CHAPITRE VU
Chez Ismet Pacha
Ak-Chéir, Koniah
Décembre 192;
Nous venions de quitter Angora. C'était le 25 décembre à l'aube. La draisine glissait rapide sur le rail, et, tournée une dernière fois vers la petite station, j'apercevais indistinctement le groupe des amis. Il fallait déjà se souvenir pour retrouver l'expression des regards attristés, pour entendre les voix remarquer : « Vous voilà en toilette de voyageuse ; vous n'êtes déjà plus ici ». Que de choses l'on s'efforce vainement, de part et d'autre, de concentrer dans les dernières paroles, celles qu'il ne sera plus possible de compléter !
Je les quittais encore sur l'inconnu le plus poignant, avec cette sourde angoisse d'avoir tout saisi, mais de ne pas savoir si je pourrais faire revivre chez moi un peu de cette atmosphère si spéciale. Je de\inais en eux non pas le découragement, mais la conviction profonde qu'ils ne devaient compter que sur eux-mêmes. Si, à mon premier voyage, ils avaient pu penser qu'il suffirait de se laisser observer et puis de dévoiler la tenace intrigue pour en neutraliser l'effet, — cette
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fois, ils ne gardaient plus d'illusion, et, dans ce grand effort qu'ils venaient de renouveler pour se faire bien connaître, entrait infiniment plus d'amitié et de fierté que d'autres sentiments plus précis.
Je l'avais pleinement saisi, et voilà pourquoi, cette fois, je les qmttais avec un regret plus vif. Chez tous ces réalistes, j 'avais découvert un idéal hautement désintéressé.
Tous ceux qui ont mené longtemps quelque rude lutte n'ignorent pas que le spectateur européen, surtout, se lasse du spectacle qui se prolonge. Il s'en détourne. Les sympathies, les curiosités des premiers jours s'atténuent. Il faut, pour les ranimer, le succès retentissant, celui qui ne s'obtient pas sans de très gros risques. Si Angora ne voulait pas les courir, il devait cependant se tenir toujours prêt à saisir la chance, à satisfaire un jour, pleinement, l'Anatolie, et le difficile équilibre entre l'action militaire et l'organisation intérieure ne devait pas être un instant néghgé. A mesure que l'éloignement commençait, déjà sortie de cette atmosphère électrisée, je voyais plus nettement les dangers amassés sur ce centre de la résistance. J'allais pénétrer dans une zone nouvelle : celle d'un travail unique aux résultats tangibles.
L'étape d'aujourd'hui serait longue. Ordre avait été donné d'accélérer le plus possible nos mouvements. Nous marchions droit sur la Sakharia, traversant ces grands espaces marécageux, coupés de terres fertiles, qui s'étendent autour d'Angora. Tout était gelé; des vols d'oiseaux sauvages s'abattaient des deux côtés de la Ugne, chassant activement; des troupeaux allaient d'im village à un autre. Et voici que les premières dévastations apparaissaient, les premiers villages squelettiques, les ponts brisés.
Sur la ligne, les ouvriers réparaient fiévreusement; nous devions ralentir ; il était facile de suivre par les traces de l'incendie et des explosions le recul grec. Plus nous avancions, plus la zone de détresse s'élargissait. Deux grands tanks déchiquetés par l'artillerie turque gisaient dans les champs, et la monotonie de la vision navrante se déroulait inflexible, tragique.
Nous venions d'atteindre les boucles allongées de la Sakharia. Mahmoud Bey m'expliquait, sur le terrain, les différents! mouvements de la bataille ; le sol était encore complètement bouleversé, et partout,
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telles des fourmis laborieuses, les équipes de travailleurs se hâtaient.
Devant cette colline, dix fois, douze fois les Turcs chargèrent à la baïonnette. Ici, Moustafa Kémal lui-même commanda l'attaque, galvanisant ses soldats ; là, Kiazim pacha, le' plus jeime général de l'armée turque, chez lequel nous allions dîner ce soir, gagna ses galons par le prodigieux rétabhssement d'une situation compromise... Le sol n'était plus qu'vme succession de trous, qu'un amas de débris; et les équipes déblayaient toujours, la voie devenait de moins en moins sûre. A BeyUk-Keupru, l'im des points sur lesquels la longue bataille avait fait rage, notre automotrice s'arrêta net devant un amas de ferraille enchevêtrée. Le patient travail continuait.
Nous venions de quitter la draisine qui, déjà, repartait pour Angora. Un officier de Kiazim pacha nous attendait avec l'auto du général et la voiture des bagages. Tandis que tout cela s'organisait, je suivais les évolutions des troupes. Gaîment, vivement elles se débrouillaient, déchargeant un long train arrêté au bord du dernier rail.
En nous hâtant, il serait possible d'atteindre le soir le quartier général de Kiazim pacha, où m'attendait Ismet pacha qui me faisait la grande surprise d'être venu à ma rencontre; mais, entre Beylik- Keupru et Sivri-Hissar, évitant la route détrempée par les dernières pluies, nous aurions à franchir des pistes en pleins champs, semées d'obstacles et de ravins. La moindre panne nous immobiliserait à la nuit, dans une région où tous les villages étaient détruits ; et l'officier responsable hâtait de son mieux la mise en marche. La voiture des bagages suivrait comme elle pourrait. La pluie menaçait : il fallait partir.
Nous avions démarré, commençant de suite à lutter contre l'étroite piste aux courbes fantaisistes courant du fleuve à la montagne. Il n'est pas de sol plus varié, plus capricieux que celui de l'Anatohe. Nous suivions avec un intérêt passionné le combat entre l'auto et le terrain. Tantôt nous grimpions à pic, et les roues se plaquaient contre le ravin, cherchant la tangente ; tantôt nous passions à gué quelque rivière. J'admirais, cette fois encore, l'incroyable audace des chauffeurs turcs. Aux sauts d'obstacles, nous nous assouplissions instinctivement pour parer au choc inévitable. L'auto grinçait,
Gavlis- A n gora.
peinait; le réservoir d'eau se mettait à bouillir; le chauffeur, au prix d'une gymnastique périlleuse, descendait jusqu'à la rivière, et nous repartions, tombions dans un lac de boue, en sortions, pour croiser des chars de paysans, qui nous obligeaient à de nouvelles acrobaties. Nous abordions de face un gros village totalement en ruines: c'était cette fois la fatale panne.
Quelques villageois avaient dressé des toiles autour des pierres de leurs maisons détruites et campaient là. De suite, ils nous entourèrent, contant leurs malheurs. Les Grecs avaient tout pillé, tout brûlé, violant les femm.es et les fillettes, tuant les hommes jeunes, emmenant ce qu'ils ne tuaient pas.
Les survivants, une soixantaine, avaient pu fuir dans la montagne. Ils venaient de rentrer et se refusaient, malgré toutes les exhortations, à remonter vers l'intérieur. « Mais vous ne possédez plus rien, ni troupeaux, ni instruments de travail; vous périrez de froid. » Ils secouaient la tête, gardant leur idée. Quelques femmes et quelques enfants se tenaient à l'écart sous des tentes improvisées, semblant vivre seules. Nous n'osions pas demander pourquoi.
