam, mais un profond scepticisme envers la justice de l'Occident.

Tous ces gens de l'Afghanistan, duTurkestan, deBoukhara, de Khiva, qui, à l'exemple de leurs frères musulmans du Caucase, viennent dans la capitale anatolienne, y rencontrent plus d'un sujet de réflexion. Ce qu'ils y voient est fait pour leur plaire : ces soldats disciplinés, ces officiers en tenue très sobre, mais à l'allure martiale, cet ordre parfait qui règne partout les impressionnent heureusement.

La foule qui sillonne les larges artères d'Angora lui donne un air de grande ville • le mouvement économique est intense, bien que les plus riches terres de l'Anatolie soient entre les mains des Grecs. Malgré l'effort ininterrompu pour la guerre, la vie politique s'y développe et s'élargit chaque jour.

Orient, Occident, les deux courants viennent jusqu'ici sans se mêler au terme de leur route. Lequel des deux l'emportera ? ou plutôt comment leurs apports se mêleront-ils ? Il n'est déjà plus possible d'en douter.

ANGORA Iig

C'est que, malheureusement, par une étrange aberration, tout a été fait, depuis trois ans, pour dégoûter de la sagesse et de la modération ce peuple sage et ceux qui le conduisent. J'ai suivi pas à pas ce débat tragique, j'ai vu ces hommes, ces chefs cherchant la paix, rejetés de force dans ]a guerre, et par qui ? Par ceux-là mêmes qui avaient le plus grand intérêt à leur donner la paix et qui leur imputent des crimes qu'ils n'ont pas commis, comme si, réellement, il fallait à tout prix les leur faire commettre.

Voyageant de mon plein gré, en toute indépendance, j'ai observé sans parti pris. Au début, je ne pouvais admettre ce qui, patiemment, m'était dém.ontré, et puis il a bien fallu comprendre. Silencieusement, ceux qui m'entouraient observaient l'effet produit. Ils ne l'avaient pas mis en doute, car ne sommes-nous pas pour eux, malgré nos phases d'indifférence et d'abdication, les seuls qui puissions réellement comprendre, donc ceux qui doivent intervenir en dernier ressort quand l'absmde injustice devient par trop évidente?

lorsque les Anglais, au lendemain de l'armistice signé par eux à Moudros, en si grande hâte, s'aperçurent que quelques officiers groupés autour d'un jeune général organisaient la résistance, ils n'hésitèrent pas à frapper. L'occupation de Smyme, confiée aux Grecs, en mai 191 9, fut le premier coup direct ; il eut pour résultat de donner aux nationalistes — qui étaient tout au plus ime centaine — quelques milliers d'adhérents, et je vis cette chose étrange, lors de mon premier vo\^age en Anatohe, en octobre 191 9, 40.000 hommes des troupes britanniques refoulés sur toute la hgne du Bagdad par 1.500 nationahstes et s'accrochant à la fin, péniblement, aux abords d'Ismidt. Déjà, les contingents hindous refusaient le combat.

Le 16 mars 1920, je me trouvais à Constantinople, lors du coup de force anglais, dont le but était de faire sauter les ponts entre la capitale et l'AnatoHe ; déjà la Turquie s'affirmait plus qu'aux trois quarts nettement nationahste. Je vis sur place les résultats de ce geste maladroit : les derniers hésitants étaient ralhés.

Après cela, il ne restait plus qu'à jeter les Grecs sur l'Asie Mineure, en leur promettant ce qui seul pouvait leur faire accepter un pareil duel. S'était-on, tout au moins, assuré les moyens de leur imposer la

stricte observance des lois de la guerre qui doivent être respectées par tous les peuples civDisés ?

Aucunement. A deux reprises, en avril et en décembre 1921, j'ai traversé les régions récemment évacuées par l'armée grecque : j'ai encore sous les yeux l'inoubliable spectacle; l'horreur de ce que j'ai vu, de ce j'ai entendu ne peut se redire. Un notable de Sivri-Hissar me résumait ainsi les impressions des siens et les siennes propres : « Nous n'avons pas eu affaire à un ennemi, mais à un meurtrier. Estce donc là cette célèbre civilisation d'Occident ? Alors je lui préfère ce que l'on appelle notre barbarie. » Les femmes et les enfants me répétaient : « Ce que nous avons souffert, vous le raconterez chez vous, n'est-ce pas ? N'oubliez rien. »

Malgré tout, un très haut idéal soutient toutes ces énergies. Des plus grands aux plus petits, chacun vous dira : « Nous donnerons tout pour l'indépendance )>.

Angora n'est ni bolchevique, ni extrémiste, et ne saurait l'être.

Ce peuple est discipliné; il n'a pas de haine. Il fait confiance aux chefs qu'il s'est choisi, et le pouvoir conféré à Moustafa Kémal est la plus lourde charge que puissent supporter les épaules d'un homme.

Je causais un jour, à Angora, avec l'un de mes grands amis d'Anatolie, Refet pacha, alors mandataire de la Défense nationale, l'un des chefs de la première heure. Il rentrait d'Inéboli où il venait de rencontrer une importante mission anglaise et de discuter les possibilités d'une paix prochaine. L'accord ne s'était pas établi, mais Refet pacha disait : « C'est cependant le premier pas »; et, comme je lui parlais des difficultés récemment soulevées contre lui au Parlement sur le délicat sujet des réquisitions, il me répondait avec son fin sourire : « Oui, je suis comme un père devant l'enfant en plein développement, en pleine vitalité, qui bientôt le surpassera en force et en courage. Cet enfant atteint le moment le plus insupportable de la croissance. Il donne des coups à tort et à travers ; il est terrible, indomptable; le père en souffre et l'admire tout à la fois. Au fond de lui-même, le père est fier de son enfant et se dit : quel homme j'ai mis au monde ! »

La veille de mon départ, le matin, Moustafa Kémal pacha avait

reçu pendant deux heures un paysan député d'Angora. Il s'agissait justement des réquisitions. Le chef écouta jusqu'au bout, quoique ses minutes soient précieuses. L'homme parti, une rapide enquête fut menée, des sanctions prises.

J'ai assisté de mon kiosque de Tchan-Ka3^a à mille incidents pareils. J'ai vu, dans les détails de la vie journalière, ce travail incessant, organisé, cette façon de déblayer l'inutile, et de toujours capter l'essentiel ; cette communication constante avec les deux pôles : Asie, Europe ; cette faculté d'assimiler sans jamais se laisser submerger, de donner le coup de barre tantôt à droite, tantôt à gauche pour maintenir l'équilibre ; de rallier à soi tous les éléments raisonnables et conscients du monde islamique, enfin d'opérer avec le minimum de sang versé, — constante préoccupation de Moustafa Kémal et d'Ismet pacha, — et je puis dire que ce sont là les préoccupations dominantes de ceux qui mènent l'Anatolie.

Voilà ce que nous avons imparfaitement compris, troublés malgré nous par les propagandes anglo-grecques, par une véritable croisade mi-anglicane, mi-orthodoxe qui met en péril les minorités chrétiennes de l'Asie Mineure. Je me suis souvent demandé — surtout au coiurs de mes deux derniers voyages — comment les chefs mihtaires de l'Anatolie parvenaient à contraindre leurs soldats, alors que les populations qui fuyaient sous mes yeux avaient subi ce que je ne peux décrire, à ne pas user de représailles.

Cette question des responsabilités encourues par lord Curzon, par les coloniaux anglais dans la guerre sans merci qu'ils mènent depuis trois ans et demi en Anatolie est l'une des plus tragiques, des plus douloureuses qui soit. Le Grec n'est que l'instrument. Cela, le moindre paysan de là-bas, le moindre soldat vous le dira, mais cet instrument applique avec un zèle infatigable la méthode d'anéantissement total du pays envahi et de ses populations.

A la veille de l'armistice, les Grecs ravagent avec une ardeur redoublée. Ils feront un désert de ce qui est encore entre leurs mains : ce sera la mine absolue de l'une des plus douces contrées du monde, rextinction de tout un peuple. Le plus curieux, c'est que l'envahisseur ne ménage guère les siens, lorsqu'il les trouve sur son passage.

122 ANGOKA, COXSTANTIXOPLE, LONDRES

Avec une brutalité sans égale, il les repousse vers l'arrière, sans leur donner le temps de rien emporter de leurs biens. Le feu détruit en toute impartialité maisons musulmanes et maisons chrétiennes. L'exode des chrétiens est pire que celui des musulmans, car les premiers traversent des régions détruites, et ne trouveront pas sur leur route, même au terme de leur voyage, ce que j'ai vu à l'intérieur de l'Anatolie : cette solidarité musulmane qui panse les plaies des siens, partage avec eux ce qui lui reste, et pose, pour eux, les premières pierres du nouveau foyer.

Je citerai encore, à propos de cette troublante question des minorités chrétiennes, l'une des récentes déclarations de Moustafa Kémal devant le Parlement d'Angora :

« Il n'y a, entre les éléments chrétiens et les citoyens musulmans, aucune différence. Tous ont les mêmes droits et conserveront ces mêmes droits. »

Il fallait une singulière énergie pour parler ainsi au moment même où les populations musulmanes restées aux mains des Grecs étaient victimes d'inqualifiables traitements.

J'ai traversé, à plusieurs reprises, les quartiers chrétiens des villes et des villages de l'Anatolie occidentale. J'ai vu les femmes et les enfants ravitaillés par les municipahtés, les femmes travaillant à leur gré, en pleine égalité avec les femmes musulmanes. A mes deux derniers voyages, les hommes étaient soit dans des camps de concentration, soit dans les bataillons de travaux, mais il faut en accuser l'incessante action politique anglaise à l'intérieur de l'Anatolie, qui se sert des éléments chrétiens pour organiser des soulèvements soit sur le littoral de la mer Noire, soit dans la région d'Ada Bazar et de Koniah.

Nous n'avons pas encore protesté à voix haute contre la politique orientale de l'Angleterre et de la Grèce. Cependant, par tout l'Orient musulman, le prestige de la France est immense : l'on ne cesse d'en appeler à elle, à sa justice, à son intervention. Il paraît impossible qu'elle ne parle pas tôt ou tard. L'accord d'Angora a fortifié cette croyance.

