L ETREINTE ANGLAISE
Décembre 1921.
Constantinople, seuil asiatique, dernière avancée de l'Extrême- Occident, fut, de tout temps, dominée par deux facteurs essentiels : sa position géographique, son climat.
Orientale, avant tout, elle dissimule aujourd'hui ses traits inaltérables sous un visage énigmatique et fermé, elle porte un masque, afin d'observer à son aise l'étranger, qui ne la connaît pas et dont eUe ne veut pas être connue.
Elle semble anémiée à fond, plus qu'à demi détruite, elle paraît même indifférente à sa ruine. En réahté, elle est toute vigilance, toute passionnément penchée siu* sa résurrection. Le salut viendra de l'Asie : c'est à l'Asie qu'elle songe,c'est l'Asie dont eUe observe chaque mouvement, dont elle suit chaque impulsion; mais, avec cette grande patience de l'Orient, pour qui le temps ne se mesure pas, comme pour nous, par fractions minimes, elle attend, eUe guette, toute à la volupté de voir, insensiblement, l'heure approcher, tandis que l'ennemi inquiet, farouche sent partout l'invisible menace contre laquelle H ne peut rien, car ses causes réelles lui échappent.
lOO ANGORA, CONSTANTINOPLE, LONDRES
Les Turcs de Constantinople sont aussi les T^u■cs de l'Anatolie. Cela, l'Occident ne peut pas encore le comprendre. Sa méconnaissance de l'Orient est inimaginable. Il en est toujours aux intrigues du Palais, à celles de la Sublime Porte; et encore, là aussi, n'aperçoit-il qu'une façade. Ce qui se passe à l'intérieur lui échappe totalement. Il est admis, une fois pour toutes, dans Péra interallié — si l'on peut encore user de ce terme — que les hauts et moyens fonctionnaires turcs ne songent qu'à toucher un peu de leur traitement.
Ce -qu'ils recherchent réellement, l'évolution qu'ils subissent plus lentement que l'Anatolie, mais tout aussi profondément, l'incessante action menée par les intellectuels. Angora seule le sait, puisque c'est elle qui dirige.
Il n'est rien de plus pitoyable que les Européens devant les m5n:iades d'intrigues qu'ils suivent avec une passion morbide, acharnés sur le détail et songeant à tout, sauf au fait essentiel : ce que pense l'Asie. La \Taie Constantinople, qui est la Constantinople musulmane, pourrait le leur apprendre, mais ils ne daigneraient ni l'interroger, ni écouter sa réponse.
Du reste, elle ne parlera qu'à bon escient. Ce n'est ni à l'Anglais, son mortel ennemi, ni au Grec qu'elle méprise, ni à l'Allemand dont elle connaît la morgue qu'elle se confiera. Elle reste sur ses gardes visà-vis de l'Italien qui la trompa, mais avec qui elle est prête à renouer. Elle ne parlera qu'au Français, et encore faut-il que celui-ci soit pleinement indépendant, pleinement maître de ses jugements et de ses actes, et qu'il ne vive pas dans l'atmosphère des hauts commissariats, où chaque mot recueilli par des oreilles payées pour tout entendre fait immédiatement le tour de ville.
Avant de parler, les musulmans de Constantinople auront mené leur enquête. Ils ont, pour cela, les moyens nécessaires, et, lorsqu'ils seront, à la fois, assurés de la discrétion du Français qui les interroge et certains que sa situation et son influence personnelles justifient toute la peine qu'ils vont prendre pour l'éclairer, ils mettront à le convaincre toute leur conscience, tout leur dévouement à « la cause sacrée ».
C'est qu'il est, pour eux, d'une extrême importance que nous com-
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prenions vite et, conme on dit en turc, « une heure plus tôt «. La lutte est dure, elle dévore les hommes, les ressources. Qui — si ce n'est l'Angleterre — connaît ce que coûte la guerre d'Orient ? Les Anglais, grands joueurs, cachent leur mise. Combien d'officiers de talent ont-ils perdu depuis 191 8 dans les pays arabes et dans les paj^s turcs ? Les bureaux de Londres ne le diront jamais. Le mot d'ordre est de se taire; au fur et à mesure, les vides sont comblés.
Si l'Orient ne faisait bloc, voici longtemps que la lutte serait terminée,: mais il réagit sur tous les points, dirigé par les Turcs qui paient chèrement de leurs personnes. L'Anatohe est le grand quartier général de l'Asie ; Constantinople est l'un des centres de son activité poHtique, centre de lutte plus dangereuse, plus âpre, plus énervante que l'action au plein jour, et, tour à tour, les combattants de l'AnatoHe viennent relever leurs frères voués à cette tâche obscure, celle qui exige la plus complète abnégation.
Le but est l'indépendance : non pas ce trompe-l'œil inventé par Londres pour l'Inde, rÉg>T)te, la Mésopotamie, mais la Hberté de vivre suivant ses lois, ses coutumes, de commercer à sa guise, d'avoir des aUiances, d'être sur pied d'égahté absolue avec l'Europe,
Voilà quel est partout le sens de l'évolution orientale ; elle hait tout autant le mensonge des soviets que le mensonge anglais, et ne veut plus de maître étranger. Ce n'est pas le « djihad » — la guerre sainte — qui la fait agir ; elle tient le fanatisme en grande suspicion. Le mot d'ordre est l'indépendance ; le drapeau, celui d'Angora.
Certes, le lien islamique conserve toute sa force ; ainsi, lorsque les musulmans de Thrace en appelèrent à l'Anatohe, ils furent écoutés. La maladresse grecque ne permettait pas de néghger leur plainte, et l'indépendance de la Thrace musulmane devint l'un des articles essentiels du futur traité de paix.
Pour la première fois depuis les temps modernes, les barrières isolatrices posées entre les groupements musulmans sont tombées. Les géants européens : Russie, Allemagne, Angleterre, ont perdu leur prestige. L'Asie que la souffrance a rendue réahste cherche son salut en elle-même et prend pour guide le plus réahste de ses peuples. C'est une
igo ANGORA, CONSTANTINOPLE, LONDRES
immense commotion démocratique qui le secoue de fond en comble et l'entraîne vers nous.
La formule de Moustafa Kémal : « il n'y a ni oppresseurs ni opprimés, n'est opprimé que celui qui veut bien l'être », répond aux espoirs de l'Orient, et l'Anatolie vient de démontrer ce que peut un petit nombre d'hommes résolus, lorsqu'ils s'adressent aux énergies latentes et aux bonnes volontés des leurs.
Constantinople, qui désagrège si promptement l'Européen, entame, moins aisément l'Asiatique. Celui-ci résiste mieux au climat. Il est sobre, plus maître de ses nerfs, moins atteint par cette atmosphère molle, plastique, qui berce la paresse, endort l'action, agit sur l'organisme comme une sorte d'opium aux douces réactions.