Notre chauffeur avait découvert un forgeron, im charron, et réparait activement. La nuit tombait sur cette misère sans plainte, sans révolte. Les deux officiers qui m'escortaient cherchaient à persuader aux hommes d'organiser le départ; mais, montrant leurs champs et les débris de leurs maisons, ils répondaient : « C'était un si beau village ! Tout autour, la terre est fertile : nous voulons rester ». Malgré l'hiver, malgré la ruine, un peu de la douceur des vallons de l'Anatolie subsistait encore.
Le moteur fonctionnait :nous pouvions continuer la route. Le plus difficile était fait. Il ne s'agissait plus, dans l'obscurité, que d'éviter les transports, et nous pressions l'allure. Vaguement apparaissaient les abords d'une ville, des murs clôturant de grands vergers, des rues montueuses, des maisons hautes. L'auto s'arrêtait devant un seuil élevé sur lequel s'étageaient des gens brandissant des lanternes : nous entrions chez le premier des notables de Sivri-Hissar. Tout était préparé pour une réception solennelle; mais les voyageurs sont parfois des hôtes décevants : ne songeant qu'à nous précipiter vers le quartier
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OÙ l'on continuait à nous attendre, allégés de toute surcharge, nous repartions précipitamment.
Cette fois, enfin, nous touchions au but : une grande maison de bois toute simple, centre de la vie militaire de toute la région. Ismet pacha m'accueillait, me reprochant amicalement de m'être si longuement attardée à Angora et de ne lui consacrer qu'un très petit nombre •de jours. Il me faisait comprendre, avec son tact charmant, qu'il avait fait un très long trajet pour venir me rejoindre ici et me montrer lui-même son terrain d'activité.
Dès demain matin, je serais son hôte; nous allions faire, dans l'auto qui venait de se comporter si bravement, avec le chauffeur renommé pour son adresse, le tour des hgnes turques, de Sivri-Hissar à Tchay, parallèles aux lignes grecques entre Eski-Chéir et Afioun- Karahissar. « Départ à neuf heures, heure mihtaire, me disait-il en riant; je sais qu'avec vous il n'y a jamais de retard. »
Rapidement, nous évoquions les événements récents : l'évacuation d'Eski-Chéir, la Sakharia. Aujoiu^d'hui, Ismet pacha commandait tout le front de l'Ouest, que nous aUions parcourir. Seul responsable de ce qui s'y passait, il devait pourvoir à ses besoins, prévenir chaque mouvement de l'ennemi. S'il travaillait en toute amitié, en toute intimité avec Moustafa Kémal pacha, son initiative n'en était pas moins complète; et qu'il eût pris la peine de venir nous montrer lui-même son effort nous touchait plus que toute autre chose.
« Mais nous causerons demain, disait-il, nous en aurons le temps. Venez voir Kiazim pacha. »
Et nous entrions dans le bureau du commandant de Sivri-Hissar, vrai campement de front, organisé depuis la fuite assez récente de l'ennemi qui, longtemps, avait tenu bon sur ce point, s 'acharnant à garder cette position de toute importance ; espérant la reprendre incessamment, il ne l'avait pas détruite, se bornant à maltraiter, à piller, à menacer.
Kiazim pacha avait sauvé Sivri-Hissar en brusquant la reprise. Intimidé par les louanges de son chef, il se défendait doucement et s'excusait d'être surpris en plein travail, en tenue de front : je n'étais plus attendue ce soir. Si jeune, si droit et cependant si fortement
marqué par la lutte, c'était bien une figure de soldat, au regard direct, au franc sourire. « Ici, nous ne faisons que la guerre, disait-il, et ne pensons qu'à elle. » Cependant, les deux pachas nous questionnaient sur Angora, sur l'Assemblée. C'est que, ici, bien plus qu'en Occident, le sentiment populaire reste le facteur essentiel du succès.
Mille indices faisaient prévoir quelque tentative de l'ennemi. Dans Sivri-Hissar, à peine libérée, encore menacée, la population civile demeurait nerveuse, et la jolie petite ville, serrée contre la montagne, frémissait, s'agitait même en pleine nuit, ne pouvant se résoudre à dormir.
De retour chez le grand notable, nous étions impatiemment questionnés. « Que disent les pachas ? Sont-ils certains de contenir l'ennemi? Ne serons-nous plus envahis? Ah! que l'on nous donne des armes. Nous ne voulons pas subir une seconde fois ce que nous avons subi. » Mais, ayant promis de recevoir le lendemain matin, dès sept heures, je refusai de parler davantage, et, dans l'immense pièce certainement ornée de tout ce que l'on avait pu sauver de plus précieux, j'étais seule pour un bref repos. Malgré l'heure très tardive, la sourde angoisse de la ville continuait à se manifester. Le piétinement des cavaliers, le roulement des autos, l'aboiement des chiens se mêlaient. Derrière cette montagne noire qui se dressait tout auprès de mes petites fenêtres se trouvait Eski-Chéir et les avant-postes grecs.
Aucun ht ne vaut quelques bons matelas posés à même le sol et recouverts d'étoffes soyeuses et douces. Sivri-Hissar avait fini par s'endormir, ou c'était moi qui ne l'entendais plus. Quoi qu'il en soit, lorsque je compris confusément que l'une des femmes de la maison préparait mon lever, je ne songeai qu'à retarder l'instant fatal; mais elle insistait, muette, attisant le bois, remuant une aiguière d'argent remphe d'eau bouillante, agitant la grande bassine de cuivre, posant la théière à la turque sur les braises du mangal, apportant le grand plateau rond et flexible chargé à profusion des mets du déjeuner.
Puis, découragée, elle s'était assise, attendant, les mains croisées, que je voulusse bien ouvrir les yeux. Je regardai ma montre : cinq heures ! et j'avais promis d'être prête à sept. Il y avait bien de quoi
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se fâcher, ou s'endormir à nouveau. Des pas menus se glissaient contre ma porte : toute la maison guettait mon lever. |Le plus simple était encore de s'exécuter.
La toilette faite, le paquetage terminé, d'autres ombres féminines surgissaient, et, comme par enchantement, le lit, les valises, les accessoires de la toilette, le déjeuner, tout avait disparu. Les tapis bien tirés, les meubles redressés, nul n'aurait pu croire que le salon venait d'être provisoirement métamorphosé en chambre à coucher. La 'méticuleuse propreté des maisons turques apparaissait dans les moindres détails.
Le maître de la maison entrait le premier, revêtu de l'ancien costume turc, et me présentait les femmes de sa famille : mère, épouse, belles-sœurs, puis une ribambelle d'enfants de tous âges, élevés en commun dans cette maison habitée par trois frères. Du bébé dernier né jusqu'au garçon de quatorze ans qui déjà, fièrement, faisait l'homme sous son kalpak d'astrakan et son costume nationaliste, tous étaient assefnblés. Nous échangeâmes quelques mots, complétant par signes la pauvretéjde mon vocabulaire, et, pour que nous fussions plus à l'aise, le chef de la famille sortait discrètement, me laissant seule avec les femmes.