Cette exaltation de la France, je l'ai rencontrée partout, bien que,

pour cela comme pour le reste, le peuple d'Anatolie garde son sens critique et nous reproche notre lenteur à saisir les événements qui ne se passent pas sous nos yeux. ]Mais la France a été, de tout temps, en Orient, l'éducatrice, l'inspiratrice; ce sont ses livres, ses idées que l'on retrouve dans les plus lointaines écoles de l'Asie antérieure et jusque sur le front d'Ismet pacha.

Il ne s'agit pas là de copie servile. La force du nationalisme turc est d'avoir sauvegardé son individualité, de se tourner vers ses origines, tout en prenant chez nous ce qui lui est indispensable pour participer à cette vie moderne dont il tient à ne pas être exclu.

D a fait le tour des nations européennes, et, malgré nos prudences et nos incertitudes, c'est encore chez nous qu'il a rencontré le plus de sincérité et de largeur d'esprit.

Une journée d'Angora peut être tout aussi chargée, tout aussi fiévreuse qu'une journée de Paris, et, bien rarement, nous arrivions au terme du programme que nous nous étions fixé.

Le départ de Tchan-Kaya s'effectuait assez avant dans la matinée. Il y avait miUe choses à ne pas oublier, des paquets de journaux à rendre aux Affaires étrangères, des lettres qui devaient prendre la poste de campagne, la lutte à préparer contre le vent qui mordrait âprement au retour.

Enfin, nous étions parés contre toute éventualité. Au sortir de la tiédeur des appartements, une brusque plongée dans l'air vif, et la route, déjà si famihère,se déroulait ; nous arrivions au bas de la colline; là, les caghnis, toujours vrais seigneurs des chemins, nous arrêtaient; une femme chaouch — sergent — dirigeait la colonne des attelages conduits par les femmes. Le but ? Les premières lignes. Le chargement ? Des munitions. Le convoi passe.

A notre tour, nous sommes rejoints : Osman Agha de Kérasounde et son escorte nous entourent. Lui est en permission à Angora, hôte du pacha, et, demain, il rejoint son poste.

124 ANGORA, COXSTANTIXOPLE, LONDRES

Osman Agha était le plus riche paysan de sa contrée. Élu chef par les siens, à l'unanimité, il a vendu ses biens pour constituer un régiment qu'il défraie de tout et commande lui-même ; Ismet pacha l'a incorporé, lui et ses hommes, dans l'armée régulière. Ils sont très disciplinés. Osman Agha s'est battu comme un lion à laSakharia; il a bien mérité son congé, mais avoue qu'un peu d'ennui le gagne, malgré toutes les gâteries dont il est l'objet. Il est pressé de retrouver son poste.

Je lui demande ce qu'il pense de la guerre, et ce paysan-soldat qui ne sait ni lire, ni écrire, me brosse en trois phrases rapides un portrait de l'Europe, pas flatté certes, mais si vrai, si crûment campé que la saveur en est intraduisible. Les articles de journaux anglais et américains, dans lesquels il a trouvé son image sous les traits du dernier des bandits, ont aiguisé sa verve, et je lui conseille de riposter en publiant, lui aussi, des portraits vécus de ses adversaires. Il rit de tout son cœur et répHque : « Pourquoi ne le feriez-vous pas, vous qui dites toujours toute la vérité ? » Je lui réponds : « La vérité, oui, mais toute... «

Mis en confiance, il m'expose son point de vue particulier. Osman Agha est un féodal; il exige des siens obéissance pleine et entière, mais il leur reconnaît pleinement le droit de le juger. S'il manque à la justice, à la loi, il doit être puni plus que tout autre, puisque, chez lui, il est chef. Avec un tact parfait, il s'arrête, me regarde et me fait entendre qu'il vient, par ce détour, de m'indiquer ce qu'il pense sur un sujet grave entre tous : la question du Califat. Et puis, il appelle ses hommes et repart au galop.

C'est encore l'automne, ses coloris violents, ses lumières profondes; tantôt un coup de vent glacé souffle en rafale, suffoque, tantôt le soleil brûle.

Notre voiture pénètre en plein Angora, dans l'une de ses artères les plus peuplées, fend lentement la multitude et s'arrête devant une maison étroite et haute : l'ambassade d'Afghanistan vient de prendre ici ses quartiers d'hiver. Sur le seuil, des serviteurs nous attendent et nous font entrer. C'est aujourd'hui vendredi, le dimanche musulman ; des pelisses de fourrure, des manteaux emplissent le vestibule. Ahmed Khan Sultan a de nombreux visiteurs, mais, pour nous, il

va quittei ses hôtes, et, dans un petit salon du premier étage, nous causerons à l'aise.

Ce passionné d'Angora admire surtout ici l'ordre, la tenue, peutêtre aussi l'indéfinissable élégance. Nous parlons de ce qui nous entoure, de cette guerre d'Asie, de l'Angleterre, naturellement. Alors, avec l'intraduisible grâce de l'Orient, Ahmed Khan exprime sa pensée à l'aide d'un apologue :

« L'Islam est un grand corps dont la Turquie est la tête, l'Azerbeïdjan le cou, la Perse la poitrine, l'Afghanistan le cœur, l'Inde l'abdomen. L'Egypte et la Palestine, l'Irak et le Turkestan en sont les bras et les jambes.

« Lorsque vous portez de rudes coups à la tête, est-il possible que le reste du corps ne les ressente pas ? Et l'Angleterre a par trop durement frappé sur notre tête; tous nous avons protesté. »

Ahmed Khan est un réahste : il a ce sens précis des situations politiques qui semble avoir aujourd'hui passé d'Europe en Asie. Avec une extrême finesse, il exposait l'idée islamique, sa prédilection pour les courageux défenseurs de l'indépendance turque. Il se défendait d'être venu ici animé de tendances anglophobes. Bien au contraire, il avait eu la ferme intention de ne se mêler en rien aux différends anglo-turcs. Son pays venait de conclure un traité d'alliance avec l'Angleterre et d'obtenir l'accès sur la mer libre; mais, lorsqu'il avait vu les actes commis par les Grecs à l'instigation des Anglais, en bon musulman, il s'était indigné; et, relevant sa tête fine : « Je ne crains pas l'Angleterre; nous savons nous battre et le lui avons bien prouvé. Qu'elle ne touche plus à la Turquie, si eUe veut conserver des amis musulmans. «Et, montrant d'un geste large tout ce que l'on entrevoyait de ses fenêtres : « Tout cela, n'est-ce pas aussi une civilisation ? Apercevez- vous quoi que ce soit qui puisse s'appeler barbarie? Qui est aujourd'hui la mieux gouvernée, la plus digne de servir d'exemple : Constantinople prisonnière de l'Angleterre, ou Angora dirigée par ses chefs naturels ? Où avez-vous rencontré le plus de justice ? >

Et, ainsi que tout l'Orient, Ahmed Khan en appelait à la France, à son Ubéralisme.

120 ANGORA, COXSTAXTINOPLE, LONDRES

Nous avions fait nos adieux, retrouvé la voiture. « Chez les Bolcheviks », avait dit une voix rieuse et taquine, avec un coup d'œil vers moi; mais je n'avais pas bronché.

Que la ville paraît grande, lorsqu'il faut ainsi la traverser de part en part! Nous côtoyions de vieilles, d'admirables pierres, des ruines romaines, des fontaines. A ces confins extrêmes d'Angora, la route devenait de plus en plus rocailleuse; le cocher hésitait. Décidément, il n'était pas facile d'arriver jusque chez les Bolcheviks; enfin, une vieille mosquée seldjoucide, et, tout auprès, la maison cherchée.

Personne à la porte; nous entrons, gravissons l'escalier, pénétrons dans un grand hall désert, couvert de tapis. Quelle douce atmosphère bien close, et, sur la longue table, quel thé bien servi ! Sommes-nous vraiment en Bolchevie ?

L'un des nôtres fait quelques pas vers une porte qu'une lourde étoffe recouvre ; le mouvement a été observé : un jeune citoyen soviétiste bondit par je ne sais quelle ouverture, se place au travers du sanctuaire, — le cabinet du ministre, — et, d'un geste impérieux, nous signifie d'attendre. Il entre, reparaît, une seconde plus tard : nous sommes introduits. Le ministre est absent ; le conseiller nous reçoit, assisté d'un camarade interprète.

L'abord est froid; l'interprète s'efforce de faire diversion. Il sort certainement du milieu tsariste ; il en a l'allure et les formes. Le conseiller parle un excellent français et corrige brièvement les moindres imperfections du traducteur. Ce dernier paraît surtout avoir pour fonction de donner à son chef le loisir de réfléchir avant de répondre.

L'inévitable duel s'engage ; mais l'adversaire ne livre pas sa pensée : il cherche plutôt à saisir la mienne. Nous abordons les grandes controverses ; constamment, il se dérobera, sans exposer sa doctrine, plus désireux d'interroger que de répondre. Certaines ripostes le laissent

silencieux. Il ne perd par un mot, pas un geste. C'est la première fois, peut-être, qu'il entend un point de vue nettement français, dépouillé de toute précaution oratoire. Impossible de savoir comment il réagit. Le regard est glacé. Il semble qu'un voile opaque vienne d'être brusquement jeté sur sa pensée ; toute sa volonté de concentration est visible. Aucun enthousiasme : une résolution froide, l'absorption dans l'idée fixe.

« Lorsque nous pourrons aller à Paris... » Que de sous-entendus dans ces quelques mots, queUe suavité terrible dans l'intonation 1

Non, ni l'un ni l'autre, à aucun moment, nous n'avons désarmé, ^loi qui suis accoutumée ici à être toujours en confiance, pour la première fois j'ai senti ce petit choc intérieur que l'on éprouve devant ce qui n'est pas sincère.

J'ai regardé, sans sympathie aucune, les portraits de Karl Marx et de Lénine. Je me suis dit que cette pièce trop luxueusement ornée donnait une étrange impression de confort, de richesse même, inconnue à Angora. J'ai pensé que la douceur extrême de cette voix était plus inquiétante que les pires éclats et qu'elle recelait une implacable volonté.

Employer tous les moyens, et l'information est l'un des plus sûrs : partout observer, tout connaître, tout relier, et par là dominer, tel est le plan qui apparaît clairement.

Et je me disais qu'il vaut mieux avoir ces terrifiants idéalistes pour adversaires que pour amis.