L'esprit de tout occidental subit ici les plus curieuses déformations. Aux instants de griserie cérébrale d'un incomparable éclat, mais que ni l'art ni la pensée ne par\dendront à traduire, succèdent les longues dépressions, l'impossibilité de créer quoi que ce soit. La nature se saisit de l'illusion fugitive et la volatilise. Tout est si grand que la notation humaine semble le pauvre effort d'un nain intellectuel. L'orgie des couleurs, le mouvement incessant du ciel, la variété des foules, la violence soudaine des passions, les apparents sommeils de ces multitudes sont impossibles à fixer. C'est le creuset que l'Asie entière alimente, où tout vient se fondre dans un bouillonnement continu et devant le plus merveilleux des grands horizons du monde, sous la douce caresse de l'air le plus enivrant. C'est ici que les drames qui bouleversent les peuples s'élaborent. Constantinople est le Heu d'enfantement des révolutions asiatiques ; ce que l'homme peut rêver de plus cruel contre son pire ennemi, l'homme, il le prépare ici dans ce paradis des bonheurs éphémères et des morts soudaines.
Quiconque a vécu longtemps à Constantinople ne peut plus vivre ailleurs. S'y être attardé un petit nombre d'années détache juste assez des contingences terrestres pour permettre de pénétrer plus avant dans les secrets mobiles des êtres, qu'ils soient de l'Orient ou de l'Occident. Si l'Européen et l'Asiatique sont de formation intellectuelle assez éloignée, ils se rejoignent cependant en certaines altitudes de la pensée et se rencontrent en certaines manières de sentir.
L'incroyable erreur de la psychologie coloniale anglaise fut de ne pas l'avoir compris. Les Anglais ont eu en mains tout ce qui pouvait leur entr'ouvrir les portes encore mystérieuses de l'Orient ; mais, bien loin d'en manier les serrures avec délicatesse, ils les faussent à coups de marteau, comme si jamais la brutalité vint à bout d'une conviction renforcée par un idéal.
Malgré l'étreinte anglaise, chaque fois que le Turc de Constantinople en eut l'occasion, il exprim.a de toutes ses forces ce qu'il pensait.
Après l'armistice, lors de l'entrée des Alhés, il tendit les mains vers eux, implorant leur mansuétude.
En mai 191 9, devant l'occupation de Smyrne par les Grecs, il sortit de sa réserve, organisa des meetings monstres, auxquels toute la population musulmane participa. L'action des femmes musulmanes s'effectua au plein jour. Elles furent les orateurs de ces réunions pubhques et propagèrent ouvertement l'idée nationahste.
Le 16 mars 1920, ce jour de l'agression anglaise à Constantinople, la foule musulmane, relevant la tête, manifesta tout entière dans un silence mille fois plus impressionnant que toutes les clameurs.
A chaque phase des combats en Anatolie, elle marqua le points
Lorsque les délégués d'Angora, rentrant de Londres, traversèrent Constantinople en mars 1921, la foule musulmane s'attacha à leurs pas, les cochers se disputèrent le privilège de les conduire, refusant toute rémunération ; partout acclamés, entourés par des milhers de manifestants, les représentants d'Angora passèrent en triomphateurs sous les regards fiurieux des autorités britanniques.
En mai 1921, j'arrivais d'Angora et m'étais embarquée à Inéboli sur le Gulni-hal, transport turc. Je l'avais attendu pendant plusieurs jours dans le plus riant des ports de la mer Noire,'et mes amis d'Anatolie m'avaient dit : « OubUez-nous, cessez de nous connaître ; nous ferons peut-être le voyage sur votre bateau, vous nous rencontrerez peut-être à l'improviste, soit à Constantinople, soit à Stamboul;
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mais, si vous avez quelque amitié pour nous, oubliez nos noms et nos visages ». Et, quand le Gulni-hal fut annoncé, je m'embarquai comme une simple passabère, et vécus entre la cabine qui m'était réservée et le pont du commandant.
La traversée devait être longue. Nous avions à bord mille hommes de Kiazim Karabékir. Ils venaient en droite ligne des vilayets orientaux, ayant franchi à pied la route qui sépare Erzeroum de Samsoim ; là, le Gulni-hal les avait pris à son bord. Magnifiques, bronzés par le soleil, merveilleusement disciplinés, ils jouaient comme des enfants aux heures de récréation et, le reste du temps, immobiles à leur poste, étaient sages comme des jeunes fiUes.
Jamais je ne vis spectacle plus suggestif que celui de leur débarquement à quelques encablures du Bosphore. Nous avions jeté l'ancre en vue d'un petit port de pêcheurs accoutumés, je pense, à ce genre d'opérations ; car, presque immédiatement, de grands caïques s'en détachèrent, hissèrent leur voile pourpre et, six paires de rames activant le mouvement, bientôt ils accostèrent au flanc de notre bateau. Avec un ordre, un calme, une adresse incomparables, les officiers dirigeaient la manœuvre. En un clin d'œil, leurs hommes alignés dans les barques voguaient vers la côte, et des chants graves, splendidement rythmés marquaient leur profond contentement.
Arrivés au rivage, ils sautaient lestement. Les caïques vides revenaient à nous pour prendre un nouveau chargement. En trois heures, tout fut débarqué : soldats, artillerie, mules, chevaux, sans compter le cuistot et ses marmites énormes, sans compter les instruments de musique, les cantines des officiers et les chiens du régiment.
De son allure noble et tranquille,[le Gulni-hal avait repris la route, et, quelques jours plus tard,'je hsais dans une dépêche égarée dans les recoins les plus obscurs du Temps que les « Kemalistes » prétendaient avoir repris des positions importantes à l'entrée du Bosphore. Les Anglais ne mentionnèrent ni le fait, ni leurs pertes.
Le soir, à table, le départ des officiers ayant laissé de nombreux vides et des passagers s'étant éclipsés, il devenait très facile de compter ceux dont le but avoué était Constantinople. Ils étaient vme cinquantaine environ, tous visiblement nationalistes mihtants, et ceux que je
connaissais, les grandes vedettes, ne se montraient plus. Comment allait s'opérer la descente à terre, je me le demandais avec une curiosité dans laquelle entrait un rien d'anxiété, car, moi aussi, je devais débarquer.
Le lendemain matin, à l'aube, nous nous arrêtions devant la tour de Léandre, en face du spectacle le plus harmonieux, le plus parfait au monde. Après une attente raisonnable, mais non démesurée, la vedette interalliée apparut dans toute sa vétusté. Un officier anglais la dirigeait. 11 fit stopper tout contre le bateau, demanda la liste des passagers et s'informa si j'étais à bord. De la passerelle du commandant, je répondis moi-même avec toute l'ironie qui convenait. En quelques minutes, les formalités remplies, la vedette s'éloigna, et le marin, un breton, qui tenait la barre me demanda joyeusement si « les Grecs avaient enfin reçu une bonne pile», ajoutant qu'il l'espérait bien. Il riait de tout son cœur.