Alors, ce fut la lugubre histoire tant de fois entendue, dite par les victimes avec la rancœur, la violence de ces désespoirs que rien ne consolerait. L'une d'elles répétait sourdement ces ;mots, comme une lamentation sans fin : « Yunan, Inguilterra », « Grèce, Angleterre », noms qui résument par toute l'Anatohe l'exécration suprême.
Quand elles eurent terminé l'effroyable récit, le [vieux patriarche les fit sortir et me dit : « Tu les as entendues ? Pourquoi n'avionsnous pas des armes ? Demande à nos pachas de nous en donner. Après cela, ils pourront le laisser entrer, cet ennemi qui n'est qu'un meurtrier et brûle les fils vivants sous les yeux de leur mère. Nous nous chargeons de lui|: pas un ne sortira d'ici. »
Et puis, comme tous me l'avaient dit six mois auparavant à Eski- Chéir,'à Biledjik, il ajoutait, lui aussi : « Est-ce donc cela, la civilisation de l'Occident ? »
A neuf heures, ayant fait mes adieux à Iviazim pacha, devant la foule assemblée autour du quartier général, je montais en auto avec
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Ismet pacha, essayant de me persuader qu'il ne voyait pas la formidable invasion de mes petits colis dans sa voiture. Le gros bagage était déjà parti, et j'avais, trop tard, contemplé avec effroi l'ensemble de ce que j'avais gardé.
Pourtant, hier soir, ne m 'avait -il pas dit : « Prenez le minimum, car l'étape sera longue, et nous marcherons presque toujours sans chemin, à travers la montagne »! J'avais répondu: « Je prendrai mon nécessaire de voyage, mon kodak, un plaid... )> Il avait souri. Aujourd'hui, sans rien dire, il escaladait mes vahses et se casait, comme il le pouvait, entre les obstacles. Un instant après, comme le moteur se mettait en marche : « Avez -vous compté vos cohs ? demandait-il. — Non, répondis-je. — Il faut les compter, il faut toujours compter ses coHs quand on voyage «; et, si gentiment, si patiemment, avec un rien de taquinerie, il vint à bout de cette opération. Le total s'élevait à dix, de dimensions variées; et comme, un peu confuse tout de même, je m'excusais : « ilais non, c'est prodigieux ! » Et, s'adressant à son officier d'ordonnance qui avait pris place à côté àa chauffem: : (c Les femmes sont des êtres admirables : jamais je n'aurais songé à faire entrer tout cela dans une si petite voiture; leur audace est toujours servie par le destin. » Nous aidons ri, mes remords s'étaient envolés.
Nul n'est plus brillant causeur, plus réceptif, plus simplement charmant que le grand réorganisatein de l'armée turque. Pendant les cent cinquante kilomètres que nous devions franchir sur un terrain des plus accidentés, Ismet pacha allait, tout en observant avec soin chaque point délicat de ses défenses, tout en constatant si ses ordres avaient été soigneusement exécutés, mener l'échange des idées comme il menait toutes choses, et jamais journée ne me parut plus courte.
Le temps était parfait : une trêve imprévue de l'hiver, d'une douceur exquise, dans une lumière atténuée, d'un rose délicat qui avivait encore, sur la montagne, les feuillages aux ors violents. Nous franchissions les vallonnements, traversions les rivières, et le chauffeur s'arrêtait tout à coup, exprimant son peu de confiance devant un pont de fortune, dont le nulieu s'infléchissait profondément. « Passez quand même, disait Ismet pacha; avec moi les ponts tiennent toujours.
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Mais prenez bien l'élan.» Et nous avions passé, rebondissant de l'autre côté, sur la piste élastique.
Des paysans superbes, en costume anatolien, fièrement campés sur leurs petits chevaux, regardaient fixement l'auto. Ils venaient de reconnaître le pacha. Celui-ci faisait arrêter, interpellait les hommes : le plus âgé s'avançait, répondait courtoisement aux questions, sans servilité, sans gêne, avec une belle expression de franchise confiante; et nous repartions.
C'était la coutume d'Ismet pacha d'arriver partout ainsi à l'improviste, sans escorte. J'allais, pendant toute cette journée, suivre son travail en collaboration étroite avec les paysans, hommes et femmes : souvent, ainsi, nous nous arrêterions quelques minutes, soit pour l'inspection des soldats, soit devant une colonne de ra^àtaillement, soit devant un groupe de cavaliers ; et, ces devoirs accomphs, de luimême il reprenait la causerie au point où nous l'avions laissée, sans en négliger le moindre détail.
Rapides, les heures passaient. Le pays que nous traversions était d'une éblouissante beauté malgré ses ruines ; tous ces villages rasés, toutes ces pierres noircies ne parvenaient pas à l'amoindrir. Partout, des soldats campés entre les murs croulants ou faisant l'exercice, partout, les paysans travaillant avec les soldats, les femmes faisant colonne.
Il devait être midi. Nous venions de nous arrêter en face d'une grande maison de pierre à demi détruite, état-major du commandant Kanan bey. « Vous allez déjeuner au front, me disait Ismet pacha, comme un soldat, dans la vaisselle du soldat. »
Kanan bey se félicitait du soleil, qui me ferait oubHer que les fenêtres n'avaient pas de vitres ; et, dans ce cadre de guerre, centre de quelque forte position défensive, dans cette maison que le canon venait de secouer, le déjeuner improvisé fut charmant, un \Tai déjeuner de front. Au moment du café et de la cigarette, la musique du régiment fêta notre présence; mais je pressen*tais, à travers la grâce et la bonne humeur de l'accueil, ce que serait la vie de ces hommes, ce soir, quand le soleil ne les réchaufferait plus, demain, quand il neigerait peut-être et qu'il faudrait plus soigneusement encore faire le guet, éviter les surprises.
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Nous étions repartis, franchissant une longue zone montagneuse. Un bruit sourd, métallique, que j'avais si souvent entendu pendant notre guerre, retentit longuement : « Le canon ? a vais- je dit.
— Oui, répondait Ismet pacha, le canon grec : nous sommes à six kilomètres de leurs lignes, et cette colline nous sert d'écran. »
Tout le non-sens de cette guerre absurde apparaissait entre l'opposition du grondement meurtrier et celle de ce pays paisible. Nous venions d'atteindre une zone très peuplée, sillonnée de paysans, de cavahers, de convois de recrues. Je détournais les yeux pour ne pas paraître remarquer qu'ici les soldats étaient vêtus de toile et avaient pour chaussures des espadrilles fixées par des bandes d'étoffe. Comment supporteraient-ils l'hiver, sans souliers, sans capotes ?
Nous avancions toujours, le général arrêtant de temps à autre
pour jeter quelques ordres. Il saluait ses paysans, leur répondait. Nous
traversions les colonnes et pénétrions dans une région très peuplée,.
mais ruinée de fond en comble. C'était Tchay, un amas de décombres, où
des visages en détresse s'éclairaient un instant à la vue du pacha.
Son train attendait sous pression, et nous y montions vivement.