« Nous sommes les amis de la Turquie, ses amis de la première heure », avait plusieurs fois répété le conseiller. Par politesse pour ceux dont j'étais l'hôte, je ne lui avais pas répondu qu'il trouverait ici l'Islam en travers de sa route. Quelques instants passés dans la maison des soviets suffisait à me faire comprendre quel abîme séparait les deux doctrines. Tout ce qui me plaisait à Angora : cette liberté d'allures et de pensée, cette libre critique, cette manière mesurée de tout envisager, enfin, cette sincérité sans emphaise, sans mots superflus, n'était-ce pas l'antithèse de ce qui venait de me

donner cet indéfinissable malaise, que j'aurais pareillement ressenti, si je n'avais pas su tout ce que nous savons ?

Dans la voiture, chacun se taisait; nous allions cette fois à travers la campagne, sous une petite pluie fine, imperceptible. Tout revêtait des tonalités de nacre ; la lumière s'épanchait fluide, enveloppante de ce ciel si délicatement perlé.

Une jolie maison d'été dans un grand jardin à peine dépouillé par l'arrière- automne : l'ambassade d'Azerbeïdjan. Le ministre était descendu jusqu'au bas de l'escalier extérieur, ses gens s'étageaient sur les marches, et c'était l'accueil auquel j'étais accoutumée. Le salon était entièrement recouvert par de splendides tapis d'Azerbeïdjan.

Le ministre avait une belle tête expressive, l'allure aisée ; ici pas de réticence, mais l'impression de la vie réelle ; sur des données précises, nous allions nous entretenir, comme en Afghanistan, de construction et non de destruction. Pas de haine; l'ardent désir de travailler en toute sécurité.

Je n'ignorais pas que l'Azerbeïdjan, si peu connu de l'Europe, possède une civilisation bien à lui, que son industrie, sa vie commerciale sont vivaces.

« Nous voici libérés de la terrible tyrannie tsariste, avait dit le ministre, sans élever la voix. Nous voici indépendants. Les soviets nous laissent libres, et nous avons plié le communisme à nos idées musulmanes. »

Sous cette forme diplomatique il était aisé de de\iner que le nationalisme tel qu'Angora le pratique ne déplaît pas plus aux Azerbeïdj anais qu'à leurs voisins du Caucase. Ils sont venus ici chercher appui, comme les gens de Boukhara, de la Perse le feront demain, avec leurs missions si nombreuses que les Affaires étrangères se voient aux prises avec la crise du logement.

Le ministre se plaint de l'Europe :

« Elle nous avait rayés de la carte du monde, et elle persiste à nous

ignorer. Tout seul, l'Azerbeïdjan a affirmé son existence. Nous sommes l'un des pays les plus riches qui soient. Nous avons Bakou, le pétrole, le caviar, le coton et la laine. Nous avons le blé. Notre politique intérieure est parfaitement adaptée à nos besoins et à nos coutumes. Et nous ne demandons qu'à entrer en rapports économiques avec le monde entier. '.

J'avais abordé la grande question : le lien entre musulmans. Le ministre me répondit par une théorie des atomes : a Séparez-les : s'ils sont de même famille, ils tendront toujours à se rejoindre ; les espèces différentes vivent par groupements distincts. En Islam aussi se trouvent des atomes pareillement assemblés : l'atome arabe, l'atome turc et d'autres encore. Pourquoi toujours, chez vous, confondre le panislamisme, théorie tout européenne, avec le sentiment islamique indépendant du sentiment des nationalités ?

« N'avez-vous pas aussi chez vous le catholicisme, sentiment religieux, et le sentiment national, purement patriotique ? Le lien islamique est peut-être plus accentué, mais il n'intervient pas au détriment de l'autre, comme, en Europe, vous paraissez le penser.

« Nous sommes, nous aussi, des réalistes pressés de vivre, pressés de reprendre le contact avec le monde entier. »

Quelle modération dans tout cela, quel sens de la mesure ! Et toujours cette invocation à la France, celle à qui tous s'adressent pour le droit, pour la justice, celle qui ne peut pas se refuser à comprendre.

GAVL.}S-Angara.

Le Gouvernement d'Angora

Décembre 1921.

Au cours de toute enquête quelque peu prolongée dans Angora, c'est toujours au Parlement que l'on finit par aboutir; il attire irrésistiblement vers lui tout ce qui pense et lutte dans la cité du combat, et, comme il siège à peu près en permanence, c'est encore chez lui que se retrouvent, plus aisément qu'ailleurs, les personnalités de la ville.

Aux grands jours, deux cent cinquante députés environ, sur les trois cents qui le constituent, se partagent entre la salle des séances, les couloirs et les bureaux du président de l'Assemblée et des ^Ministres.

Aux membres du Parlement se mêlent les officiers, les intellectuels de passage, les délégations orientales et toute l'élite de l'Orient, qui sans cesse se rend à Angora. Tout musulman de marque vient ici en pèlerinage politique ; et, pour tout ce qui compte en Anatolie, ce déplacement est de rigueur.

Le secret de la propagation si rapide de la doctrine nationaliste réside dans cet échange incessant des idées et des nouvelles, effectué par les plus aptes à le bien mener.

Ainsi, en dehors des grands chefs militaires retenus à leur poste de combat, il n'est pas de personnalité nationaliste qui n'aille, de temps à autre, prendre l'air entre l'Europe et l'Asie, se renouvelant, s' enrichissant par le voyage, puis rentrant ici soit pour y exercer à nouveau quelque fonction active, soit, tout simplement, pour s'y retremper et transmettre à l'Assemblée ce qu'elle doit connaître.

C'est en se familiarisant avec le Parlement, en suivant sa vie bruissante, continue, sans cesse alimentée par l'incessant apport asiatique et européen que l'on peut comprendre comment se maintiennent si ▼ives la fièvre d'action, la force déployée. Le rayonnement d'un pareil foyer d'énergie ne peut se concevoir à distance, et même les Turcs qui ne connaissent pas Angora ne peuvent s'en faire qu'une faible idée.

Le Parlement y vit des heures de lutte acharnée, d'autres, plus fréquentes, de travail intensif ; jamais il ne reste inerte, jamais il ne reste indifférent.

Au cours des séances, souvent fort longues, les députés entrent et sortent suivant que le débat les intéresse plus ou moins ; mais, dès que le travail commence, qu'il soit question de politique extérieure ou d'organisation intérieure, tous les visages deviennent graves, et l'attention, intense.

Vigoureux, les hayir, le non turc, fusent çà et là, catégoriques, définitifs.

L'individualisme est frappant. Chacun de ces hommes lutte de tout son pouvoir, avec toute sa conscience. L'acerbe ciitique frappe sans ménagements, et l'ennui, la vague lassitude n'y pénètrent pas ; l'atmosphère reste constamment électrisée.

Le député paysan veille jalousement sur ses privilèges. Que le Gouvernement propose une taxe sur les bœufs et sur les buffles ou sur les caghnis, le hayir redoublé part de tous les côtés à la fois, et il est infiniment expressif. Si la motion repoussée est énoncée à nouveau, le refus devient formidable, un ouragan s'abat sur la grande salle et

LE GOUVERNEMENT d'ANGORA I33

la secoue. Les bœufs et les buffles ne seront pas taxés. Le caghni conserve ses privilèges : n'est-il pas le dispensateur de toutes les forces des œuvres de guerre et des œuvres de paix ?

Si une loi sur l'organisation communale est en discussion, la même vigilance, la même ardeur se manifestent.

Chaque jour a sa vedette. Au retour de Réouf bey, échappé de Malte, j'ai assisté à l'ovation que ses collègues ne lui ménagèrent pas. Cet organisateur de la première heure, qui, par son métier de marin, s'était trouvé souvent en contact avec l'élite des officiers britanniques, s'était acquis des sympathies anglaises, avait gardé de ses relations une inclination qu'il ne dissimulait point ; les Anglais venaient de l'en guérir, et les siens le taquinaient affectueusement, mais vigoureusement, sur ses idées d'avant Malte.

Tous l'appelaient à la tribune; il y montait, exposait brièvement, clairement ses vues, émettait quelques réflexions d'ensemble sur Malte et la politique anglaise qu'il venait d'étudier de près et tout à loisir. L'opposition du visage très doux et de la parole énergique était frappante. Chez tous, du reste, le trait essentiel est bien la volonté.

Réouf bey refusait le poste ministériel que l'Assemblée lui offrait. Il rentrait après vingt et un mois d'exil, n'ayant qu'imparfaitement suivi ce qui se passait ici ; il réclamait le temps de se mettre au point. Ayant dit en quelques mots rapides et forts ce qu'il avait à dire, il regagnait son banc ; mais une grande clameur s'élevait, persistait : il fallait céder. Une heure après, il était ministre.

Nous étions sortis. Devant le Parlement, la foule attendait les députés, tout en écoutant l'excellente musique militaire qui faisait alterner les airs d'Orient avec les mélodies d'Occident. Un grand rayon de soleil fendant les nuées de décembre éclairait cette multitude. L'horizon s'était comme élargi. Un océan de nuages aux houles profondes, creusées, déchiquetées planait sur la ville comme une voûte immense aux éclats de turquoise et d'or. C'était plus beau, plus émouvant encore que les ciels de printemps. Les traits aigus de cette ville, si violemment expressifs donnaient à son visage si magnifiquement raviné une expression tragique.

Le Parlement s'était vidé, et le jardin public rempli. Sur la route

passaient les convois conduits par les femmes, les recrues dirigées vers les camps d'Angora. Toujours la lutte, l'étemel combat. Un profond idéal relie tous ces êtres penchés vers un même espoir, et je songeais, en les regardant vivre, à cette conception si fausse que l'Europe se fait de leur œuvre tenace et sincère.

Aux Affaires étrangères, j 'étais aussi un peu chez moi devant l'accueil invariablement amical, quelles que fussent l'heure, la fatigue, les exigences du courrier ou les difficultés du moment.

J'avais un fauteuil auprès du bureau d'Hikmet bey, directeur politique, qui possède la plus réelle compétence, malgré sa jeunesse. De quoi n'avons-nous pas parlé dans ces entretiens, que je prolongeais, bien que j'eusse le cuisant remords du temps que je lui faisais perdre. Munir bey, conseiller légiste, nous écoutait parfois, tout en continuant son travail. Adnan bey, vice-président de la Chambre, entrait souvent, trouvant toujours le mot juste qui résume. Je venais de revoir, dans le bureau voisin, Youssouf Kémal bey, le ministre, toujours assiégé par les questions urgentes, dont j'ai tant aimé la parole si vivante et si vraie, l'énergique regard et la vive riposte.

