LE LIÉ VRE : HIS TOIRE
non sans raison qu'ils ne sont pas d«a gens bien ^réabtes, ceux qui passent leur journée à « chacier as lièvres ». Le Menagûr de Paris (xiv8 siècle) déclare froidement que l'on connaît l'âge d'an lièvre « au nombre des pertuis [trous] qui sont dessoubs la queue, car pour tant de pertuis, tant d'ans ». Le roman de Perceforest (xv« siècle) proclame que « besoin fait vieille trotter, et cremeur [crainte] fait lièvres tumber ». Cotgrave donne à son tour ce proverbe du xvi» siècle : « En petit buisson trouve on grant lièvre... n Mais on pourrait multiplier à l'infini ces citations, sans même recourir aux traités spéciaux de chasse, et il vaut mieux s'arrêter là.
Comme chez les Romains, la viande du lièvre passait chez les Français du moyen â^e pour avoir certaines propriétés plus ou mtnns agréables. D'abord, un proverbe du xv" siècle affirme que « ce n'est pas viande preste que Uèvre en genestaî ■. Ambroise Paré croyait que la chair du lièvre marin « gaste les poulmons » ; il est vrai que ce « lièvre marin », c'est une sorte de mollusque, voire de poisson.
Mais c'est surtout Habert, dans son poème de l&Chasse auHevre avecques Us lévriers que nous avons cité au chapitre I^', qui nous décrit les effets miraculeux de la chair du Uèvre : rôtie, dit-il, cette viande remédie au flux de ventre et à la dyssenterie ; le foie de l'animal guérit les maladies de foie; sa cervelle, les maux de dents des petits enfans; son fiel, bien sucré, est favorable aux yeux chassieux ; son sang fait disparaître les dartres pourvu qu'on l'ait bien « fricassé >; sa fiente, à condition qu'on la porte en quelque sachet sur soi, empêche l'action « non de Vénus, mais de la conception n, et arrête u des mois le cours fluide d ; enfin certain petit 05 qu'on tire de ses jointures guérit la colique. Comme on voit, c'est tout une pharmacie que Mcdtre Janot,
Au xvni* siècle, on lui attribuait encore des mérites médicaux. M"* de Sévigné écrit par exemple le i*' juillet 1685 : « Pour vous
loo LE COURSÏNG
iaixt juger de l'état de ma jambe,... je mardie tant que je veux ; je mets d'une eau d'émeraude... si j'en ai besoin, je mettrai du sai^ de lièvre n. Dieu fasse qu'elle n'en ait pas eu besoin I Et aujourd'boi n'est-ce pas encore une tradition populaire que la diair du lièvre donne des rêves ?
Elle n'en est pas moins fort appréciée. Certes la BibU (éd. Sad, Lévit. XI) dit que ■ le Uèvre est impur parce que, quoiqu'il rumine, il n'a point la corne fendue ». Mais Grimod de la Reynière a écrit ces phrases définitives :
« Janvier nous offre des lièvres ezcellens et dans toute leur maturité ; on doit préférer ceux des montagnes à ceux des plaines, et, quand ils ont été bien courus à la chasse, ils n'en valent que mieux. »
Ainsi la chasse aux lévriers n'a jamais nui au lièvre à la royale : c'est Grimod de La Reynière qui Ta dit, et Grimod de la Reynière s'y connaissait.
MŒURS I^ lièvre est une bête romanesque, pleine de fantaisie ; et il faut l'avoir vu, à la tombée de la nuit, jouer dans les champs : rôder en flairant, puis tout à coup bondir sans raison apparente, partir d'une course folle, s'aplatir soudain à terre, après quoi on le voit bientôt surgir à une bonne distance de l'endroit où il avait disparu, assis sur son séant, remuant ses longues oreilles et agitant ses pattes...
Bien qa'Û vaque à ses affaires durant la nuit, par prudence, il voit très bien en plein jour. Mais c'est dans la journée qu'il dort, ou qu'il soi^e, bien caché dans l'abri confortable qu'il a choii^. Car il a un art merveilleux pour éhre sa demeure. H prévoit admirablement les changements de temps, et d'une motte de terre, d'un bouquet d'herbes, du plus petit pli de terrain, il se fait un ^te où non seulement il se trouve à l'abri du vent, du froid et de la pluie, mais où il est si bien dissimulé qu'il faut tout le flair du chien pour
LE LIÈVRE : MŒURS loi
le découvrir. Ce ne sont que de jeunes bouquins sans expérience on des péies de famille affolés par la passion, dans la saison des amours, qui se couchent au hasaid, sans avoir pris soin que la couleur du terrain s'harmonise parfaitement à celle de leur robe. Ordinairement le Uèvre est tapi dans son gîte, et il en a si bien calculé les mérites qu'au Ueu de s'enfuir, il juge parfois plus prudent d'y demeurer blotti jusqu'au moment où son ennemi est presque à portée de l'atteindre, tactique qui lui réussit souvent car le meilleur chasseur peut passer auprès de lui sans l'apercevoir ; et c'est ce que montre une » histoire naturelle » de Jules Renard :
Philippe m'avait promis de m'en faire Toir un au gîte. C"eat difficile, et il faut l'œil des vieux chasseurs.