Il était dix heures du soir ; nous arrivions à Ak-Chéir, « la blanche ville », l'un des anciens sanctuaires de l'Anatohe, aujourd'hui quartier général d'Ismet pacha. Une foule guettait l'arrivée du train; de jeimes officiers sautaient dans notre wagon, et, déjà, le travail reprenait; mais, avant de mettre au point les affaires qu'une absence de quelques jours avait accumulées, Ismet pacha voulait me conduire lui-même dans la maison' qu'il m'avait destinée. En quelques minutes, la voiture nous conduisait au milieu d'une large avenue, et j'entrais dans la plus joUe, dans la plus riante des demeures,^devant laquelle des soldats montaient la^garde. Au sommet de l'escalier s'étendait le grand haU à la turque, sur lequel ouvrent toutes les pièces de la maison et qui sert aussi de saUe à manger. Je trouvai là une installation toute féminine réservée à moi seule, un salon de travail déUcieusement chaud, une chambre, le confort le plus joHment raffiné qui soit, donnant l'illusion immédiate du chez soi et dissipant instantanément la fatigue. Cette fois, par cette char-
CHEZ ISMET PACHA TÔQ
mante convention de l'hospitalité turque, c'est moi qui recevais Ismet pacha, c'est lui qui était mon hôte ; et nous causions encore quelques instants avant de nous séparer.
Au matin, je m'éveillai vite, pressée de voir la ville ; Zia bey, l'un des officiers du pacha, était chargé de prévenir ce désir. Il sortait, je crois, de notre École des Chartes ; en tout cas, nul n'était mieux quahfié pour m'expliquer le vieil Ak-Chéir que l'invasion grecque avait, en vain, tenté d'atteindre. L'une des perles de la Vieille Turquie était intacte, et nous allions flâner tranquillement à travers le passé que n'altérait en rien cette vie mihtaire, son prolongement normal. Il neigeait lentement, paisiblement, dans un pâle soleil, et nous cherchions, à travers le cimetière immense, le turbé de Nasr-eddine hodjah.
Zia bey me contait les infortunes conjugales du célèbre philosophe humoriste, grand penseur et grand lettré, affligé de la plus acariâtre des épouses. Jamais il ne parvint à la faire taire, et lui, renommé par toute l'Asie pour sa sagesse, fut sans force devant ce fléau domestique. Se sentant très malade, il s'enfuit de Sivri-Hissar, et vint mourir ici pour lui échapper au moins devant la mort et ne pas être enterré auprès d'elle.
Même par ce temps de neige, des pèlerins priaient sur la tombe du hodjah. Le cimetière était un vTai monde des morts, que les pas silencieux des vivants effleuraient respectueusement]; de hauts murs l'entouraient. Ak-Chéir, la ville blanche, portait bien aujourd'hui son nom, et Zia bey me la dépeignait au printemps, dans ses vergers fleuris, parfumés, blancs comme ses mosquées et si rempUs d'oiseaux, que leurs chants étourdissaient les pèlerins venus pour s'y recueillir. Toutes les villes de l'Anatohe sont ainsi couvertes de vergers, placées entre le fleuve et la montagne. Mais combien sont mortes aujourd'hui ?
Pendant ces trois jours rapides consacrés à Ak-Chéir, Ismet pacha déjeuna chez moi, et je dînai chez lui, à son quartier général, avec son état-major.
Cette heure de causerie aux repas était l'unique loisir du général; encore causions-nous de choses graves. Il me surprenait, chaque fois, par l'étendue de ses connaissances et de ses lectures. Il m'arrivait ainsi, souvent, d'oublier son âge véritable, trente-sept ans, et de m'étonner tout à coup du visage si jeune, du regard si clair tourné vers moi; mais il riait de si bon cœur, soudain, avec une gaîté si fraîche, qu'il paraissait alors plus près de vingt que de trente. Je le trouvai avide de tout connaître, insatiable de politique européenne, mais avec l'instinctive habitude de tout passer au crible de sa critique; et il n'était jamais pris au dépourvu. Il s'amusait de mon horreur du fait et du chiffre, et de ma passion pour l'idée.
Le soir de mon premier dîner à l'état-major, je lui apportai quelques dépêches, rédigées pour la presse parisienne, sur notre tournée de la veille, et le priai de les faire expédier de suite par le grand quartier, mais de les parcourir auparavant. Dans des circonstances aussi graves, toute indiscrétion, même involontaire, pouvait avoir ses conséquences.
Il les lut à voix haute, lentement, et, se tournant vers ses officiers :
« C'est curieux! Elle ne regardait rien, elle ne prenait pas de notes,
nous causions de tout autre chose, et je me disais : certainement elle
n'a rien vu. Et puis, tout est là; il n'y manque rien, pas même un
détail. )> Et il riait de son rire clair.
Les dépêches ne subirent aucune retouche. Je retrouvais bien là le geste élégant des chefs de l'Anatohe. Ismet pacha le possédait à l'extrême. Seul maître ici, il assumait la responsabilité des précisions qui atteindraient Paris dans les quarante-huit heures et mettait toute sa coquetterie à me laisser parler librement.
Voici ce que je télégraphiais au Matin, le 27 décembre 1921 :
Ak-Chéir, G. Q. G. d'Ismet pacha, Armées de l'Ouest.
« J'ai traversé hier en auto avec Ismet pacha, commandant en chef des armées de l'Ouest, les lignes turques, placées entre Sivri-Hissar
CHEZ ISMET PACHA I71
Azizié Bolinadin et Tchay, lignes parallèles aux lignes grecques entre Eski-Chéir et Afioun-Kara-Hissar. Entendu le canon grec dans la direction d'Afioun.
« Surtout le parcours, troupes nombreuses en splendide forme,
calme, organisation, coopération active de toutes les populations.
Moral armées Ouest très haut. Officiers et soldats persuadés que la
véritable bataille est gagnée, qu'ennemi a perdu qualités d'offensive
et soutient péniblement défensive.
« Déjeuner au passage avec Ismet pacha chez le commandant Kénan bey, commandant de division. Pour tous, difficultés à vaincre malgré abondance du matériel ennemi paraissent relativement faciles en regard des difficultés vaincues.
« Terribles ravages grecs accomphs à nouveau sur toute la ligne de retraite que je viens de traverser ont galvanisé résistance populations turques. Suivant le mot d'Ismet pacha, c'est la femme turque qui a gagné la bataille de la Sakharia en assiu'ant elle-même le ravitaillement en vivres et en munitions jusque sous le feu de l'ennemi.
« Des décorations de guerre spéciales sont créées pour les femmes turques, dont la bravoure est devenue proverbiale chez le peuple d'Anatolie.
« Les populations éprouvées par les destructions récentes, par les attentats commis partout sur les femmes et les enfants, préfèrent la mort à de nouveaux risques d'invasion et aident de toutes leurs forces. J'ai rencontré chez tous une compréhension parfaite des buts à atteindre et l'horreur de ce qu'ils ont subi sous le joug grec. Résolution d'aller jusqu'au bout, jusqu'à la libération totale du territoire. Espoir que la France sera émue par les souffrances si injustement subies.
« Ai traversé villages détruits, vu ce qui reste des habitants campant sur les ruines. Malgré tout, confiance des habitants est telle que le travail de tous s'opère avec élan et sans aucune plainte.