Munir bey assemblait les éléments de l'édifice juridique auquel Moustafa Kémal pacha travaillait avec achai'nement. La science du conseiller légiste était grande, me disaient tous les siens ; il la prodiguait en toute abnégation.

Nous refaisions souvent, Hikmet bey et moi, un grand tour d'Europe et d'Asie, Je suivais avec le plus vif attrait sa dextérité d'esprit, son sens précis des réalités. La force intellectuelle de cet homme si jeune, son effacement volontaire ne faisaient que mieux ressortir son éducation si fine et ses vues larges.

Tout autour de nous, sur les tables et les chaises étaient posés les périodiques venus de tous pays, les documents. Le papier s'amoncelait par piles compactes, le téléphone sonnait sans relâche, appelant des quatre coins de l'Anatolie. Les cavaliers porteurs de dépêches

entraient, les visiteurs se faisaient annoncer. Et tout cela, ce n'était qu'une case de la grande ruche en perpétuel travail Malgré tout, nous poursuivions l'entretien.

Angora se trouvait alors, en décembre 1921, devant une situation nouvelle. Du côté de l'Europe, le grand effort diplomatique de Moustafa Kémal pacha était presque neutralisé par l'action anglaise. Sur ce point essentiel, la situation s'aggravait. Malgré l'accord d'Angora, malgré la victoire de la Sakharia, Londres gagnait du terrain soit en Amérique, soit même en France, mais surtout en Anatolie. Rome abdiquait pour quelques avantages immédiats. Paris hésitait, cherchant à concilier les inconciliables. Moustafa Kémal pacha avait cru gagner notre adhésion par sa politique simple, claire ; il n'y parvenait pas, n'arrivant pas lui-même à régler assez rapidement les difficultés sur la frontière de Syrie.

Le malentendu si adroitement alimenté par l'Angleterre se reformait à tout instant, et, chez nous, le public, même celui de l'élite, se lassait de suivre une question qui ne lui était que très incomplètement présentée. Jugements sommaires, quelques vives attaques, % de très rares vérités, si prudemment dosées qu'elles cessaient d'être impressionnantes, voilà ce qu'il rencontrait, lorsqu'il prenait la peine de chercher. L'ignorance retrouvait ses droits. Toute opinion nouvelle quelque peu vivement exprimée semblait ou un parti pris ou un paradoxe.

Avec leur sens très précis des situations, les hommes d'Angora suivaient tout cela de fort près. Ils constataient que, du côté Europe, l'isolement, le blocus moral et matériel redevenaient aussi rigoureux qu'aux premiers temps de la lutte. Et pourtant, aujourd'hui, ils existaient, ils formaient un État, ils en possédaient tous les organismes : finances, vie juridique et économique, relations extérieures, organisation intérieure. Ils avaient une belle et solide armée, de grands chefs militaii-es. Malgré toutes les intrigues venues de Londres, l'Anatolie parvenait non seulement à vivre, mais à prospérer dans l'ordre et la discipline. Tout voyageur européen ou américain ayant parcouru les deux zones grecque et turque en signalait le contraste, mais il se trouvait, par on ne sait quel fâcheux hasard, que ces témoignages-là

ne se répandaient pas et que, par contre, tout incident susceptible d'être exploité contre les Turcs était rapidement propagé.

Ainsi, du côté de l'Europe, incompréhension ou mauvais vouloir, avec, de temps à autre, une très rare lueur faisant présager un meilleur avenir.

Du côté de l'Asie, au contraire, du Caucase jusqu'à la Chine, de l'Inde jusqu'à l'Arabie, ce n'était qu'une voix, qu'un appel ; les musulmans de l'Afrique y participaient. D'un bout à l'autre de l'ancien empire turc et jusqu'à ces confins extrêmes où son influence avait toujours été combattue, un même cri d'espoir montait vers Angora.

Les gens de Moscou se trouvaient aux premières loges pour suivre ces développements ; les premiers ils avaient fait das avances, essayant de donner le la.

Le coup de force anglais du 16 mars 1920, à Constantinople^ avait contribué au rapprochement entre Angora et Moscou, qui avait de sérieuses raisons pour ménager ses voisins turcs.

Au moment où la Perse et la Chine se réveillent, dans toute l'Asie antérieure, le mouvement nationaliste musulman s'appuie sur les Turcs ; chaque coup qui lui est porté le renforce. Les officiers turcs encadrent les milices. Ils sont plusieurs centaines au Boukhara. A Samarkande, à Khiva, au Turkestan, des équipes turques travaillent. En Afghanistan, l'armée est leur œuvre. Toute l'Asie occidentale, de l'Oural jusqu'au golfe d'Alexandrette, toute l'Asie centrale, c'est-àdire la colonne vertébrale de l'Asie, de la Chine à la Méditerranée, contiennent une soixantaine de millions d'hommes qui, parlant les différents dialectes turcs, se comprennent entre eux et entendent le turc de Stamboul. Ces anneaux de la chaîne turco-mongole ont été reliés les uns aux autres par les Turcs de l'AnatoUe.

En décembre 1921, Moustafa Kémal pacha endiguait de son mieux le grand torrent asiatique. Il exhortait les siens à la modération, leur rappelait les erreurs de l'ancien empire, l'Anatolie toujours sacrifiée aux provinces lointaines. C'est à peine si la Turquie venait d'échapper à la dissolution.il rappelait encore aux siens les exigences, les dangeis du présent. 11 était écouté, mais l'Angleterre sourde et aveugle précipitait l'attaque.

LE GOUVERNEMENT d'aNGORA 137

Le premier accord diplomatique signé par le Gouvernement d'Angora le fut à Moscou le i6 mars 192 1. Les relations économiques et commerciales entre la Russie et la Turquie étaient établies et comportaient, dans certaines conditions, l'aide militaire.

Le 13 octobre 1921, un accord semblable, conclu à Kars avec les républiques caucasiennes d'Azerbeïdjan, de Géorgie et d'Arménie, renouait des liens étroits entre Angora et le Caucase.

Le 2 janvier 1922, un véritable accord économique et militaire était conclu avec l'Ukraine sur les bases de celui de Moscou.

Peu après, le traité de Kars devait être renforcé par une mission turque envoyée à Tiflis.

Boukhara, le plus évolué des États de l'Asie antérieure, avait depuis longtemps commencé les échanges.

En mars 1921, fidèle à son système d'équilibre, Moustafa Kémal, au moment même où il traitait avec Moscou, signait avec l'État musulman d'Afghanistan un traité plus complet encore, le lien religieux resserrant le lien politique. Moustafa Kémal se rapprochait de la Perse, et son action directe sur la Mésopotamie qui complétait le cycle de son système défensif éveillait une grande sympathie dans l'Inde et l'Egypte.

Plus l'Occident se fermait devant lui, plus l'Orient lui ouvrait ses portes ; mais le chef suprême de l'Anatolie ne voulait pas être débordé. Il contenait, maîtrisait l'élan, envoyait les plus impétueux dépenser au loin leur trop plein d'énergie, réservait l'avenir et ne donnait accès qu'à ceux chez lesquels il devinait un équihbrejpareil au sien.

Les conditions de paix envisagées par Angora en décembre 1921 ne différaient que par quelques nuances des décisions prises au Congrès de Sivas.

Smyrne, en grande partie turque, sans aucune atténuation à la souveraineté turque.

Pour Constantinople et la Thrace, les succès récents en Anatolie, le sentiment de plus en plus affermi des populations musulmanes dictaient aujourd'hui à Angora des exigences plus précises : Constantinople, Andrinople, turques au même titre que Smyine; les mots capitulations, contrôle, abolis du répertoire diplomatique; l'indépendance

politique et économique absolue ; ces conditions qui, en 1919, paraissaient folles, semblaient aujourd'hui parfaitement justifiées. Tel avait été le chemin parcouru.

Moustafa Kémal pacha venait de mener, avec un brio que l'Europe, absorbée par ses propres affaires, négligea d'apprécier à son prix, les, opérations militaires. Il avait lutté à un contre trois, tant au point de vue des effectifs qu'à celui du matériel. Il avait avec ses ressources obtenu un résultat inouï; mais cela seul ne pouvait suffire. La bataille politique et diplomatique était bien autrement ardue : il venait de la conduire avec une rare maîtrise, avec la plus adroite des tactiques, profitant sans cesse des fautes de l'adversaire, les provoquant souvent, les prévoj^ant toujours.

Pour suivre ainsi le jeu anglais, le jeu russe, le jeu oriental, il fallait une science à toute épreuve des forces et des faiblesses de chacun.

Il n'est pas d'homme qui ait pénétré aussi avant dans l'âme d'un adversaire plus difficile à connaître : celle du giand fonctionnaire colonial anglais. Il ne méconnut pas sa puissance; bien au contraire, il s'efforça d'en garder la notion précise et de ne pas se laisser griser par les avantages obtenus. C'est en parfaite lucidité qu'il attaque ou riposte. Il n'a pas de haine, rare privilège qui lui épargne les hâtes inutiles et lui permet d'attendre l'instant propice :pas de coup de passion, cet avant-coureur des grandes folies, mais une décision rapide, quand il est temps d'agir.

C'est toujours lui qui manœuvre : il ne se laisse jamais manœuvrer. Sans cesse en garde, il ne craint en réalité rien, ni personne. Entre les sept ou huit périls, tous aussi pressants, qui l'assaillent chaque jour, il distribue son temps et son méthodique effort.

L'Angleterre a pensé l'user, et c'est lui qui vient à bout de ses forces. Cent fois elle a repris l'assaut, utilisé toutes les armes : chaque fois il a paré le coup.

Souvent ceux qui l'entourent, auxquels il est loin d'ouvrir toute sa pensée, se fâchent, s'exaspèrent. Il laisse dire, écoute, attend. Sa propre presse le critique, il laisse faire ; son Parlement se cabre, le prend à partie : il a son imperceptible sourire, et, quand tous sont à la seconde

de perdre la tête, de faire un éclat, à cet instant précis, il intervient, rétablit la situation d'un seul mot, d'un seul geste, puis expose son idée, ralliant tout son monde sans effort apparent. Et, toujours, chaque parole, chaque acte est venu à son heure.