Nous traversions une éteule (les paysans disent une étoulej qu'un coteau protège contre le nord.
Un lièvre se gîte le matin, à l'abri du vent qui soufBe, et, m£me si le vent tourne dans la journée, le lièvre reste à son gite jusqu'i la nuit prochaine.
En chasse, moi, je regarde le chien, les arbres, les alouettes, le ciel; Philippe regarde parterre. Il jette un coup d'ceil dans chaque sillon i la dévalée et à la montée. Une pierre, une motte l'attire. C'est peut-être un lièvre? Il va vérifier.
Et, cette fois, c'en est un.
— Voulez-vous le tirer? me dit Philippe, d'une voii contenue.
Je me retourne. Philippe, arrêté, les yeux fines au sol, sur un point, le fusil haut, se tient prêt.
— Le voyez- vous ? dit-il.
— Où donc ?
— Vous ne voyez pas son œil qui remue?
— Non.
— Là, devant vous.
— Dans la raie?
— Oui, mais pas dans la première, dans l'autre.
J'ai beau me frotter les yeui pleins de buée. Philippe, pâle du coup qu'il a reçu au cœur en apercevant le lièvre, me répète :
— Vous ne le voyez donc pas !
Et ses mains tremblent. Il a peur que le lièvre ne parte.
— Montrez-le moi, dis-je, avec votre fusil.
— Tenez, lÂ, l'œil, son œil, au bout du canon.
I02 LE COVRSING
— Abl je ne vois rien ; épaulez, Philippe, mettei-le en joue.
Je me place derrière Philippe, et, rnSme par la ligne de mire de son fusil, je ne trouve pas I
C'ett énervant.
Je vois quelque chose, mais ça ne peut pas être le lièvre: c'est une bosse de terre, jaune comme toutes le» mottes de l'éteule. Je cherche l'œil. Je me retiens de dire & Philippe :
— Tant pis, tireil
Et le chien qui courait au loin est revenu près de nous. Comme il n'a pas le vent, il ne sent pas le tiëvre, mais il peut s'élancer au hasard. Philippe le menace, a voix basse, de claques et de coups de pied, s'il bouge.
Philippe ne me parle plus. Il a fait l'impossible, et il attend que je
Ohl cet oeil noir, rond et gras comme une petite prune, cet œil de lièvre terrorisé, où est-il?
Ah! je le vojsl
A mon coup de fusil, le lièvre bondit hors du gîte, la tète fracassée. Et c'est bien le lièvre que je voyais. Je l'avais vu presque tout de suite, j'ai de bons yeuil J'étais trompé par la pose du lièvre. Je te croyais en boule, comme un jeune chien, et je cherchais l'œil dans la boule. Mais le lièvre se gîte allongé, les pattes de devant jointes et les oreilles rabattues. Il ne fait un trou que pour placer son derrière, être le plus possible à ras de l'éteule. Le derrière est ici et l'œil là, très loin. De là ma courte hésitation,
— C'est lâche de tuer un lièvre au gîte, dis-je à Philippe. Nous aurions dù lui jeter une pierre, le faire sauver et le tirer tous deux à la course. Il ne pouvait pas nous échapper.
— Ce sera pour une autre fois, dit Philippe.
— C'est bien de me l'avoir montré, Philippe, il n'y a pas beaucoup de chasseurs comme vous.
— Je ne le ferais pas pour tout le monde, dit Philippe.
Le bouquin est de tempéiameut très ardent et la femelle a plusieurs fois par an des portées qui sont souvent de neuf petits, lesquels naissent couverts de poils et demeurent avec la mère durant les trois premières semaines. Grâce à cette fécondité des hases, l'espèce pullulerait si on ne lui faisait ime guerre acharnée. Mais, dès sa naissance, le lièvre est en proie à ses ennemis. La hase n'élève pas ses petits, comme la lapine, dans une rabouUère, et les levrauts sont exposés à tous les dangers, sans compter celui qu'ils