Une foule de petites barques dansaient autour du Gulm-hal; le commandant turc me conseilla d'en prendre une et de ne pas attendre que le bateau fût à quai. Il fit un signe : immédiatement un officier turc habillé en civil s'approcha et me pria de le suivre, et nous nous trouvâmes, mon bagage et moi, comme par enchantement, dans une barque bien garnie de tapis.
En vingt minutes, malgré une assez forte houle, nous abordions à la douane. Un geste démon protecteur écarta toutes les consignes, et, quelques secondes après, j'étais seule dans une élégante voiture, avec mes valises. L'adresse de mes amis européens avait été donnée au cocher; sa mission remplie, l'officier venait de disparaître, mais, jusqu'au départ pour Paris, j'eus, chaque matin, la visite rapide de l'un ou de l'autre de mes amis d'Anatolie. Au risque de graves dangers, ils venaient en plein Péra, dans une maison certainement surveillée par la pohce anglaise, voir si je n'avais subi aucun ennui, aucun accident. J'étais encore sous la protection de l'Anatolie.
La cinquantaine de militants débarqués par le Gulni-hal travaillaient en toute diligence pour repartir au plus tôt. Quelques-uns tomberaient entre les mains des policiers anglais, nul ne connaîtrait leur sort; d'autres seraient; abattus d'un coup de revolver au coin
G KV -LIS- Angora.
d'une rue déserte ; d'autres, emprisonnés arbitrairement ; la plupart regagneraient l'Anatolie.
Et chaque jour amènerait un nombre égal ou plus grand de ces volontaires. Il en viendrait par toutes les routes terrestres, par la voie maritime, sous tous les déguisements. Chacun apporterait le même zèle. Voilà trois ans qu'il en était ainsi et que l'on continuait à se disputer ces missions périlleuses.
A Paris, en janvier 1921, un jeune officier turc bien connu pour sa folle hardiesse me racontait que, arrivé récemment d'Angora, il avait passé quelques jours à Constantinople. Un jour, chez les amis qui le cachaient, il eut la visite d'un policier turc à la solde des autorités anglaises. « Pardonne-moi, lui dit celui-ci, je suis un homme pauvre; il faut que ma femme et mes enfants puissent manger; mais je fais fuir tous ceux des nôtres que je peux sauver. Tu dois être arrêté ici demain : viens chez moi, c'est le plus sûr refuge. » X... bey suivit l'homme ; il échappa ainsi aux plus actives poursuites, mais, voyant que le cercle se resserrait, par l'un de ces coups d'audace qu'il affectionne, il franchit le barrage et gagna la Bulgarie.
Ceci, c'est im cas entre mille. Sans cette étroite sohdarité, la lutte était impossible.
Lorsque, en octobre 1921, je passai quatre jours en rade de Constantinople, à bord du Cdio, avec Djellaleddine Arif bey, mon compagnon de route, j'eus l'occasion de voir de plus près encore le grand courage de cette population turque si cruellement traitée Nous alHons vers Angora, et, bien que le bateau fût ouvertement encerclé par les barques de la poHce anglaise, tout ce qui comptait dans le Constantinople turc vint rendre hommage à l'éminent juriste et député de la nation turque. Les salons du Celio ne pouvaient suffire à contenir cette foule. De l'aube à la nuit, elle venait recueillir ses paroles.
Les personnages de marque — tel le maréchal Izzet pacha, qui vint lui porter les messages du CaUfe — attendaient la brume pour avoir quelques chances d'être moins remarqués ; mais ne savaient-ils pas tous, grands et petits, que la pohce anglaise dressait la liste de leurs noms et ne manquerait pas d'user des plus dures représailles à la première circonstance ?
Le soir, d'illustres Européens arrivaient à leur tour, en demi-incognito, poiu" étudier de près un nationaliste éminent, et celui-ci exerçait une action d'autant plus grande que l'impuissance de son adversaire à le réduire apparaissait plus nettement.
Depuis 191 8, l'équipe britannique à Constantinople ne s'est guère renouvelée. Elle contient très peu d'Anglais de piire race, mais un grand nombre d'Anglo-Levantins revêtus de l'uniforme britannique, promus colonels ou généraux pour les besoins immédiats de la cause, et ne devant pas conserver, par la suite, ces grâces tout éphémères. Ces Levantins naturalisés anglais, plus accoutumés au commerce qu'au métier des armes, n'en seront que plus ardents à bénéficier de leur double situation. Dénués de tout scrupule, connaissant la place, possédant la terrible amoralité que Byzance inculqua au Levant, ils mènent, sous le pavillon britannique, leur campagne d'affaires personnelles, et feront argent de tout. Londres fermera les yeux et bouchera ses oreilles, car ils ne peuvent être remplacés.
Les échecs se multiplieront. Malgré tout, les hommes qui en sont la cause ne seront pas révoqués.
Le terrain est famiher, ils auront à cœur de réparer leur méprise, et leur hardiesse, leur initiative ne doivent subir aucune diminution. La directive est immuable : détruire les nationalismes, détruire l'influence française, user contre ces deux dangers de toutes les armes et, autant que possible, ne pas se laisser prendre en flagrant déht de corruptions ou d'actes plus graves encore.
Saisie sur le vif, l'action anglaise était fort simple : elle utilisait los éléments troubles qui pullulent à Constantinople, extrayant de cette tourbe, formée du résidu des échelles du Levant, des sortes d'associations de brigandage prêtes à tout. Après un certain dressage, elle les lançait à l'assaut sur chaque point faible de la résistance turque.
L'insuccès de la manœuvre était vraiment frappant. Il faut toute l'obstination britannique pour ne pas céder d'un pouce devant une pareille série noire, et c'est en rade de Constantinople, à bord du Celio,
igô ANGORA, CONSTANTINOPLE, LONDRES
le 4 novembre 1921, que je notais ceci, au moment même où le fameux complot dit du général Harington mettait en verve les chancelleries européennes.
Il serait injuste de ne pas rendre hommage, une fois de plus, à l'immuable sérénité de la politique anglaise. L'insuccès ne mord pas sur elle ; imperturbable, contre vents et marées, elle poursuit sa route. Ses agents échouent : peu importe, ils ne seront pas disqualifiés, s'ils ont fait preuve d'initiative et de discipline, car l'échec est la grande école de l'expérience.
Constantinople sous les canons de l'escadre anglo-grecque a la physionomie d'une captive qui entrevoit la délivrance, mais n'ose pas encore exprimer son espoir. Quelle explosion le jour où il sera possible de parler; aujourd'hui c'est la plus folle des audaces. Cependant, la dispute sé\dt dans le camp britannique : autorités civiles et militaires sont aux prises ouvertement depuis le complot désormais célèbre dont tout Constantinople, uni pour une fois dans un même éclat de rire, ne cesse plus de s'égayer.
Cinq hommes mènent ici, depuis trois ans, la campagne pour le mandat anglais. Ce sont : le pasteur anglican Frew, Saïd Mollah, ]\Ioustafa Sabri, le colonel Sadik bey, Ali Kémal; ce dernier est à peu près l'unique musul-man qui le fasse, m'a-t-on affirmé, en toute conviction.