L'Angleterre, l'Islam : voilà les deux forces dont il n'ignore rien. La France lui est beaucoup moins familière : il ne la connaît guère que par ses livres et ses écrits. Ce n'est pas toujours là qu'elle met le meilleur d'elle-même. L'extrême défiance qui le servit contre son véritable ennemi lui nuisit auprès de nous. Il aurait gagné à se faire mieux connaître, et nous sommes, certainement, ceux qu'il a le moins aisément saisis, malgré sa si vive inclination pour nos idées, malgré son souci de nos jugements. Il est juste de dire que les seules déceptions réelles qu'il ait éprouvées sont venues de notre côté ; ses premiers élans ont été mal accueillis, mal compris; il s'est cru trompé, et ce malentendu, plusieuis fois renouvelé, a laissé son empreinte. Cependant, l'intuition tiès sûre qui le caractérise le porte à surmonter cet obstacle, comme il a vaincu tant d'autres difficultés, et il a pour principe de ne jamais renoncer.

Fevzi pacha, qui dirigeait l'état-major général, occupait, à quelques kilomètres de la ville, l'ancienne école d'agriculture posée juste au sommet d'un pli de terrain. Il tenait ainsi sous son regard les abords d'Angora, li ville même, ainsi que toutes ses voies d'accès. Le très simple, mais vaste bâtiment était relié par fil à toutes les positions essentielles des lignes turques. Ici non plus le travail n'arrêtait pas; mais estil de plus aimable accueil que celui des hommes incessamment absorbés par les préoccupations les plus gTaves ?

Mon compagnon et ami le capitaine Mahmoud bey, aujourd'hui commandant, venait de disparaître discrètement ; nous étions seuls, Fevzi pacha et moi. Il m'expliquait avec une inaltérable bonne humeur ce qu'étaient les exigences d'une armée dont chaque jour accrois-

sait le nombre. Il me faisait l'historique de son développement avec une passion contenue. Je n'ignorais pas qu'il était l'une des plus hautes figures de la Turquie, l'un de ses dévouements les plus grands. En toute circonstance grave, il était appelé à donner conseil. Lorsque, aux moments critiques, il apparaissait, chacun comprenait que Moustafa Kémal pacha venait de recourir à l'homme qui était son meilleur appui pour quelque grosse partie décisive, et les plus jeunes, les plus fous s'inclinaient devant le doyen du mouvement nationaliste. Aux heures de danger, il les surpassait en jeunesse et en optimisme, mais tempérait leur fougue, et les effervescences tombaient.

Ainsi aux pires instants delà Sakharia, quand les grondements du canon montaient chaque jour plus précis, plus proches, pendant que Moustafa Kémal pacha était à la tête de ses troupes, il avait donné l'exemple, et jour et nuit l'Assemblée siégea, continuant ses travaux, suivant les opérations, aussi bien que la vie intérieure du pays. Autant que tous, Fevzi pacha voulait la paix, mais il ne la voyait pas encore proche. Les Grecs recevaient alors, en décembre 1921, des renforts considérables en matériel et en effectifs. Leurs pertes de la Sakharia venaient d'être comblées, ce qui n'était pas l'indice d'un prochain dénouement pacifique. « Nous travaillons », ajoutait le chef de l'état-major général ; et, faisant allusion à mon prochain voyage : « Vous allez parcourir la région des récents combats : regardez bien autour de vous : il vous sera facUe de comprendre le présent et de lire l'avenir ».

Il venait de m'accompagner jusqu'à ma voiture; le cocher retenait ses chevaux, attendant le signal; et, dans un dernier regard, je fixais la lumineuse image : Fevzi pacha, droit, souriant et si simplement énergique, entouré de ses jeunes officiers ; derrière eux, la grande maison solide, sans vains ornements, vers laquelle montaient au galop des cavaliers venus de tous les points de l'Anatolie; en face, les sommets déjà couverts de neige, l'Anatolie vigoureuse et saine et, sur tout cela, la tonifiante brûlure du vent glacé, l'âpre stimulant du soleil. Les yeux et les visages reflétaient la clarté environnante, l'énergie et l'action, et Fevzi pacha, dans un dernier geste, me désignait les longs

convois de farine, qui, au bas de la pente, se dirigeaient lentement vers Angora.

Nous arrivions enfin chez Refet pacha, mandataire à la Défense nationale, auquel je faisais, avec un si vif regret, ma visite d'adieux. Depuis deux ans déjà, entre lui et moi l'amitié et la confiance s'étaient établies. Nous nous étions compris dès le premier abord, à Koniah, en novembre 1919, lorsque je l'avais surpris en pleine œuvre. Avec une poignée d'hommes, il tenait tête aux régiments anglais éparpillés sur la ligne. Il s'était, devant eux, implanté au Konak, puis logé en pleine ville, à quelques mètres de leurs fortes organisations.

C'était sa coutume d'aller s'installer au plus gros du danger. Koniah, terrain mouvant, menaçait d'emporter la construction nationaliste, et, dans cette première exploration, j'avais trouvé Refet pacha campé sur le volcan, organisant, gouvernant avec cet inaltérable sang-froid agrémenté d'humour et de rare élégance qui sont ses traits les plus marquants. C'était lui qui m'avait alors dévoilé la formule nationaliste. Dans une large sjoithèse du passé, du présent et de l'avenir, que les événements confirmèrent pleinement, il s'était plu à m'exposer le problème, indiquant si nettement les écueils et les ressources que chaque mot s'était fixé dans ma mémoire et me permettait de suivre, ultérieurement, tous les développements de cette fantastique aventure.

Récemment, nous nous étions souvenus de tout cela, et, se trouvant alors délié par le temps de ce qu'il avait dû taire, cette fois, il comblait les lacunes, élargissait l'horizon. « La guerre est, comme la vie, féconde en surprises », disait-il. Je retrouvais toujours avec la même joie cet esprit si plein d'imprévu, si débordant de verve. Il décrivait l'Asie prenant conscience de sa force ; ce qu'il ajoutait ne peut encore s'écrire aujourd'hui, mais, certes, pour cela comme pour le reste, Refet pacha ne se trompait pas.

Nous causions dans son grand bureau d'Angora, devant un feu clair, à la lueur d-es lampes. De temps à autre, la lourde portière se soulevait, un jeune officier entrait, apportait un papier, repartait, et nous reprenions la phrase interrompue, regrettant, je crois, l'un et l'autre l'heure qui passait si vite. Me contant ses discussions récentes à Inéboii avec les envoyés du général Harington : « Je leur ai dit : Peut-être, si vous y mettez toutes vos forces, toutes vos ressources, viendrez- vous à à bout de nous, mais, avant de mourir, nous aurons brisé les os de notre adversaire, et il restera boiteux. »

Il ajoutait avec son sourire : « Je crois qu'ils ont compris; c'étaient des hommes intelligents. »

Je lui rappelais qu'à Koniah, il m'avait parlé de ses vingt-cinq années de campagnes ininterrompues : « Oui, dites vingt-sept auj ourd 'hui, et les deux dernières ont été plus dures que les vingt-cinq autres réunies. Se battre contre l'ennemi, ce n'est rien ; mais punir les siens, de pauvres gens naïfs trompés par les agents anglais, c'est terrible. «

Refet pacha faisait allusion aux troubles de Yozgad, de Tokat, provoqués par le haut commissariat britannique de Constantinople et qu'il avait été chargé de réprimer. Il n'en était pas encore consolé. Je le regardais, lui si philosophe, si bien armé contre la vie, tout à coup plié par elle; mais il s'était déjà redressé, il souriait, et je venais de lui dire : « Venez à Paris dire tout ce que vous savez comme aucun autre. — • Peut-être », avait-il répondu.

Aujourd'hui, nous déjeunions chez Djellaleddine Arif bey et I>ourak bey, députés d'Erzeroum, en plein Angora. Dans une ruelle étroite toute proche des grandes artères débordantes de vie, les deux amis avaient trouvé, au sommet d'un véritable gratte-ciel, un logement ensoleillé, ouvert sur l'espace: Là, ils s'étaient accommodés d'un campement de fortune, oubliant l'un ses propriétés de Constantinople et du Bosphore, l'autre ses terres d'Erzeroum, et, dans ces trois pièces aux murs nus, aux meubles strictement comptés, ils vivaient en sages, avec le minimum de confort, donnant ainsi courageusement l'exemple.

Djellaleddine Arif bey fut bâtonnier de l'Ordre des avocats de Constantinople jusqu'à ce jour de mars 1920 où les Anglais jetèrent le filet sur tout ce qui comptait dans la ville. Prévenu au sortir d'une audience chez le Calife, il prit la fuite, tel qu'il était, en redingote et en escarpins vernis. Il monta ainsi dans un caïque qui l'attendait au quai du Palais et le conduisit sur la côte d'Asie. Quelques semaines plus tard, après mille péripéties et toujours avec ses escarpins, il atteignait Angora.

Sa personnalité n'était point un appoint négligeable pour cet État en formation qui recréait tout à nouveau. L'influence de Djellaleddine Arif bey fut grande. N'ignorant point les subtilités des législations occidentales, il conseillait à l'Anatolie de s'en tenir surtout au Cheriat si parfaitement adapté à son peuple, et luttait contre l'occidentalisation à outrance. Son ami Dourak bey avait des idées contraires, et leur amitié n'en était pas altérée. Ces apports si différents qui renouvelaient l'Assemblée en l'enrichissant constituaient la force d'Angora. Djellaleddine Arif bey, qui fut plusieurs fois ministre, avait rempli officiellement ou officieusement diverses missions diplomatiques.

Nous avions fait route ensemble. Aux étapes, le soir, parmi les villes et les villages que nous traversions, les notables se groupaient autour de lui. Ils écoutaient, comme l'on sait encore écouter en Asie, la grande leçon d'histoire qui leur était donnée, posant des questions, obtenant sur tous les débats politiques du moment des réponses autrement précises que celles dont se contentent chez nous des gens qui n'admettraient pas de leur étie comparés.

J'avais suivi avec le plus vif intérêt ces sortes de conférences qui, chaque soir, s'adressaient à un nouveau public. Je comprenais mieux ainsi cette force immense et la diffusion des idées par la parole. Les intellectuels du nationalisme la maniaient savamment ; il devenait moins surprenant ensuite de découvrir, à chaque croisée de routes, dans chaque agglomération militaire ou civile, des gens parfaitement éclairés sur leurs buts de guerre et de paix. Chez les paysans et chez les soldats, j'avais toujours recueilli la réplique directe, motivée; maintenant, j'en saisissais mieux la raison.