« Comme en avTil dernier, tous m'ont demandé de faire connaître en France ce que j'ai vu. Tous espèrent que cela suffira peut-être à empêcher destructions dans la zone actuellement occupée par les Grecs et qu'ils commencent à brûler et à déménager en vue de l'évacuation prochaine.
« Sur notre passage, la population mobilisée salue et acclame Ismet
pacha. »
Je télégraphiais ceci au Temps :
Ak-Chéir, 27 décembre 1921.
« Ai parcouru hier avec Ismet pacha tout le front ouest. Pendant inspection Ismet pacha, ai observé magnifique allure des troupes. Ai été très impressionnée par attitude populations civiles volontairement mobilisées. Ai vu zone nouvelle, destructions plus radicales encore que celles d'avril dernier. Ai entendu l'exaspération de ce qui reste des populations décimées par dernière offensive grecque. Tous résolus à mourir plutôt que de subir traitements pareils. Femmes devenues aussi combatives que les soldats, faisant le coup de feu comme les hommes.
« Profonde modification de toute cette région. Aujourd'hui, tout appartient à la guerre; les populations qui n'ont pas été atteintes apportent ce qu'elles possèdent. Cruautés inqualifiables ont stimulé le sentiment patriotique de telle manière que les chefs n'ont plus à faire appel aux dévouements : ils viennent s'offrir d'eux-mêmes.
« Sur notre route, tout le monde en armes; partout, les longues caravanes de chameaux portant le ravitaillement et les munitions. Mouvement intense dans un ordre absolu. Pendant 150 kilomètres, nous avons traversé des formations, états-majors de divisions, services d'étapes, lignes de défense.
« Impression d'une organisation forte et souple d'après les procédés les plus modernes, d'une armée convaincue de sa supériorité sur l'adversaire, certaine d'atteindre prochainement son but : libération totale du territoire.
« La victoire de la Sakharia a marqué étape décisive. Chaque jour renforce numériquement les forces turques et affaibUt les forces grecques, constamment harcelées par la cavalerie turque.
« Dans toute cette région du front, vie normale solidement maintenue, sécurité parfaite, ordre, chaque élément civil a son utilisation.
CHEZ ISMET PACHA
« Partout, association étroite de la population à l'œuvre de guerre, caractère le plus frappant de l'organisation d'Ismet pacha. Ceci lui permet de tenir et de ra\'itailler un front d'une aussi grande étendue, tout en augmentant graduellement le nombre des combattants.
« Impression de sécurité telle que le son du canon semble une anomalie. Soldats et paysans connaissent tous la figure si populaire du commandant en chef et le saluent au passage respectueiisement et affectueusement.
« Que vont devenir Afioun-Karahissar, Eski-Chéir, Brousse, Smyme dans prochain recul grec ? Si la France et l'Italie ne protestent pas énergiquement, que restera-t-il de la zone actuellement occupée par les forces grecques ?
K Sentiment de toute l'Anatohe est unanime. Résolution pareille chez tous, certitude d'obtenir ses droits par l'effort intensif en commun. Discipline absolue des ci\'ils comme des militaires, horreur des actes commis par l'envahisseur. »
Je télégraphiais à Y Information :
« Ne protestera-t-on pas enfin, en France, contre cette méthode de destruction systématique qui ne fait qu'exaspérer le sentiment des populations turques contre l'impitoyable adversaire, qui renforce leur volonté de libérer le pays, qui ruine le pays et soulève chez tous les peuples musulmans la réprobation la plus vive ?
« Ai causé partout avec les notables, ai compris leur ferme détermination, vu l'union de tous autour des chefs mihtaires, l'absolue confiance dans le succès final, entendu l'espoir et même la certitude que la France s'efforcera de sauver ce qui reste de l'Anatolie occidentale. «
Le dîner était gai, les officiers en confiance, la causerie très animée. Nous la poursuivions pendant quelques instants dans le grand bureau voisin, discutant les événements du jour; et puis je me levais, sachant que, derrière moi, le travail aUait reprendre jusqu'à deux ou trois
heures du matin, et je rentrais dans ma jolie maison, emportant une
pile de journaux et d'illustrés.
A neuf heures, ce matin-là, nous étions en route, avec un emploi du temps minutieusement réglé : écoles, municipalité, commandant de la place, Chambre de commerce, la grande tournée de l'Ak-Chéir du présent. J'étais déjà toute familiarisée avec cet aspect delà ville, ayant longuement parcouru le bazar^ les quartiers du fleuve, retrouvant partout ce qui m'avait si fort impressionnée à Eski-Chéir : l'organisation toute spéciale d'Ismet pacha. Je l'avais reconnue dès le premier coup d'œil. La tenue des rues et des magasins, l'aspect du civil aussi bien que celui du soldat, cet ordre sur la chaussée, ces attelages ne se heurtant jamais, ces gens travaillant sans cris ni querelles, c'était le résultat d'une discipline très ferme, mais sans rigidité. La foule qui remplissait Ak-Chéir semblait obéir volontairement à quelque loi invisible dont les agents exécutifs ne paraissaient jamais.
En vivant ainsi, au milieu de tout cela, je commençais à mieux le comprendre. Pas de misère parmi cette multitude, pas de mendiants, pas d'enfants traînant dans les rues. Ils étaient tous dans les écoles que j'allais visiter. Des paysans bien vêtus, des notables portant le vieux costume provincial, des soldats restés semblables à eux sous l'uniforme. Pour la première fois depuis six siècles, l'Anatohe collaborait avec ses dirigeants. Elle n'était plus la province sacrifiée aux ambitions de Constantinople, donnant son sang bon gré, mal gré pour la Tripolitaine, pour l'Arabie ou quelque autre terre lointaine. Aujourd'hui, ce peuple laborieux et paisible, qui avait sans cesse payé pour les conquêtes dont il ne profitait pas et qui cachait ses richesses toujours guettées par le fisc, s'associait pour la première fois à l'action de chefs qui ne lui étaient pas étrangers.
Ismet pacha lui avait patiemment enseigné la leçon de résistance ; les Anglais et les Grecs s'étaient chargés de la démonstration sur le vif. Il s'agissait ou de périr misérablement, l'ennemi voulant surtout l'extirper du sol, ou de se battre en toute, abnégation. Prends tout et sauve-nous », disaient aujourd'hui à Ismet pacha ceux qui possédaient encore quel-
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que chose ; et lui, persuadé autant que Moustafa Kémal de ]a durée de la guerre, organisait tout pour cette diurée. « Lorsque votre ennemi s'appelle l'Empire britannique, disaient-ils, vous ne pouvez songer sérieusement à le vaincre en quelques mois. »
Ménager les populations, les encourager au travail, relever les industries locales, c'était la formule nationaliste. Les chefs accoutumaient le pays à ne compter que sur ses propres ressources, sur son propre effort. Ce peuple intelligent s'adaptait fort bien.