Ces ouvriers de la première heure, têtes du parti de l'Entente libérale, sont les pionniers de l'Angleterre. Ce qu'elle a dépensé pour cette grosse partie est inimaginable. L'enjeu était si grand ! Gagner, c'était enrayer pour longtemps l'évolution musulmane. Damad Férid, beau-frère du Calife actuel, préside toujours à cet effort. lien est l'âme.
Depuis quelque temps, les actions du quintette Frew, Saïd Mollah, ]\Ioustafa Sabri, Sadik bey, AH Kémal étaient en baisse ; le haut commissariat britannique, mécontent, l'accueillait froidement : les Turcs de Constantinople se moquaient par trop ouvertement de ses récents déboires ; il fallait, à tout prix, frapper quelque grand coup. Damad Férid s'impatientait, et les chefs de l'Entente libérale se résolurent à organiser quelque grand complot, car les caisses se vidaient, d'aigres
querelles divisaient les conjurés, et le Uon britannique grondait devant l'inutilité de tant d'efforts.
La troisième section de la police militaire anglaise fut soudoyée. Un certain Mouzaffer, aventurier quelconque de la plus basse origine, qui s'était rendu plusieurs fois à Ismidt pour gagner la confiance des nationalistes, eut charge d'amorcer les préKminaires. Il composa des lettres fort compromettantes que ses hommes déposèrent dans les poches ou dans les maisons des nationalistes les plus en vue ; la police anglaise devait aller les y chercher. Ne faut-il pas que les perquisitions servent à quelque chose ? Ces lettres justifieraient les arrestations.
Cependant, les nationalistes possèdent à Constantinople une organisation de police supérieure à tout ce que l'on peut imaginer. Elle n'eut aucune peine à éventer l'affaire, dont elle suivit avec soin tous les développements. Un jour, ]\Iouzaffer bey fut arrêté, puis emprisonné. Sous le coup de son indignation, croyant à quelque méprise, il envoya, par un ami, au haut commissariat britannique, une longue épître exposant tous les services rendus, rappelant les promesses qui lui avaient été faites et demandant d'urgence, pour lui et sa famille, cinq cents livres turques à titre d'à compte sur ce qui lui était dû.
La requête ne par^-int pas à destination. Exaspéré, IMouzaffer en écrivit une seconde qui faisait mention de la première. Celle-ci passa, et c'est ainsi que le général Harington connut que son complot était éventé.
Pour lui, l'incident ne manquait pas de gravité ; il s'efforça d'en prévenir les suites.
Un matin, les trois commissaires interalliés sont convoqués d'urgence. Le complot leur est dévoilé : un commandant turc doit assassiner le général Harington ; ensuite, les chefs nationahstes de Constantinople s'empareront du pouvoir.
La situation est des plus graves, et des répressions immédiates s'imposent.
Le général Pelle et le marquis Garroni sont sceptiques ; ils demandent des preuves, le haut commissaire anglais se trouble : il y a bien une grande quantité de bouts de cigarettes venant de Samsoun,
trouvées dans une maison de Scutari, les fameuses lettres récoltées dans les poches des nationalistes et, surtout, des suspicions sans nombre. «C'est peu», répondent France et Italie. Le haut commissaire anglais insiste : tout est préparé pour placarder à travers la ville la genèse du fameux complot, les journaux bien pensants sont avisés, leurs articles vont sortir. France et Italie continuent à sourire, se refusent à prendre l'affaire au sérieux et conseillent de surseoir aux arrestations.
Le général Harington dut aller à Londres se justifier du lidicule de ce coup d'épée dans l'eau, mais ses parentés avec la cour d'Angleterre lui épargnèrent tout blâme officiel. Il revint à son poste, et cette histoire tragi-comique n'est qu'un épisode insignifiant auprès des tragédies réelles qui, chaque jour, secrètement, ensanglantent Constantinople.
Damad Férid, l'Entente libérale, les invasions grecques, l'intrigue politique à Constantinople et en Anatolie, tout cela représente des milliers de vies impitoyablement sacrifiées et la lente formation d'une haine que chaque attentat nouveau fortifie. L'élément levantin, cause première d'un état de fait qu'il a encouragé de son mieux, en est lui aussi la victime. Il est contaminé à son tour par l'angoisse latente qui plane sur la ville et mille fois plus désorienté que l'élément musulman, car celui-ci sait vers quoi il marche et pourquoi il se débat.
Dans la ville immense, sous l'éblouissant soleil qui berce tant de détresses que côtoie la plus parfaite insouciance, qui caresse des visages crispés d'angoisse, d'autres indifférents jusqu'à l'atonie, tous les contrastes, toutes les oppositions se coudoient. Les coupes sombres faites par le feu se trouent de grandes échappées sur le plus large horizon qui soit. Partout, affirmant leur présence, accaparant le haut du trottoir et le milieu de la chaussée, officiers et soldats britanniques font jouer leur badine et sonner leurs talons.
Parfois, cependant, ils semblent embarrassés de leur personne ; les musulmans se détournent avec soin et ostentation, l'élément chrétien leur lance un coup d'œil craintif. Ils sont seuls, irrémédiablement étrangers dans ce proche Orient, tout autant qu'en 'Egypte et aux Indes.
A Stamboul, les yeux assombris des passants, leur humeur morose soulignent mieux encore la menace latente ; là, les officiers anglais ne s'aventurent qu'en nombre et solidement armés, tandis que l'uniforme français se promène tout seul, ouvertement, visiblement narquois devant l'agacement britannique; et, devant le bleu horizon, la foule musulmane retrouve le sourire.
Toute la question était là.
Ce prestige de la France en Orient, l'Angleterre ne voulait pas
l'admettre. Il était pour elle l'insupportable et vivante critique de
sa politique orientale. A Constantinople, cependant, plus qu'ailleurs,
il s'affirmait. Nous y étions à l'aise, ayant pour nous les sympathies
de tous.
Au début de l'occupation interaUiée, nos officiers, sur l'ordre pressant de leurs chefs, essayèrent de se lier avec leurs camarades anglais. Ceux-ci leur opposèrent une fin de non-recevoir des plus catégoriques, et la scission s'opéra entre les deux camps. Chacun eut sa vie bien nettement distincte et ses plaisirs aussi.
Bientôt, le camp britannique entama les hostilités, d'abord sous une forme atténuée, puis avec une vigueur de plus en plus grande. Longtemps les nôtres voulurent ne pas comprendre, tant l'agression leur paraissait absurde. Elle était cependant parfaitement raisonnée.
C'est le 15 mars 1920, dans cette journée tragique où Constantinople sentit s'abattre sur elle le poing anglais, que la situation anglofrançaise se précisa. Beaucoup d'officiers français s'étaient liés d'amitié avec les officiers turcs, tous nationalistes bien entendu, qui se trouvaient alors ouvertement dans la ville. Une véritable camaraderie les unissait : parler la même langue, lire les mêmes livres prépare à l'amitié ; et, lorsque la brutale agression que rien ne justifiait frappa leurs amis turcs, les officiers français ne se gênèrent pas pour dire à voix haute ce qu'ils en pensaient.