La force du lien qui unit tous ces hommes tient à une commune structure morale.

Djellaleddine Arif bey avait été pour nous le plus parfait, le plus attentif et charmant des compagnons de route. J'avais admiré son endurance, son action continue, autant que cette inaltérable bonne grâce qu'aucun ennui ne pouvait ébranler. Pendant les longues causeries du voyage, il m'avait longuement parlé de l'âme et du cœur du paysar anatolien.

Combien de fois m'avait-il ainsi promenée dans les détours les plus inconnus de la question nationaliste qu'il possédait à fond.

Ce jour-là, il me racontait comment il venait ici, la veille, de réunir au Parlement les députés les mieux qualifiés pour l'entendre, et leur avait décrit ses récentes expériences à Rome, à Londres et à Paris.

« Voyez-vous, nos revendications n'ont rien d'exagéré. Nous ne voulons que le droit de vivre librement, autrement dit, comme tous les peuples. Nous voulons notre place au soleil. Avant la guerre, nous étions enchaînés par les capitulations : notre industrie, notre commerce s'étaient éteints grâce aux capitulations économiques ; notre justice était paralysée par les capitulations juridiques. Pour arrêter un assassin grec, il fallait recourir à l'extrême obligeance et aux soins de Monsieur le Kavass de ce consulat. Nos pieds et nos mains liés, nous étions exhortés à marcher dans la voie du progrès, et nos liens ne nous permettaient pas même de conserver l'équilibre. Le régime capitulaire avait aboli la loi de libre concurrence.

« Nous voulons aujourd'hui, avant tout, liberté pleine et entière : liberté financière, économique, juridique, etc., dans nos frontières nationales. Le pacte national rédigé à Constantinople, en janvier 1920, lorsque nous étions sous la botte de l'Angleterre, est le minimum des conditions de vie pour la Turquie. Nous sommes tellement résolus à n'en rien abandonner que, si nous échouons, il noussuffiia de laisser derrière nous cette simple épitaphe : ( Le Turc a su mourir pour son indépendance ». Nous ne cherchons à intimider personne, nous ne défendons que notre droit à l'existence : chacun est maître chez soi, comme charbonnier chez lui. »

LE GOUVERNEMENT d'aNGORA I45

Djellaleddine Arif bey me racontait les débuts de l'organisation centrale de la Justice, qu'il a créée à Angora. Aux premiers jours, un seul collaborateur, un député. Ensuite, un personnel de vingt-cinq employés, et tout marche de façon parfaitement régulière. Ce qui occupait à Constantinople trois cents employés était déblayé le plus aisément du monde par ce personnel restreint. Toute lettre adressée au procureur recevait sa réponse dans les vingtquatre heures, fait sans précédent. Chaque service d'Angora procéda de même, et c'est ainsi qu'en deux mois d'efforts le Gouvernement montra, par toute l'Anatolie, ce dont il était capable.

Cette organisation du début ne sera modifiée ou perfectionnée qu'après la paix. « Tout notre argent ira, jusque-là, vers la défense nationale. Les divergences d'idées ne provoquent aucune dissidence chez les députés; pas un ne voudrait faire une brèche au fonds national. Tout le monde est uni autour de la cause sacrée. »

Plus encore que tout autre moment, j'aimais le matin à Tchan- Kaya. Une si légère cloison séparait ma chambre de la vie ambiante, un si grand nombre de fenêtres me reliait à elle que, pendant la cérémonie du feu et du bain, j'en suivais chaque incident. Le feu, c'était, après les nuits claires et glacées, le dispensateur de tous biens ; mais il était fugace, parfois plein d'entrain, parfois plein d'artifices, e't la bataille souvent se prolongeait. 11 avait aussi une façon de disparaître à l 'improviste, au moment même où sa présence était le plus désirable, qui me tenait tremblante à sa dévotion.

Enfin, tout était en ordre; ma jolie chambre claire avait repris ses airs de salon. Sur le lit, la belle étoffe brodée jetait sa note vive ; les stores de toile écrue, garnis de dentelles, se balançaient au souffle impalpable et vivifiant des zéphjnrs qui pénétraient de tous côtés. Un coffre ancien en noyer finement sculpté, recouvert de coussins aux nuances délicates, servait de divan, et la toilette drapée de mousseline

GAVLis-Angora. 10

blaiiche égayée par les napperons de fine toile était si gaie ! C'était un plaisir quotidien de tout disposer à nouveau comme je l'avais trouvé.

Alors, j'ouvrais la porte sur le vestibule et faisais le tour de mon charmant domaine. Je m'amusais à tourner et à retourner dans l'élégant bureau-salon si bien disposé pour le travail. Sur la table, rien ne manquait; le moindre objet était d'un goût délicat et simple, d'une originalité exquise. La grande fenêtre donnait sur la route, et je voyais monter régulièrement, à heure fixe, tout ce qui constitue la vie des camps. Les cavaliers apportaient les messages ou le courrier, les voitures du ravitaillement déversaient leur contenu, ou bien c'était l'auto du commandant d'Angora, celle du chef d'état-major du pacha qui grimpaient la côte, les soldats qui jouaient au soleil; mais, discrètement, l'une des ordonnances de la grande maison, préposée à mon service, me faisait signe : le déjeuner attendait. Je traversais l'adorable petit salon d'attente, coin très pur du vieil Orient reconstitué sans une faute, et puis, je me hâtais d'arriver à la pièce favorite dans laquelle j'avais à peu près concentré toute ma vie active. L'éblouissement du matin l'animait chaque fois d'un pareil éclat. Le soleil entrait par les huit fenêtres, le grand pcêle crépitait. Les tapis aux teintes douces, qui semblaient être d'anciens tapis de la Savonnerie, s'éclairaient : roses délicats, bleus suaves, blancs perlés revivaient comme à leurs premiers jours. Des divans entouraient la grande pièce octogonale; des fauteuils profonds, immenses indiquaient encore la place des causeries d'hier, et, avec la jolie familiarité si discrète des serviteurs turcs, le sourire du mien s'indignait un peu, si peu, en montrant la table de Kutahia, aux faïences bleues, recouverte par les plateaux du déj euner. Ils étaient chargés d'une foule de minuscules soucoupes dont les tonalités diverses auraient charmé un peintre. Le caviar sombre, les feuilles carminées de la confiture de roses, le noir des olives, le blanc délicat des œufs se faisaient mutuellement valoir ; de grosses fraises toutes rouges sous le sirop léger rappelaient l'été lointain. Les tasses du service à thé, en fine porcelaine, mettaient leur note \dve auprès de la théière anglaise si digne et chargée de réticences.

La valeur des tons avivés par la fine lumière était d'une rare

intensité. Tout, à douze cents mètres d'altitude, se voit d'un regard plus clair.

Cependant le commandant Mahmoud bey venait d'entrer; nous étions grands amis, assez taquins l'un et l'autre, et reprenions en hâte quelque débat interrompu la veille, ou nous nous partagions les journaux qu'il fallait rendre ce matin même pour en demander d'autres ; mais, bientôt, je disais à l'aimable compagnon de mes promenades : Si nous sortions ? Il souriait, tout accoutmné déjà à ma passion du ptlein air ; alors j 'ouvrais impatiemment la porte qui donnait sur le grand large. Au seuil de la petite maison, un très vieil arbre étendait ses rameaux immenses, encore givrés par la nuit, et, malgré cette ombre légère, au premier contact avec le plein air, les yeux se fermaient un peu, et puis ils cherchaient le ciel, cet infini au bleu presque noir, cette voûte auprès de laquelle nos ciels d'Occident ressemblent à des plafonds bas qui arrêtent l'air et la lumière et interdisent à la pensée de se soustraire à ses quotidiennes servitudes.

Tchan-Kaya tout entier baignait dans cette clarté bleue. La haute maison de pierre blanche, que soulignaient des contrevents pourpres et coiffait un toit gris, se dressait, renvoyant autour d'elle des rayons bleutés ; les jardins revivaient, les fontaines de marbre rosissaient, les silhouettes des soldats s'accusaient dans leurs moindres lignes, et le grand cheval noir de Mouzaffer bey, un russe de pure race, guettait son jeune maître qui tardait à venir.

Nous montions tout droit, cherchant les sommets. Toute une végétation de landes : genêts, bruyères, mêlés aux plantes parfumées de l'Asie, aux arbustes nains, recouvrait le sol; des sentiers de pâtres traçaient de fins sillons dans ce feutrage épais. En quelques minutes, le premier plateau était atteint, et nous avancions vers les grands espaces.

Là, chaque fois, je me faisais redire à nouveau les noms que j'aimais à entendre. Là-bas, si loin, vers cette trouée d'or, c'était Adalia, la Méditerranée orientale aux bleus prodigieux, onduleuse, enveloppante, côtes du soleil faites pour la brève joie humaine. A l'opposé, Inéboli, la mer Noire, aux colères profondes, la trompeuse aux si beaux instants. De l'autre côté, Koniah, les portes de Cilicie et, bien

au delà, vers ce lointain mouvant, aux lueurs plus tranchées, aux sommets de neiges éternelles, plus attirant encore, les vilayets orientaux de l'Asie antérieuie, où le moindre voyage dure six mois, et dont la fascination agit si violemment sur nous, gens d'Occident, par un obscur atavisme. Pourquoi n'est-ce jamais vers l'Europe que nous regardons ? En cette saison dangereuse, tourmentée, l'appel était encore plus impérieux, et j'en oubliais d'admirer le plateau sur lequel nous nous trouvions ; ses ombres, ses ravins, ses lumières auraient dû suffire à capter le regard. L'air était saturé d'âpres parfums et de sel.

Chaque détail ressortait en relief, reposant de l'immensité. Une caravane de paysans aux vêtements colorés passait sur des ânes ; le soleil les inondait de poussière d'or. Le soldat de Kérasounde, si fièrement campé dans son noir uniforme, montait la garde, seul, auprès d'un troupeau de moutons. Il se détachait sur le fond lumineux comme le personnage principal d'une miniature persane.