L'une des grandes forces d'Ismet pacha était d'avoir saisi tout ce que l'on pouvait obtenir des femmes en les mettant à l'honneur. Il ne manquait jamais de dire que, sans elles, il aurait été submergé par les événements. Il avait créé ces bataillons de femmes qui, sm* certains points des lignes, rendaient de réels services, formé ces colonnes de munitions et de ravitaillement qu'elles conduisaient mieux et plus rapidement que les hommes. Leurs requêtes, leurs plaintes étaient toujours écoutées.
L'abord des grands chefs de l'Anatolie était accessible à tous. Jeunes, actifs, toujours en mouvement, voyant tout par eux-mêmes, ils ne se laissaient pas tromper.
Parmi les écoles que je visitai tour à tour, plusieurs rassemblaient sur les mêmes bancs petits garçons et petites fiUes de trois ou quatre ans jusqu'à sept ou huit ans. Tout évoquait cette minutieuse propreté à la turque dont les plus humbles étaient parés. Les petites têtes éveillées, dont quelques-unes avaient des traits charmants et, la plupart, le regard merveilleux de l'Orient, examinaient attentivement l'étrangère. Les institutrices turques, habillées de noir, portant le tcharchaf, amenaient auprès de moi les plus jeunes de la classe, et chacun récitait une fable ou quelque poésie. Le premier désigné commençait timidement, tout gêné d'abord, puis s'animait très vite et finissait triomphalement ; alors, les autres, mis en verve et remplis d'émulation, voulaient tous briller à leur tour, et c'était avec regret^qu'il fallait
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forcément écourter la séance et décevoir beaucoup d'attentes. D'autres classes attendaient ; les grands regards déçus s'étonnaient, tout à coup attristés.
Parmi cette foule d'enfants apparaissaient des personnalités frappantes dont la précoce intelligence jaillissait inconsciemment. Ainsi une fillette toute fine et toute blonde, une enfant du peuple, belle surtout d'énergie et de passion, venait de réciter avec un incroyable feu le célèbre poème d'Ahmed Emin sur Smyrne, qui a bouleversé toute l'Anatolie. J'avais vu se remplir de larmes les yeux des officiers qui m'entouraient devant l'évocation magnifique de l'enfant, ■symbolisant la ville captive. Elle en exprimait la douleur avec des accents déchirants et si vrais! Qu'avait-elle donc vu pour la redire ainsi ? Quelles étaient les visions qui remplissaient ses yeux ?
Et je vois, j'entends encore ce joli gamin de quatre ans, habillé en nationaliste, disant, lui aussi, sur les bras d'ime institutrice, des vers patriotiques et, saisi d'une juste fureur, exhalant sa colère comme un homme exaspéré. #-
Ces enfants de guerre vivaient tout auprès de la bataille. Leurs pères, leurs frères en étaient les héros ; beaucoup, parmi eux, étaient des victimes auxquelles il fallait faire oublier d'affreuses choses. Les grands yeux posés sur moi demandaient ce que j'allais faire pour leur pays.
Dans chaque école, j'interrogeais la classe de français, et je disais aux enfants combien ils ressemblaient aux enfants de France par leurs voix, leurs gestes, leurs visages, leiu façon même de réciter. Ils écoutaient avec cette attention profonde des êtres hâtivement mûris par une grande souffrance.
Chaque école avait son individualité. Les institutrices attachaient un si grand prix à l'impression produite par leurs élèves qu'il fallait un véritable effort pour partir. « Vous me raconterez tout », avait dit Ismet pacha, et je me disais qu'il ne serait pas difficile, ce soir, de le féliciter sur cette partie essentielle de son œuvre.
Dans les grandes classes où la sélection s'était opérée, je voyais réunies toutes celles que leur intelligence avait mises en vedettes ; la plupart, bientôt, instruiraient à leur tour et se répandraient par tous
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ces pays turcs où le nationalisme propage sa doctrine. Elles iraient au loin, avec tout leur zèle, remplir cet apostolat.
Un peu plus tard, chez la municipalité, les principaux notables de la ville étaient assis autour de moi, me demandant conseil, expliquant leur désir : entrer tout de suite en relations économiques avec la France, puisque l'accord d'Angora venait d'être conclu.
Avec beaucoup de clarté et d'à-propos, chacun de ces hommes me faisait expliquer son action individuelle. L'un tentait d'organiser une banque unissant les intérêts d'x\k-Chéir; l'autre relevait une ancienne fabrique de tapis; un autre fabriquait des armes, et tout cela, à quelques pas de l'ennemi, en utiHsant le peu de main-d'œuvre que leur laissait la guerre. C'était toute l'atmosphère d'Ak-Chéir, cette confiance absolue en celui qui les gardait contre le danger.
Le soir, Ismet pacha aimait à m'entendre discuter sur ce qui lui tenait le plus à cœur : « Je suis leur père, me disait-il, avec son jeune sourire; il y a des jours difficiles dans toutes les familles nombreuses, mais ils n'ont jamais douté de moi ».
Pendant la causerie rapide d'après dîner autour de la grande table de l'état-major, semée de cartes, de journaux, de périodiques, chargée des dépêches du jom:, sous l'amabilité charmante de tous, je Usais une inflexible volonté : « A-t-elle pleinement compris ? se disaient-ils; se souviendra-t-elle ? » Inquiétude si légitime chez eux qui, contre leur coutume, viennent de livrer une grande partie de leur pensée et, tout à coup, se replient derrière leur fierté inquiète, redoutant d'avoir paru chercher la compassion ou la louange, dont ils ont une horreur égale. Ici, à tout contact européen, les sensibilités à vif, soigneusement cachées, devaient souffrir de miUe manières. L'illusion de sécurité parfaite, de vie normale était telle que l'étranger, même le plus sincèrement ami, oubUait très vite que demain la vraie bataille recommencerait. Mais, si l'on avait pris tant de peine pour l'hôte chaleureusement accueilli, ce n'était pas par intérêt, bien entendu. On suivait simplement la loi généreuse de l'hospitahté orientale : elle exige que
Gavi,is- Angora.
l'on offre au passant, au voyageur ce qui répond le mieux à son désir, et cela même dans le domaine des idées.
Était-il possible, même pour un étranger, d'avoir suivi, à trois reprises, et de tout près, cette âpre lutte d'un peuple contre l'envahisseur, sans en être profondément ému ? On ne se penche pas impunément sur des souffrances si pareilles à celles que nous avons nousmêmes endurées.
Nous causions pour la dernière fois, Ismet pacha et moi ; non loin de nous, ses officiers attendaient notre départ imminent pour la gare. Lui me résumait la situation en quelques mots brefs. Seule, j'avais vu l'ensemble : il me le rappelait, et je sentais déjà le poids de cette vérité aussi lourde qu'en avril 1921, à Eski-Chéir. Je pressentais la lutte que j'aurais à soutenir contre les préjugés ou les indifférences. Ce n'était rien que d'observer ici, où tout était si clair : mais faire comprendre ensuite ?