Ce jour-là, Stamboul, atteint de cécité devant l'uniforme britannique, salua longuement le bleu horizon, quel que fût son grade.
Voici encore quelques notes prises sur le vif psu après cet évéaemîat qui marquait la volonté très claire des Anglais d'en finir uae fois pDur toutes avec la fiction interalliée.
Dans la grande rue de Péra, entre cinq et sept, une foule indescriptible : tous les résidus de l'univers déambulent vers on ne sait quel but, se heurtant, s 'enchevêtrant, masse bornée, maladroite et seule ne s'assouplissant que devant l'uniforme britannique. Les officiers anglo-levantins passent, la badine à la main, d'autant plus raides qu'ils sont plus levantins et doivent le faire oublier. Le nombre de eurs galons est incalculable ; ils deviennent colonels avant d'avoir été sergents.
Quelques vrais Anglo-Saxons, officiers de carrière, représentent la vieille Angleterre dans tout son impérialisme et fendent la foule amorphe en vainqueurs. D'autres s'étalent en long et en large dans les voitures et les autos. Chauffeurs et cochers luttent de vitesse ; c'est à qui écrasera le mieux le piéton.
Le tramway Taxim-ChichU passe, plein à déborder comme toujours. Un officier français monte, avec sa femme, et cherche à se caser sur la plate-forme avant. Tout est pris à l'intérieur, et les femmes ne sont pas admises à l'avant. La Française hésite, s'arrête; aussitôt un officier turc se lève et offre sa place. Le mari remercie, les deux hommes échangent quelques mots aimables.
Quelques instants après, deux « nurses » anglaises cherchent à s'introduire dans la place; elles portent leur uniforme d'infirmières : tenue d'été, chapeau de paille à ruban rouge. Jouant des coudes, écrasan4: les pieds qu'elles rencontrent au passage, elles s'installent, la première à l'intérieur, debout, la seconde sur la plate-forme interdite aux femmes. Le distributeur de billets etlewattman turcs s'efforcent en vain de mettre un peu d'ordre dans cette anarchie. Ils cherchent à faire entrer l'intruse de la plate-forme dans le compartiment réservé aux femmes. Des nô énergiques, des déclics de mots incompréhensibles pour des Turcs répondent à leurs exhortations. De guerre lasse, ils haussent les épaules, rient et échangent avec les deux officiers des regards ironiques. Ils renoncent à la lutte. Triomphantes, les nurses restent sur leurs positions; elles toisent l'adversaire, sans comprendre
son infini mépris pour une rudesse si peu féminine. La Française sourit.
A Bebek, sur la rive européenne du Bosphore, le tramway va se mettre en marche vers le pont de Galata. L'heure est adorable, le premier rayon du couchant frise l'eau bruissante et la colore violemment, le ciel a des sérénités infinies. Malgré tout, il fait bon vivre.
Un soldat anglais monte sur la plate -forme avant; le wattman essaie de lui faire entendre qu'elle est réservée aux officiers et à la police. Réponse : nô. Intervention du contrôleur et de plusieurs employés. Toujours nô. Ce nô anglais est proverbial à Stamboul et à Péra. Une pancarte précisant le règlement : « réservé aux officiers des puissances alliées et au personnel de la police», est montrée à l'Anglais. Réponse : nô, nô. Il ne reste'plus qu'à tendre un ticket à cet entêté ; mais il grince des dents, frappe violemment le bas flanc du tramway de sa badine et hurle nô, wd.au paroxysme de la rage. On n'insiste plus; le tramway part enfin : l'Angleterre a vaincu.
Une heure après, le même véhicule rentre vers Bébek et passe devant Arnaout Keuy. Deux officiers français de l'état-major général montent sur la plate -forme avant déjà bondée. Un officier anglais, tenant par la taille une jeune Anglo-Saxonne, flirte, confortablement appuyé sur l'espèce de capot surmonté d'une manivelle, place du wattman. Le dos de l'officier anglais arrête le plein fonctionnement de l'appareil. Le wattman heurte légèrement le gêneur et lui dit ; « Pardon, Monsieur », indiquant son embarras. Celui-ci, furieux, se retourne, lance un juron, reprend sa position première. Le wattman échange quelques mots en turc avec le contrôleur, exprimant sa résignation. Les officiers français évitent d'engager un incident diplomatique : on leur reprocherait une fois de plus leur vivacité ; et le tramway continue sa marche de tortue, l'appareil toujours bloqué par le dos de l'Anglais.
Il n'y a certes pas que des histoires de tramway : il y a les histoires d'ivresse, bien autrement sérieuses, et l'usage abusif de la cravache, qui font mieux comprendre encore pourquoi l'Egypte et l'Inde recherchent leur indépendance.
Cinq heures sonnent à Stamboul; le grand bazar couvert est dans
la pénombre. Au souk des tapis, les marchands turcs assis devant leurs étalages parlent de la dureté des temps.
Peu d'acheteurs. Des officiers français passent, s'arrêtent, regardent quelques tapis. On leur sourit courtoisement. Ils s'éloignent. Un colonel anglais, escorté de ses officiers, se campe devant un vieux Boukhara, le fixe, le soupèse, et, cassant, hautain, s'enquiert du prix en quelques monosyllabes parfaitement inintelligibles. Le marchand répond. Le colonel n'a pas entendu. Il jure, sacre, menace le marchand de sa badine et arrache de son clou le précieux tapis qui gît sur le sol dans toute sa splendeur veloutée. Le marchand reste impassible, le colonel lève sa badine, des soldats turcs surgissent on ne sait d'où et entourent graduellement les officiers anglais. Ceux-ci hésitent. Que va-t-il se passer ? L"ne bagarre, comme il y en eut tous ces jours derniers ? EUes ne furent pas à l'avantage des durs maîtres du moment. Ils cèdent la place après quelques jurons et un violent coup de pied dans l'infortimé Boukhara.
Ils ont disparu. Les soldats turcs se sont assis; autour d'eux les marchands se groupent. Le plateau du café circule, les cigarettes s'aUument, et l'on commente à mi-voix les dernières nouvelles arrivées de l'AnatoHe.
La nuit est tombée; il n'y a pas un uniforme anglais qui oserait se risquer dans Stamboul ; par contre, la plupart des officiers français y ont élu domicile ; c'est leur hemre, ils flânent, vont et viennent, sans jamais entendre la malédiction de l'Islam. Leur sport favori est de faire, aux nuits de clair de lune, le grand tour des vieux murs en auto. L'uniforme français est la protection la plus efficace.
Onze heures du soir sur la place du Taxim, devant la rue Hayas pacha. La nuit est splendide. Les Français qui affectionnent ce quartier du haut Péra rentrent chez eux, à pied, pour en savourer la douceur, et l'on cause, entre soi, d'un groupe à l'autre, comme dans une ville de province.