Il y avait des amoncellements de rocs blancs, aériens par la couleur et par la forme ; des mirages, oasis, villes paraissant et disparaissant dans le jeu des nuages. L'air était grisant et subtil; les cavaliers se détachaient brusquement sur les crêtes, et nous revenions plus lentement, luttant contre le vent, respirant ses effluves. A l'improviste, nous tombions sur les abords de la grande maison, sur les sentinelles, sur le kiosque, tout tiède après ce bain d'air glacé et de soleil brûlant.

Hélas 1 il fallait travailler, reprendre les journaux, parcourir toutes les sottises qui s'écrivent en Europe sur les plus simples événements d'ici, prendre quelques notes, se préparer à entendre le seul témoignage qui compte vraiment : celui de cette foule qui monte jusqu'ici avec sa bonne volonté si grande, son désir si vif d'être comprise. Quelle passion de vérité anime réellement les trois quarts des êtres, lorsque, sans parti pris, vous vous penchez sur leur effort 1

Baktian Galib, député de Diarbékir, Mufid effeudi, député de Kirchehir, Vehby hodja, député de Koniah, venaient d'entrer, portant

LE GOUVERNEMENT D'ANGORA 14g

la robe chère aux grands notables et le turban des hodjas. Ils avaient pris place, accepté la tasse de café et la cigarette, et nous venions d'échanger les premières phrases de courtoisie. Un silence avait suivi.

Wehby hodja, dont l'admirable tête, finement modelée par l'incessant travail de la pensée, s'était dressée, le rompit, et, dans ce langage célèbre par toute l'Assemblée par sa beauté et sa force, il me disait : « Que sont devenus les millions de musulmans qui se trouvaient dans les pays chrétiens ?Oii sont les musulmans de Thessalie ? Ici, sous l'empire, partout les populations chrétiennes se sont décuplées ; elles ont largement prospéré, absorbant en grande partie les richesses du pays et les gardant pour elles. Pourquoi, chez vous, ne veut-on jamais parler que de leurs intérêts, de leur sécurité, sans tenir aucun compte de nos intérêts, de notre sécurité ? »

Oui, c'est toujours le grand grief. Wehby hodja me rappelait ainsi qu'à Constantinople, sous l'ancien régime, les plus éclairés d'entre nous ne cherchaient que bien rarement à pénétrer dans l'intimité des familles turques; mais je lui rappelais à mon tour combien il était difficile alors de le faire sans l'éternel intermédiaire d'un Grec ou d'un Arménien. Il en convenait, ajoutant :

« Aujourd'hui, ce n'est plus le cas; vous le savez mieux que tout autre, vous, pour laquelle, ici, rien n'est caché. Trouvez-vous donc une si profonde différence entre notre vie et celle de votre pays ? Avons-nous vraiment d'autres mœurs, d'autres idées ? »

Et en réalité, non; le subtil hodja s'en rendait fort bien compte; les préoccupations d'Angora me rappelaient étrangement les nôtres, et la vie des familles, l'intérieur de nos maisons. J'étais sans cesse surprise de les trouver infiniment plus proches de nous que la plupart de nos voisins européens. Ils partageaient surtout avec nous les mêmes susceptibilités, ils éprouvaient le même saisissement contre l'incompréhension et faisaient montre d'un même dédain de la calomnie.

Wehby hodja et ses compagnons m'expliquaient le point de vue des « hodjas » membres de l'Assemblée nationale, attentivement penchés sur la question religieuse et sur le problème de l'adaptation

nécessaire aux conditions nouvelles de l'Anatolie. Partout, l'Islam faisait le même effort, sans renier ses grandes forces : discipline du foyer, respect envers les chefs. « Nous ne sommes certes pas bolcheviks, disaient-ils, en souriant; vous le dites assez souvent vousmêmes. »

Non certes, ils étaient, comme tous ici, à égale distance du communisme et du fanatisme religieux, résolument opposés à toute destruction et fervents défenseurs de l'ordre.

Un autre jour, j'avais la surprise de voir entrer mon ancien ami d'Eski-Chéir, le vieux président de la municipalité, rencontré là-bas, en novembre 1919, et que j'avais appelé le Tigre d'Eski-Chéir, tant il ressemblait à notre ancien président du Conseil. Il en riait encore.

Une autre fois, c'était Békir Sami bey, arrivé d'Enrope le matin même, apportant des nouvelles toutes fraîches. Il était encore tout imprégné de ce qu'il venait de vivre; et, en l'écoutant, je retrouvais les deux points de vue politiques si différents : là-bas, ici. En réalité, il était encore là-bas; dans quelques jours, se retrempant à nouveau dans la dure lutte d'ici, il verrait tout sous un autre angle : celui de l'homme qui se bat.

Vers la chute du jour, nous sortions de nouveau, allant souvent surprendre les jeunes femmes, nos voisines, lorsqu'elles n'avaient pas annoncé leur visite. Leur temps était tout aussi rempli que celui des femmes les plus actives de l'Occident. Elles en partageaient une partie entre les occupations familiales : tenue de la maison, éducation et instruction des enfants; l'autre appartenait au pays.

Les devoirs du foyer n'étaient pas une sinécure. Derrière le persoimel très restreint, la maîtresse de maison opérait elle-même, mettant tout son amour-propre à faire oublier les difficultés du campement. Les « cabanes », ces châlets-villas qui, à l'extérieur, semblaient assez vastes, ne contenaient guère, en réalité, que trois ou quatre chambres. Il fallait y organiser, par des prodiges d'ingéniosité, un train de maison. Les écoles étant fort éloignées, les jeunes mères faisaient la classe.

Elles s'occupaient activement des paysannes du voisinage, et chacune s'intéressait, de plus, à quelque œuvre particulière fondée entre femmes. Et puis, il fallait, au premier signal, être prêtes à partir pour quelque mission à Constantinople et franchir bravement le barrage anglo-grec, ou accompagner, àl'improviste, leur mari envoyé dans quelque province lointaine de l'Asie et participer à son action. Jamais le lendemain ne leur appartenait. C'était l'inconnu. La vie même, à Angora, semblait toujours un bien fragile. Qui pouvait jamais compter sur l'avenir ? Tous ici se donnaient corps et âme à une seule œuvre. Celle-ci pouvait exiger d'eux à tout moment le suprême sacrifice, et, réellement, vivre, mourir ne comptaient plus guère.

Ces choses-là ne se disaient jamais ; il fallait les saisir au vol dans un mot, dans un regard, savoir deviner le sens de ces fines, imperceptibles rides qui marquaient déjà de si jeunes \àsages et trahissaient le peu de sommeil autant que l'attente anxieuse.

Aucune ne se plaignait. Les surpreniez-vous en plein travail, elles connaissaient l'art de revêtir, en quelques minutes, la jolie robe toujours fraîche qui les paraît exquisement. T\Ialgré les sévères lois somptuaires d'Angora, l'étoffe venue de Stamboul avait bravé toutes les défenses.

Élégantes et raffinées autant que dans leurs salons de Constantinople, elles entraient, le sourire aux lèvres, comme si rien ne les préoccupait; elles causaient, cherchant surtout à distraire leur hôte. La tension de l'énergie se trahissait parfois dans un geste, dans un mouvement plus vif des jolies têtes toujours en éveil.

Ce n'est certes pas elles qui auraient rappelé la valeur d'une action à laquelle tous les chefs rendaient un même hommage. Elles étaient trop fières pour jamais en parler, tout en sachant fort bien que, sans leur aide, les hommes n'auraient pas dominé tant d'obstacles. Elles étaient les associées discrètes, infatigables, passionnément patriotes, avec un élan de tout l'être, comme si des siècles de demi-sommeil leur avaient donné une inépuisable vitalité. Elles s3nnbolisaient toutes, avec leur grâce si particulière, ce réveil de l'Asie et ses émerveillements.

Les jeunes femmes, leurs propos, leur vie frémissante et discrète étaient le charme le plus prenant d'Angora, ce qui faisait le mieux saisir

les raisons profondes du développement si rapide de l'idée nationaliste. Les enfants ressemblaient aux mères, reproduisaient leurs âmes, avec une note plus impétueuse encore, un plus grand orgueil de la victoire.

Nous parlions de tout dans ces visites du soir : de l'Europe, de Paris surtout, mais en revenant toujours au présent, à ses perplexités. Elles étaient lettrées, — cela encore, il fallait le découvrir, — passionnément nationalistes sur ce point comme sur les autres, et travaillaient, en tout premier lieu, leur langue, ce turc renouvelé, leur musique nationale, leurs arts nationaux. Presque toutes écrivaient. Je ne crois pas que leurs rivalités féminines eussent l'âpreté des nôtres; la solidarité entre femmes musulmanes est grande, et, de plus, un lien tout-puissant les unissait : celui qui naît d'une même lutte, d'un même danger. Leur temps ne suffisait pas à tout ce qu'il fallait faire. Elles avaient plus d'excès de vie, plus de violence cachée que les hommes, n'étant pas, comme eux, assouplies par la discipline hiérarchique. Leur spontanéité, leur fantaisie demeuraient intactes.

De quelle jeune gaîté riaient-elles, lorsque quelque périodique d'Occident remettait sous leurs yeux tout ce qu'a d'erroné le cliché courant sur « la femme turque » !

Elles sont l'avenir.

Ce soir, le commandant d'Angora, Fuad bey, est venu, en voisin, partager notre repas.

Grand, mince, si jeune malgré ses campagnes et ses captivités, il s'exprime en français, avec goût, avec une jolie élégance militaire. J'ai mille questions à lui poser. Il a promis de répondre à toutes.

En le regardant, je vais m'étonner une fois de plus de rencontrer ici un grand nombre d'hommes racés, autant qu'on peut l'être, physiquement et intellectuellement, avec lesquels il est possible d'aborder tous les sujets, toutes les controverses, sans jamais qu'une gêne intervienne. Nous ne savons plus, en Occident, causer ainsi avec cette vérité sans rudesse et cette continuité sans lassitude.

J'avais, devant moi, Ihomme le plus occupé de tout Angora, celui sur lequel reposait le plus grand, nombre de responsabilités immédiates. Je connaissais à peu près sa vie de travail, je savais que ses nuits ressemblaient fort à ses journées. Qui l'aurait pensé en le voyant si calme, si maître de lui-même devant mes questions précipitées, car c'était moi qu'inquiétait seule, en apparence, la fuite du temps.