Nous quittions tous ensemble la maison que j 'avais tant aimée, et montions en voiture. L'avenue plantée d'une double rangée de vieux arbres brillait au grand soleil, avec ses maisons blanches. A la gare, toute la ville attendait. Je montais dans le wagon d' Ismet pacha, et lui, sur le quai du départ, encadré par ses officiers, me faisait un dernier signe d'adieu. Il ajoutait encore : « Ne nous oubliez pas ». Souriant, tout droit dans la lumière, il donnait ainsi, au milieu des siens, une telle impression de force et de certitude, que je pensais, en le regardant me saluer encore, pendant que, lentement, le train s'ébranlait : le résultat ne peut être douteux.
Cette fois, je laissais derrière moi la véritable AnatoUe, celle de l'action, de la bataille : le vrai voyage était fini. Quelques heures plus tard, nous serions à Koniah, dans une tout autre zone, parmi des populations qui n'avaient pas vécu la vraie lutte et dont le patriotisme, si sincère qu'il fût, ne pouvait avoir la trempe de celui des hommes que je venais de quitter.
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J'essayais de fixer définitivement ce que je venais de voir au cours des cinq derniers jours : cette ligne défensive si finement tracée, dont toutes les positions naturelles étaient adroitement utilisées, où mon ignorance même avadt pu discerner l'éparpillement habile d'une magnifique armée.
Je connaissais maintenant le sentiment des populations combattantes ; ce n'était plus à moi désormais qu'il faudrait parler de leur lassitude. J'avais vu de près leur résolution tenace, passionnée ; j'avais aussi compris que la résistance pouvait continuer indéfiniment. Les vivres, la laine, le bois, les éléments essentiels de l'existence, le pays les produisait.
Même chez les sinistrés, la \Taie misère n'existait pas. Ce qui restait intact de l'Anatolie pouvait, et bien au delà, suffire à nourrir les populations et les armées. Les hommes ne manquaient pas, et les femmes valaient les hommes. Tous étaient inexpugnables dans leur forteresse naturelle, tant que l'union entre les chefs resterait telle que je l'avais vue. Je comprenais pourquoi l'intrigue anglaise s'acharnait sm: ce point plus que sur tout autre; mais elle neutralisait ellemême les effets de son effort par la brutaUté de ses attaques, et, surtout, réitérait l'erreur irréparable en prenant le Grec poiu: instrument de l'invasion.
Aujourd'hui, l'Anatohe connaissait l'indiscutable supériorité de ses soldats. Tout le matériel livré aux Grecs ne pan-enait pas à leur donner l'avantage; c'est eux qui en avaient assez, et, l'une après l'autre, les fictions s'écroulaient : fiction de l'infériorité numérique des Turcs, fiction des populations autochtones appelant les Grecs à l'aide contre la t\Tannie des chefs nationalistes, fiction des querelles entre ces derniers.
Chaque phase de ces trois années de lutte avait démontré la cohésion de la résistance, mais personne encore, en Europe, ne paraissait comprendre qu'une sève nouvelle jaillissait de ce sol si durement attaqué. Ses enfants, en revenant, y puisaient une force inconnue. Combien de fois les avais-je entendus dire avec émotion : « Nous avions vécu dans l'ignorance de notre peuple ». Même après la victoire, ce lien subsisterait. Trois années de travail en commun, d'inti-
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mité étroite et de sang versé laisseraient leurs traces. Connaissant aujourd'hui tous les dirigeants de l'Anatolie, chez tous, j'avais rencontré cette émotion fraternelle devant les plus humbles des leurs.
Mahmoud bey, qui, sur ma demande, ne me quitterait pas avant Mersine, appelait mon attention sur le paysage. Le train marchait à vive allure ; villes et villages soulignaient la plaine en traits blancs, allongés, élégamment posés, que les lignes aériennes des minarets allégeaient encore. Des violets et des roses intensément lumineux barraient l'horizon. Le froid commençait avec les premières pentes et la montagne saupoudrée de neige, et c'était très grand, très prenant, très simple. Que de régions anatohennes n'avais- je pas ainsi parcourues, que de terres, riches d'infini et de diversité !
Le couchant s'embrasait, le froid devenait plus pénétrant, et le maître-d'hôtel d'Ismet pacha apportait une lampe, du thé; mais nous restions silencieux, songeant, l'un et l'autre, à ce que seraient, ce soir, les nouvelles, et que nous ne les connaîtrions pas.
Une grande gare, une foule : Koniah. L'émouvant accueil des populations, la montée rapide en auto, et la marche dans la nuit, ponctuée par le sifflet aigu du chauffeur écartant l'obstacle.
Une vraie ville, des rues larges, des maisons à l'européenne, des tramways, des gens curieux s 'arrêtant pour regarder : plus rien de la guerre et de son ambiance indéfinissable. Nous sommes déposés, avec notre imposant bagage, dans la maison du plus riche notable de Koniah, Moustafa effendi. Très beau sous le vieux costume turc, il nous reçoit fort noblement.
Ici, tout est déjà très occidental, et, au premier abord, je suis un peu désemparée. Il y a si peu d'heures que j'étais dans un tout autre monde! Mais je vais bientôt m'apercevoir qu'entre celui-là et celui-ci la liaison est étroite.
Le même soir, nombreuse affluence féminine dans les somptueux salons de Moustafa effendi, et les questions sur Angora, sur Ak-Chéir,
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sur tous les dirigeants de l'Anatolie se pressent. Ici aussi, le patriotisme féminin est ardent, un peu farouche, surtout chez les jeunes filles, et, pendant toute la soirée, elles m'entoureront,^me diront des vers, me joueront de la musique purement turque, sur laquelle elles déclament leurs poèmes favoris.
C'est par la voix de ces enfants de seize ans que je saisis le mieux la ferveur, la violence même du sentiment né de l'invasion et de la guerre. L'une d'entre elles, la fille des maîtres de la maison, pleuraïc et riait à la fois dans son exaltation, et s'en excusait avec une grâce exquise. La cousine me disait tout bas « Emmenez-moi à Paris »; et, comme je protestais : « Non, ce n'est pas pour voir Paris, c'est pour étudier, pour apprendre ».
Le vilayet de Koniah contient aujourd'hui 500.000 habitants dont 23.000 sont chrétiens. Koniah est l'une des villes turques que la révolution de 1908 a le plus profondément modifiées. Jusque-là, ses méthodes économiques étaient fort rudimentaires, les notions commerciales modernes lui demeurant totalement inconnues. 1908 secoua le sommeil des populations. En 1910, la Banque économique nationale de Koniah était constituée, et ce premier essai donnait de tels résultats que les notables enhardis continuaient : ainsi, vingt-cinq banques et sociétés anonymes nationales prenaient leur essor.
En 191 8, la Société d'électricité de Koniah se chargeait d'éclairer la ville. Les musulmans de Koniah ont de très réelles aptitudes pour les affaires, et, à cette fin de décembre 1921 où l'ouverture de la Cilicie et l'accord avec la France leur ouvrait à nouveau les marchés d'Adana et d'Alep, ils ne songeaient qu'à vendre au plus vite les stocks accumulés dans leurs entrepôts. La joie était grande.
Voilà ce que j'entendais au grand déjeuner que la municipahté m'offrait et auquel assistaient les principaux personnages de la ville. Galib pacha, le vali, l'une des personnalités marquantes du nationalisme, présidait avec grâce. Mon voisin de droite, un général, me désignait chacun des invités. Des officiers moins haut gradés, le grand Tchelebi, supérieur du Tekké des Derviches de Koniah, l'une des
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notoriétés de l'Islam, Je haut commerce de Koniah, les autorités de la ville étaient démocratiquement mêlés.