Quelle quiétude, quelle détente, après l'énervement d'une journée difficile, des nouvelles contradictoires lancées par les agences affolées I Le charme d'autrefois, l'incomparable charme renaît et s'épanche sur toutes choses. L'optimisme revient à pas furtifs. Après tout, n'est-ce
CONSTANTINOF-LE 203
pas encore ici le paradis sur terre? Mais une dissonance se produit : une patrouille anglaise passe, raide comme le destin. O ironie du sort ! ô vengeance ! sur quoi va-t-eUe donc buter ?
Parmi l'amoncellement des autos militaires qui reposent après leur rude labeur quotidien, des officiers anglais, ivres autant qu'on peut l'être, s'obstinent à chercher une invisible issue, et leurs rauques clameurs s'élèvent; les poings s'en mêlent; des chants dénués d'harmonie dévoilent soudain les pensées Jes plus secrètes de ces amoureux du silence. La patrouille approche ; sans regarder, elle passe, elle a passé. Elle n'a rien vu, rien entendu. Le tapage anglais n'est pas du tapage.
Un vieux diplomate turc a longuement regardé la scène, écouté les vociférations, et se tournant vers ses amis européens : « Voilà bien ce que l'on peut appeler la paix anglaise : vaut-elle mieux que la nôtre ne valait ? Qu'en pensez-vous ? »
Je me souvenais du grand calme, de l'ordre que je venais de voir en Anatolie.
15 mai 19^2
Dans Constantinople, ville anglaise, l'étau se ressene lentement, impitoyablement, les amendes pleuvent dru comme grêle, les réquisitions sévissent à tort et à travers avec une impitoyable rigueur. Ainsi les Turcs comprennent que les grands meneurs de la politique anglaise ont pris de fortes résolutions.
Il y avait eu, récemment, c'était en mai 1922, un semblant d'apaisement. Les optimistes s'en félicitaient, les "sages secouaient la tête. Ne se souvenaient-ils pas que ces courts répits précédaient toujours de violentes reprises? Ils avaient raison :1a manière forte s'affirme plus âprement que jamais. Est-ce l'iiritation de se heurter sans cesse à l'insaisissable ? La pohce britannique et les hauts fonctionnaires ont perdu le calme et la mesure. Tout ce qui vit, respire et se meut dans la plus frémissante des fourmilières se ligue contre l'ennemi commun : l'Anglais. Il riposte par le poing, par la cravache, par la prison, par l'amende ou la réquisition et inculque ainsi à tous cette leçon de nationalisme qu'il a répandue d'un continent à un autre, par tout l'Islam exaspéré.
Est-il, de par le monde musulman, une famille aisée n'ayant pas l'un des siens à Constantinople ou quelque ami qui ne s'y rende, de temps à autre, pour im but politique ou commercial ? Tous aiment à se letremper dans cette atmosphère chargée d'espoirs, vivifiée, malgré tout, par les combats si proches.
C'est le matin, à Péra, dans la fraîcheur qui précède les heures chaudes. Le marché en plein air bat son plein. Les policiers anglais circulent, la badine en main, et cinglent volontiers au passage les mollets des vendeurs et des acheteurs. Tout est prétexte à leur intervention. La foule ne résiste pas : elle enregistre. Pour une volaille portée la tête en bas, cinq livres, et, si, au premier mot, vous n'avez pas compris, dix livres. Pour im geste de colère ou de protestation, vingt livres, trente livres, cinquante même, suivant l'importance de celui qui l'osa. Pour une denrée de fraîcheur douteuse, vingt-cinq hvres; mais, cet impôt prélevé, vous pouvez vendre votre marcUandise avariée, laisser votre éventaire au travers du chemin, porter votre poulet la tête en bas, voler au change, tromper de toutes les manières : peu importe, si vous avez payé.
Le policier anglais entre, au hasard, dans une boutique. Le propriétaire a compris. Il tend quelques livres; c'est insuffisant. L'homme tourne et retourne ; il ne trouve rien et sort. Sur le seuil, il hume l'air et lui découvre quelque chose de suspect : pour une mauvaise odeur, réelle ou imaginaire, trente livres.
Un curieux s'est arrêté, regarde la scène ; son visage reflète quelque ébahissement. En route pour le poste le plus voisin, où il se trouvera en nombreuse compagnie. Cinq livres, ou une heure de promenade forcée sur la terrasse du poste. Les malins paient et s'esquivent, les naïfs préfèrent marcher. Au bout d'une heure, ils s'arrêtent, déjà fourbus. Vingt livres, ou une seconde heure de marche ; ils s'obstinent et recommencent à tourner, stimulés par la badine ; mais la troisième heure est à cinquante livres; alors, exténués, hors d'eux-mêmes, ils commencent à comprendre le jeu, et paient n'importe quoi, pour en finir.
Un ouvrier typographe rentre chez lui. Il est tard, les policiers l'arrêtent, le fouillent et se saisissent du revolver indispensable à tout
homme sensé qui circule la nuit dans Constantinople. La taxe habituelle est de vingt hvres ; l'ouvrier se prépare à les donner. C'est quarante, lui dit-on. Il proteste : soixante. Il refuse : on le fouille à nouveau. Il vient de toucher son mois : quatre-xdngt-deux li\Tes turques ; elles lui sont enlevées.
Et c'est en vain que, le lendemain, son patron, un Français, réclamera lui-même cette somme à la pohce anglaise. Jamais elle ne rend l'argent.
Où va-t-il ? Que devient-il ? Il ira dans la caisse des fonds secrets, si vite épuisés, et dont le colonel [Maxwell, grand chef de la poHce anglaise, est l'incomparable pourvoyeur.
A côté des amendes, il y a les réquisitions, et c'est là, surtout, que le grand artiste excelle. Pendant quelques mois, les Turcs de bonne famille sont encouragé? à rentrer chez eux. Ils reprennent confiance, meublent à nouveau leurs maisons saccagées, remplissent les armoires vides, sortent ce qu'ils ont pu cacher. Alors, l'inéluctable catastrophe se produit; un officier anglais sonne à la porte : «Dans une heure, je m'installe chez vous ». La maison est gardée, il faut partir, et non sans avoir fourni ce qui manque, complété les douzaines de draps, les cuillers à café, la vaisselle, sans compter qu'il faut subvenir encore aux fantaisies saugrenues qu'invente l'humour britannique.
Tout cela soulève une stupeur indignée. L'Orient ne s'accoutume pas encore à ce fait nouveau pour lui : la corruption du fonctionnaire anglais. Jusqu'à ces dernières années, le mot Angleteire équivalait pour lui à celui de justice, une justice un peu raide, impersonnelle, ne faisant pas grand cas de ce que pensait ou ne pensait pas l'administré, « the native », mais s'efforçant tout de même d'être juste.
Aujourd'hui, il semble qu'une folie de suicide ait saisi le colonial anglais.
A côté des incidents tragiques, il y a les incidents gais : celui du grand \àzir arrêté dans son auto et conduit au poste pour délit de vitesse; celui du secrétaire d'ambassade également arrêté pour avoir sauté sur l'embarcadère avant l'arrêt du bateau. Il n'était pas Anglais, bien entendu.