Fuad bey venait de me décrire stratégiquement, dans tous ses détails, la lutte autour de la Sakharia, dont il était l'un des héros. Compagnon d'armes de Moustafa Kémal pacha, depuis leur prime jeunesse, sur combien de champs de bataille ne l'avait-il pas suivi ?

Ils étaient ensemble en Palestine, pendant la grande guerre, lorsque Fuad bey, pris par les Anglais, fut déporté au désert, entre les fils de fer barbelés. « Tout ce qui peut blesser l'honneur nous ayant été imposé, un jour, usant de ma responsabilité de commandant du camp, je me résolus à en finir. Je pris avec moi quelques-uns de mes officiers, et, abordant le commandant anglais, je lui adresse la parole sur le ton même qu'il adoptait envers nous. « C'est bien, lui dis-je, tuez-m.oi, si vous le voulez, cela nous est fort égal, mais, dorénavant, nous ne supporterons plus une seule de vos grossièretés. »

« A ma profonde surprise, il me tourna le dos sans répliquer. Par la suite, nos relations devinreni presque courtoises. »

Fuad bey évoquait le poignant souvenir des lo.ooo prisonniers de guerre turcs, aveuglés par le désert, par les travaux inutiles en plein soleil, et toute l'horrem" des camps de concentration, de l'impuissance totale à secourir les siens.

Les familles turques étaient venues en grand nombre pour secourir les captifs; l'impitoyable consigne ne le permit pas : elles furent maintenues à distance. Leurs plaintes devenant gênantes, femmes et enfants furent parqués dans des camps spéciaux également barbelés, et, comme toujours, la torture morale surpasse de beaucoup la souffrance physique.

« Ah! 1 horreur de cette captivité ! disait lentement Fuad bey, d'une voix assourdie ; aussi sommes-nous bien armés par elle, nous qui l'avons subie. Nous le connaissons, l'impitoyable adversaire, celui

qui ne connaît pas la pitié et pour lequel le mot civilisé ne s'étend qu'à lui-même. »

Nous dînions en Azerbeïdjan. Je venais de m'haDÎller à Angora même, après une longue tournée de visites, et c'était une curieuse impression que de monter, en grande tenue du soir, dans la voiture ouverte, par une nuit de plein hiver asiatique, marquant moins 20 degrés au thermomètre. L'air était délicieux, si sec que la sensation du froid s'atténuait très vite. Le ciel magnifiquement étoile était un scintillement infini. Nous dépassions Angora; les chevaux hésitaient devant la grande route couverte de neige et pi of ondément ravinée. Dans le lointain rougeoyaient des torches signalant le portail que nous devions atteindre. Elles formaient un grand sillage de lumière capricieuse, s'agitaient autour des jardins, encadrant la maison.

Des tapis recouvraient les marches de l'escalier extérieur, et nous nous arrêtions un instant, avant de le gravir, pour regarder l'étrange et charmant spectacle de ces gens, de ces torches courant à travers la nuit.

Dans cette sorte de grand hall allongé qui est le centre de la vie intérieure des maisons orientales, le couvert était mis pour de nombreux convives. Une foule de petites assiettes chargées des mets de l'Azerbeïdjan ornaient la longue table. L'orchestre commençait à jouer, l'assistance était à peu près au complet; mais non, il y manquait le personnage essentiel : le pacha. Lui toujours si ponctuel se faisait attendre. Un peu de nervosité passait déjà sur tous. Chacun tendait l'oreille. Youssouf Kémal bey, perdant patience, allait au téléphone; le ministre d' Azerbeïdj an essayait vainement de distraire ses hôtes; ils restaient silencieux ; mais le bruit d'un moteur dissipait l'inquiétude ; quelques secondes après, Moustafa Kémal pacha entrait de son pas vif et s'excusait avec toute sa bonne grâce: une panne d'auto l'avait immobilisé en pleine route; il faisait le tour des invités, trouvant un mot charmant pour chacun. Le cercle se form.ait autour de lui, les hommes les plus éloignés les uns des autres se coudoyaient.

Peu après, Turquie, Azeibeïdjan, Ukraine, Soviets étaient rassemblés autour d'une même table, mais par groupements distincts. Le repas commençait, les discours aussi.

Le ministre d'Azerbeïdjan ouvrait le feu, et, se tournant vers moi, me rappelait que, si la France n'était pas indifférente à l'effort d'Angora, si, pour elle, l'indépendance des peuples n'était pas un vain mot, par contre, elle se désintéressait de l' Azerbeïdj an. Il ne comptait pas pour elle. Pourquoi? Énumérant les richesses de son pays, il insistait sur la nécessité de son indépendance complète pour toutes ses relations extérieures et politiques.

« Chez vous, que sait-on de notre régime actuel ? » Refaisant le parallèle entre la Révolution française et la révolution de l'Orient, il ajoutait: « Aujourd'hui, l'Orient répète ce que vo:is avez accompli, en se basant sur des principes plus larges, plus élevés, parce que le champ est plus vaste. Nous, les Orientaux, nous espérons que la France, source de lumière pour l'humanité, pays qui a trouvé les principes des droits de l'homme, reconnaîtra, la première, la légalité de notre gouvernement actuel.

a A ce moment, malgré la sincérité de la bienveillance que la France accorde à l'Orient, elle est retenue par des liens qui entravent son sentiment réel. Ce dualisme est contraire à toutes ses traditions historiques. Autrefois, elle était la lumière. Aujourd'hui, nous ne l'apercevons qu'à travers une ombre profonde. »

Youssouf Kémal bey répondait, rappelant l'accord récemment conclu entre Angora et nous, et l'intervention réitérée de la France à chaque conférence pour l'Orient; mais le représentant des Soviets se levait et commençait une attaque de grand style, en français, pour que je n'en perdisse pas un seul mot. Bu reste, tourné vers moi, il manifestait clairement son intention de m'adresser le grand réquisitoire contre la France, coupable envers la Russie révolutionnaire de s'être faite l'oppresseur des opprimés.

Alors, Moustafa Kémal pacha, prenant la pai"ole en turc, saisissant la balle au bond, développait ce thème hardi : « Il n'y a ni oppressions, ni opprimés. 11 n'y a que ceux qui consentent à se laisser opprimer ».

En quelques phrases adroites, précises, il construisait sa thèse avec une prodigieuse dextérité, démontrant ce que peuvent l'ordre et la volonté. Vraiment, il parlait en maître, malgré son ton de bonne humeur. 11 donnait à ce discours improvisé le soin qu'il apportait à toutes choses, l'esprit sans cesse alerté, mettant chaque fait à sa place; et puis, rompant la série des discours qui aurait pu s'éterniser, il m'entraînait du côté des musiciens, me montrant leurs instruments, appelant mon attention sur le rythme si spécial de leurs chants. C'était tout un cours de musique orientale. Il réclamait pour moi les danses de l'Azerbeïdjan: elles décrivaient la détresse d'un peuple courbé sous le joug, ses douleurs, ses accablements et ses premiers espoirs.

Sur un imperceptible geste du pacha, Mahmoud bey s'approcha avec ma fourrure, suivant le signal convenu, et nous partions les premiers, montant vers Tcftan-Kaya dans la magnificence de la nuit.

Dès l'aube d'un splendide matin d'hiver, les soldats au turban noir dégringolaient en vitesse par tous les sentiers de la colline ; ils accouarient au ralliement. Tout un régiment venait encore d'arriver à Angola, musique militaire en tête. De tous côtés, chacun prenait son poste et, paré, astiqué, s'alignait.

Dans quelques instants la délégation d'Ukraine arriverait. Les officiers de la maison de Moustafa Kémal pacha attendaient. Tout était prêt.

Dans la lumière claire, précise, l'auto des Ukrainiens montait vivement la côte, s'arrêtait. Le général Fronze descendait, suivi de son état-major. Il passait l'inspection sous le feu des regards turcs, connaisseurs difficiles, et il s'en tirait très bien. C'étaient de fort beaux soldats qui lui faisaient face, le fixant droit dans les yeux.

Une vive curiosité passait dans son regard, et, visiblement surpris, il marchait vers la grande maison où le pacha l'attendait.

Je venais de vivre six courtes semaines à Angora. Ce troisième voyage en Turquie nationaliste était le plus complet, le plus émouvant de tous. Je n'en ai retracé que quelques épisodes entre mille impressions si vivement ressenties.

Cette fois, giâce à l'accueil dont je ne saurais oublier la confiance et l'élan, j'avais pu vraiment pénétrer l'esprit des hommes et aller jusqu'au cœur des choses. Tout venait de m'être ouvert, tout m'avait été dit. Menant mon enquête à ma guise, en pleine indépendance, je connaissais ce qui, jusque-là, avait été caché à tout étranger. C'est que, étant venue la première, bien avant tous les autres, j'étais un peu de la maison.

Pour lire Angora à livre ouvert, il suffit d'un peu de bonne volonté, d'y venir sans idée toute faite, d'oublier d'anciennes expériences orientales, car tout ici est neuf, vigoureux.

La ligne essentielle du développement nationaliste est bien posée. Chacun va de l'avant, sans s'attarder au succès d'hier, prévoyant les difficultés de demain.

L'unité nationale résulte de l'attaque anglaise. Sans ses durs coups, les terribles sacrifices n'auraient pas été endurés, les chefs auraient usé leur prestige. Les Anglais ont fait de chaque Anatolien un combattant acharné, un patriote exaspéré,

L'Anatolie est devenue un grand camp militaire où chaque homme, chaque femme a son poste de combat.

Angora personnifie cette résistance; le chef des premières heures en est le cerveau; mais qui pourra jamais rendre la diversité, le mouvement rapide de cette vie ? Pourtant tout ici est lumière, et, cependant, le rideau une fois tiré derrière vous, tout redevient mystérieux, et, jusqu'au jour où, ne sachant plus et voulant savoir, vous reviendrez vous informer aux sources mêmes, vous ne saurez plus rien.

Bientôt même, sous l'inconsciente emprise des propagandes et des nouvelles dénaturées, vous oublierez un peu ce qui, là-bas, vous parut si ferme et si simple.

Aujourd'hui, l'œuvre qui s'y achève ne dépend plus d'un seul homme ; mais, sollicités par l'Asie, guettés par l'Europe, pris entre deux politiques, vers laquelle se tourneront les hommes d'Angora ?

Page 1