Le grand Tchelebi représentait admirablement la très vieille Turquie ralliée au nouveau régime, et, d'un air un peu désabusé, mais avec un sourire conciliant, il gardait quelque peu la distance. A deux heures, il devait nous emmener au Tekké où Moustafa Kémal pacha avait demandé pour moi, par une lettre personnelle confiée à ]\Iahmoud bey, la cérémonie des grands jours.
De temps à autre, nos regards se croisaient curieusement et se détournaient aussi vite sous l'effet d'une pareille discrétion.
Je me souvenais de ma première visite au Tekké, deux ans auparavant, à l'aube du nationalisme, sous le hardi gouvernement de Raefet pacha, à trois pas de la force anglaise, lorsque, seule avec un jeune officier nationaliste, j'avais senti monter autour de nous l'hostilité sourde des derviches. Les temps avaient changé. L'ancien clergé ne croyait plus aux vertus toutes-puissantes du mandat anglais; Koniah avait subi plus d'un orage, et les bandes formées par les officiers gréco-anglais s'étaient chargées d'éduquer la ville. Aujourd'hui, le grand Tchelebi s'inclinait au seul nom de ]\Ioustafa Kémal, dont les représentants étaient seuls maîtres dans Koniah, foyer traditionnel de toutes les intrigues.
Ce n'est pas impunément qu'une grande \àlle, orgueilleuse, se trouve placée au carrefour des plus belles routes de l'Asie antérieure et qu'elle fut, de tous temps, l'un des grands marchés du monde.
Koniah, première capitale du Seldjoucide, reçut d'abord sa forte empreinte, puis l'assimila, lui et ses descendants, comme elle assimila tous ses conquérants.
Le grand tour de ses mosquées est le plus beau vo3'age d'art et d'histoire que l'on puisse faire en Asie musulmane. Depuis la première pierre gigantesque posée par le sultan seldjoucide jusqu'aux déliquescences exquises du Tekké dans lequel nous aUions bientôt pénétrer, toutes les phases de la conquête se lisent dans cette floraison rapide des Turcs de pure race. En quelques années, ils passèrent des premières heures viriles et sévères à l'épanouissement des lettrés et des artistes, pour s'alanguir ensuite dans les subtilités et la dialectique qui sont
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les parasites des vies trop douées et trop parfumées, sous l'un des plus beaux ciels de l'Asie.
Il faut bien connaître Koniah et Brousse pour comprendre ce que furent la splendeur et la finesse de cette civilisation turque, avant qu'elle ne se byzantinisât au contact de Constantinople.
Aujourd'hui, le tocsin avait sonné, les volontés s'étaient tendues à nouveau. Pour la première fois, le foyer turc était envahi, et, dans un grand sursaut d'énergie, to.us réagissaient.
Avec un léger soupir, le grand Tchelebi s'était levé ; me faisant signe de passer la première, il nous emmenait chez lui : l'heure était venue. Nous montions en auto ouverte et suivions les méandres du bazar dont je reconnaissais chaque détail ; la foule ne s'étonnait pas aujourd'hui de me voir ainsi passer. Décidément, Koniah avait évolué ; mais le Tekké était immuable : la loiu^de chaîne aux maillons énormes, piofondément incurv^ée, en barrait toujom's à demi la porte, forçant celui qui voulait la franchir, quel que fût son rang, à s'incliner profondément. Dans la cour, les derviches allaient et venaient, et nous pénétrions dans le salon privé du grand Tchelebi, où, sur les divans bas et larges recouverts de tapis sans prix, dans le demi-jour qui filtrait par d'étroites ouvertures, nous admirions les nierveiDes qui nous entouraient et feuilletions doucement les vieux manuscrits des premiers corans.
La cérémonie allait commencer. Nous venions d'entrer dans l'un des plus somptueux sanctuaires de l'Islam et de longer les grands turbés des conquérants aux noms sonores, qui, sous leurs ^étoffes magnifiques, semblaient encore si proches des vivants. L'atmosphère était lourde des parfums que les soies et les bois précieux dégageaient encore ; les pendeloques des lustres de cristal, qui comptaient eux aussi cinq ou six siècles, descendaient presque jusqu'à terre, et les plus anciens tapis du monde recouvraient le sol, empilés les uns sur les autres.
Dans la saUe circulaire réservée à la danse sacrée, nous avions gagné une étroite estrade. Le premier chant de la flirte arabe s'élevait : plainte douce, indéfiniment prolongée, montant si haut, s'immobilisant sur une note si déchirante qu'il semblait qu'on n'allait plus
pouvoir en supporter l'appel. L'orchestre, aussi ancien que la mélodie construite sur les modes les plus reculés, la rythmait à contre-temps et reprenait le thème étemel.
Après le long prélude des salutations, les derviches s'élançaient im par un : les bras étendus, la tête inclinée sur l'épaule droite, ils toin"naient, d'abord lentement, imperceptiblement, puis de plus en plus vite comme emportés dans un vertigineux délire.
Ils étaient de tout âge : très vieux, plus jeunes, encore enfants. Ceux-ci, surtout, étaient de prodigieux danseurs. Telles des fleurs mauves, blanches, bleues, rosées, ils tournoyaient sur eux-mêmes, le visage émacié, d'une pâleur mortelle.
Le grand Tchelebi, les mains croisées sur la poitrine, commençait à virer doucement sur lui-même, gardant jusque dans la danse sacrée cette gravité hiératique, lenteur qui marquait son rang.
Cela, c'était bien la vision du passé, d'un passé dont les couleurs, dont le sens même s'atténuaient, malgré tous les efforts de ses fidèles. Le chant de la flûte avait des hésitations subites : les derviches d'aujourd'hui ne retrouvaient plus aussi aisément que ceux d'autrefois le déUre sacré. Même ici, il apparaissait que quelque chose était profondément modifié en Islam ; le nationalisme, ce grand simplificateur, ne semblait pas très à l'aise parmi ces évocations si subtiles. Son royaume à lui était celui de l'action.
Par contre, il comprenait à merveille l'inestimable prix de ses joyaux anciens, et le vénérable hodjah, fort savant, qui me fit faire le grand tour des mosquées et voulut bien m'en écrire l'histoire, fut rehgieusement écouté par les officiers qui m'entouraient.
Il neigeait : dans une brume glacée, la splendeur des monuments à demi-ruinés apparaissait plus poignante, avec leurs revêtements de faïences persanes, lumineusement bleus, et leurs coupoles aux proportions parfaites.
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Koniah garde son rang de grande ville, riche de passé, riche d'avenir. Sa situation géographique est incomparable. Il ne lui manquait que l'ouverture sur la mer : le retour de la Cilicie le lui donne.
Comment croire que les Turcs pourraient avoir le projet de nous inquiéter, lorsqu'ils ont la chance de nous avoir à Alexandrette comme gardiens du grand seuil maritime convoité par l'Angleterre?