La brimade n'épargne personne, sauf ce qui, de près ou de loin, est anglo-saxon. Elle adopte, lorsqu'il s'agit de Turcs nxilitants, des moyens plus définitifs.
« Ils ne lâcheront jamais volontairement Constantinople », vous disent là-bas les gens de toutes opinions, de toutes provenances, les uns agacés, les autres résignés, la plupart avec rage, car la ville est vraiment aux trois-quarts ruinée.
Coupée de l'Anatolie et de la Thrace, surchargée de misère, de mécontentements et d'intrigues, elle n'est plus aujourd'hui que le spectre d'elle-même et perd chaque jour ce qui semblait être son impérissable beauté.
Mais, sous l'acceptation apparente, quelle volonté réelle de se défendre ! Les gens qui ont ainsi tout perdu acquièrent une énergie nouvelle, un nouveau caractère. La police anglaise cingla des sensibilités à vif, et l'on découvre, tout à coup, avec stupéfaction, à quel point l'élément turc prédomine ici.
Pour tous les Turcs, Constantinople représente le passé, Angora, le présent. L'une est aux mains de l'ennemi, l'autre est la citadelle de la résistance.
Constantinople, siège principal de l'erreur britannique en pays d'Orient, expose aux yeux du monde entier les fautes d'une politique vieillie, absurdement arbitraire et qui n'a plus, pour se justifier, un certain ordre et de gros moyens. Une profonde vétusté se trahit sous de si grandes violences. Les occupations à grand fracas ne sont pas les plus durables.
Que pèsent aujorn^d'hui la pauvre politique du Phanar et son éternelle et stérile intrigue? C'est cependant sur cette planche pourrie que s'appuie l'action anglaise à Constantinople. Elle nous combat, nous et nos œuvres, aussi âprement qu'elle combat les Turcs : l'Angleterre a fait de la corruption grecque son fidèle second.
A Constantinople, tout se dérobe devant l'ennemi; ce ne sont que des ombres qu'il garde entre ses mains, h' Intelligence service a semé le vent; il récolte la tempête.
CONSTANTINOPLE lOJ
L'organisation nationaliste se renforce chaque jour. Pourquoi persiste-t-elle à faire fond sur nous ? Est-ce parce que l'hostilité franco-anglaise en Orient est de plus en plus apparente ? Non, les Turcs ont cessé de tabler sur les discordes des puissances dont ils finissent toujours par être victimes. Une raison bien autrement profonde détermine leur attitude envers nous.
La révolution de 1908 et le nationalisme actuel ne sont pas étrangers à notre influence, et voilà ce que les Anglais ne peuvent nous pardonner. Sans nos écoles, sans nos livres, les idées nouvelles n'auraient pu se propager avec une telle rapidité ; nous avens dès le début participé inconsciemment à ce grand mouvement oriental, et les Orientaux s'étonnent à juste titre que nous soyons si longs à le comprendre.
Même après 70, notre prestige intellectuel en Orient ne fut pas sérieusement atteint. L'Angleterre, l'Italie, l'Autriche, l'Allemagne s'évertuèrent en vain à le détruire. Nos grandes écoles congréganistes firent toujours prime, grâce au tact, à la science et au dévouement de nos religieux, et nul se saura jamais assez reconnaître, en France, ce que l'expansion intellectuelle française doit au lycée franco-turc de Galata Serai, dont l'un des maîtres les plus distingués, M. Blanchong, vient de mourir, après trente-quatre ans d'enseignement à Constantinople. Ainsi que la plupart de ses collègues français, il ne quitta pas son poste en 1914. Le directeur turc, Salih Arif bey, tint courageusement tête aux Allemands, et, pendant toute la guerre, les classes se firent en français. Les représailles exercées par le haut commandement allemand n'y changèrent rien. Les professeurs allemands qui s'introduisirent dans la m ison se trouvèrent si complètement isolés que, d'eux-mêmes, ils partirent, sans demander leur reste.
Avant la création du lycée de Galata Serai, en 1868, la Turquie ne connaissait que l'enseignement primaire donné dans les écoles de quartier et l'enseignement supérieur des cours des mosquées et des écoles spéciales. L'enseignement secondaire était inconnu.
M. Bourée, ambassadeur de France, encouragea le Gouvernement
2o8 ANGORA, CONSTANTINOPLE, LONDRES
turc à créer des établissements d'enseignement secondaire dans les principales villes de l'empire, et Galata Serai", patronné par le sultan Abdul-Aziz, fut le premier essai. Cent cinquante bourses réparties entre -\Iusulmans, Arméniens, Grégoriens, Grecs, Bulgares, x\rméniens catholiques, Latins et Juifs, tous sujets turcs, formaient le principal noyau de l'effectif. Les élèves payants étaient admis sans distinction d'origine.
La France accordant au lycée une subvention annuelle de 500.000 francs, l'administration et une grande partie de l'enseignement furent confiés à des fonctionnaires français. L'enseignement était obligatoirement donné en français, d'après le programme universitaire français augmenté de cours de grec moderne et de langues orientales ^.
a Les Grecs, naturellemxent peu enclins à favoriser tout ce qui peut donner de la cohésion et de la force à l'empire, se plaignaient de la part restreinte faite à l'étude de leur langue et s'en montraient fort mécontents. »
Le lycée de Galata Serai eut des débuts orageux, mais il obtint un résultat sans précédent : l'apaisement des querelles de race. L'esprit de tolérance de la maison fut tel qu'il l'emporta sur les préjugés de chacun, et la courageuse attitude de Salih Arif bey, pendant que l'Allemagne parlait en maître à Constantinople, maintint le renom du lycée ; mais ce fut au prix de deux hivers sans feu, presque sans viwes; les dons des familles turques permirent de ne pas fermer les portes. Malgré tout, pendant l'année scolaire 1916-1917, neuf cent cinquante élèves, presque tous turcs, travaillèrent à Galata Serai.
Aujourd'hui, ils sont mille environ. Lorsque je visitai le lycée, en 1921, je vis sur le même banc un jeune fils d'Abdul-Hamid, au fin visage attristé, et des enfants de nationalistes militants et des fils de hauts fonctionnaires du palais impérial. J'admirai la tenue des classes, des dortoirs, la propreté des cuisines, la sagesse des enfants et la patience des maîtres.
I Étude publiée dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 187.1 par M. de Salve, premier directeur du lycée de Galata-Seraï.
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Le grand livre de Galata Seraï contient les noms les plus connus de la Turquie. Il suffit de le feuilleter pour y retrouver toutes les traces de l'éclosion du nationalisme, et, lorsque Hamdoullali Soubhi bey, alors ministre de l'Instruction publique à Angora, décréta, en 1921, que l'enseignement du français serait dorénavant obligatoire dans toutes les écoles de l'AnatoHe, il suivait les traditions de Galata Serai, lui qui parle français comme un Français de France.
La grande misère de Constantinople, entretenue par quatre ans d'armistice, par l'invasion de l'Anatolie occidentale et de la Thrace, qui firent refluer svu" la pauvre ville une multitude d'émigrés, est affreuse. Le flot russe chassé par les so\dets est venu s'y ajouter.
La détresse turque se cache, elle est trop fière pour exposer ses souffrances. Dans l'immense quartier de Stamboul rongé par le feu survivent les mosquées et quelques maisons de bois sauvées du désastre, on ne sait comment. C'est là que le Croissant rouge hospitalise la foule des réfugiés venus de l'Asie Mineure, de la Thrace ou même de la Crète, Ce sont presque tous des femmes et des enfants.
Chaque nouveau convoi est dirigé sur des mosquées réservées au premier triage. C'est là que se voit le dénuement le plus atroce. Arrivés de la veiUe ou de l'avant- veille, les malheureux sont encore dénués de tout. Ils s'efforcent de s'organiser, déblaient chacun leur coin, vont à la corvée de l'eau; l'ordre et la propreté commencent à s'établir.
Quelques pas plus loin, dans une rueUe écartée, une femme encore jeune loge avec ses huit enfants dans une maison à demi détruite. EUe s'ingénie à la rendre habitable. Les enfants sont beaux et solides sous leurs pauvres vêtements; la minutieuse propreté des intérieurs turcs se retrouve partout ; quelques lambeaux de ce qui fut le foyer ont été emportés dans l'exode, une vieille étoffe de soie, un morceau de tapis, et, grâce à ce sens de la décoration que les sinistrés gardent encore, ce dénuement n'est pas sordide ; mais il pleut et vente aujourd'hui dans le grenier où dorment les huit enfants. La femme n'a rien demandé, mais, devant le geste de compassion émue que suscite sa
Galis- A )isora
peine, elle cache sa figure et sanglote éperdument. Elle parle du passé : c'était hier...
Plus loin, ce sont d'autres mosquées, d'autres médressés remplis jusqu'au bord, et toujours le même ordre, le même soin dans chaque étroit carré entouré de toiles réservé à une famille.
L'œuvre du Croissant rouge, ses dispensaires, ses ouvroirs vivent de la charité turque et d'autres dons musulmans.
Je vois encore cette grande maison de bois, seule survivante de tout un quartier turc totalement brûlé, en bordure de Péra : la maison de l'enfance. Toutes les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer l'air et la lumière, le combustible manquait. Les orphelins sinistrés étaient soignés avec le plus ingénieux dévouement. L'indispensable ne leur manquait pas. Chacun travaillait. Le grand luxe de la maison était son éblouissante propreté, une vue incomparable, la gaîté grave des enfants.
« Quand la guerre finira-t-elle ? » me demandaient les plus grands. Sans l'admirable entr'aide turque, l'état d'armistice serait pire que la plus terrible des guerres.
Le drame qui se joue à Constantinople depuis 1918 est d'une cruauté aussi absurde qu'inexcusable. En reculant volontairement la paix qui, pour eUe, ne peut être que le mandat anglais sur l'Orient, Syrie comprise, l'Angleterre a semé plus de ruines et de haines qu'il n'en faut pour détruire à jamais le bon renom de l'Europe.
Qu'est devenu Péra, aujourd'hui ? Ce poste avancé de la civilisation occidentale, placé devant le seuil asiatique, est le modèle de toutes les incohérences.
Le grand courant humain qui sans cesse le sillonne cache dans ses replis le malaise intolérable de la population levantine, car celle-ci souffre tout autant que l'autre et ne possède pas ces qualités d'entr'aide qui allègent les plus grandes misères. Elle est la proie d'un malaise intolérable, et tue les heures en errant sans trêve, on ne sait vers quel but.
Travailler ? Où ? et de quelle manière ? La vie commerciale
et économique est frappée à mort, la sécurité n'existe plus. Voler ? oui, quand c'est possible.
Les caractères ethniques de cette foule s'effacent sous le nivellement d'une pareille angoisse. Seuls, les Russes surnagent, et leur vigueur physique résiste au jeûne, leur optimisme vainc le découragement.
Les Levantins, frappés dans leur commerce et dans leurs biens, ont une dernière passion : l'intrigue. Elle sévit ici sous toutes les formes, peste bien plus nocive que la véritable devenue à peu près endémique, ainsi que le typhus et tous ces maux que les émigrés transportent avec eux.
Intrigue et corruption ravagent la colline européenne : corruption anglaise, intrigue bolchevique, asiatique, européenne; intrigue interalliée plus stérile encore ; sapes allemandes, postes d'écoute russes ; la nuit, les coups de feu partent tout seuls. Le gardien britannique assiste impassible.
Dans le grand caravansérail, terrain neutre sur lequel tous les conspirateurs travaillent, les plans fantastiques s'élaborent entre deux coupes de Champagne; Péra est le miheu de culture de toutes les révolutions.
L'Europe est bien plus loin encore qu'on ne l'imagine, car elle est hantée par ses propres difficultés ; d'autre part un barrage la sépare de l'Asie :tout cela contribue à un isolement à peu près total; ce barrage, véritable cordon sanitaire, épuise le système nerveux des organismes longtemps soumis à ce régime.
Tombez à l'improviste dans cette effervescence, vous vous persuaderez que le dénouement, quel qu'il soit, est proche, et, gagné par la fièvre locale, vous attendez, partageant l'énervante angoisse qui vous entoure, persuadé que, demain, quelque convulsion suprême dénouera la situation. Le temps passe, il faut rentrer, manquer le grand spectacle. A peine éloigné, lassé d'interroger en vain, vous oublierez. Alors, soudain, toujours à l'improviste, la foudre tombe, l'impossible arrive, et l'Europe ne comprend pas.
Il en fut toujours ainsi, disent les vieux habitués de Byzance. Non, ce n'est pas tout à fait exact. L'horizon s'est formidablement
élargi. Les peuples asiatiques ont appris à coordonner leurs observations. Voilà le fait nouveau.
Que contient Constantinople ?
Un califat branlant, un séparatisme vigoureux, une occupation incohérente, un oppresseur résolu, des minorités qui poussent des clameurs perçantes, sans aucunement savoir ce qu'elles veulent, ime majorité qui couve ses rancunes et attend son heure, le fond du panier de la grande flibusterie internationale.
Il y a aussi d'honnêtes gens, mais ceux-ci sont le petit nombre, et se demandent chaque jour ce qu'ils font dans cette galère anglaise.
Des incendies dévorent la ville, le pillage la ravage; lorsque son sort se résoudra, pareille à la Thrace, à l'Anatohe occidentale, elle ne sera plus qu'une sorte de nécropole d'où surgiront quelques monuments du passé, rongés à l'intérieur par le vol, par la ruine.
Ce sera l'aboutissement du fameux concert des puissances, dans lequel seule la France aura joué le rôle ingrat du désintéressement.
Malgré tout, Constantinople revivra, car elle est immortelle comme l'Asie, mère de tous les peuples.