‹ Animaux de sport, lévries-taureaux-coqsChapitre 53 sur 118 · LES TAUREAUX DU ROI · texte numérisé non relu

LES TAUREAUX DU ROI

Le 22, c'était le grand jour, c'était la grande fête ; c'était la grande course royale. Il y avait eu déjà le matin la petite course, la course d'essai — la prueba. Les toreros n'y avaient figuré qu'en costume noir, en négligé. Cela s'était passé sans cérémonie. On avait tué dix taureaux qui avaient tué eux-mêmes tout au plus une douzaine de chevaux, et blessé à peine deux banderilleros. Ce n'était rien, je vous le dis. C'était la course d'essai.

Mais c'était à cinq heures — lorsque le pavé brûlait, lorsque, dévoré par le soleil de la journée, Madrid n'était plus que du feu — c'était à cinq heures qu'il vous- eût fallu traverser ses rues désertes, et vous approcher de la Plazza-Mayor, aux portes de laqudle se pressait tout ce qui dans la ville n'y avait pu trouver encore entrée. Or si, n'ayant point de place réservée, à force d'argent ou à force de bras, vous aviez été assez heureux pour y péné-

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trei, un bien m^nîfique spectacle se serait d'abord offert à vos regards.

Ce n'était pas seulement le vaste amphithéâtre dn tendido qui était encombré de peuple, et les quatre étages de balcons, tendus de drap écarlate à franges d'or, des quatre façades, qui étaient garnis d'édatants uniformes, de brillants habits de gala, de parures de femmes éblouissantes ; — une foule innombrable était encore suspendue au balcon qui court autour des tcnts de toutes les maisons de la place, et les couronne ain^ qu'un diadème. A voir d'en bas cette multitude qui se penchait au-dessus de la draperie bleue de ce dernier balcon, on eût dit une épaisse cbeve- Inre relevée et soutenue par un long bandeau de soie.

Plus de soixante mille spectateurs étaient entassés dans cette immense enceinte. Plus de soixante mille regards tournés à la fois vers l'arène attendaient impatiemment l'instant où les combattants allaient y par^tre.

C'est que ce ne devait pas être une course ordinaire. Ce devait être une course royale, — une de celles qui se comptent par règnes ; de celles qui sont comme le baptême de chaque royauté naissante ; un baptême sanglant I Qu'importe, s'il est joyeux et national pour le peuple ? Non, ce ne devait point être une course ordinaire. Outre les toreros, les athlètes habituels, on allait avoir les hallebardiers rangés dans le cirque même au-dessous de la loge royale et les alguazils à cheval devant eux, n'ayant pour se défendre des taureaux, s'ils en étaient attaqués, les premiers que leurs hallebardes, les seconds que la vitesse de leurs montures ; et puis les cabaUeros en plaza.

Les cabaUeros en plaza — les chevaliers dans la place — ne sont point des toreros de profession. Autrefois, ces chevaliers étaient des nobles des plus nobles, des grands pour lesquels c'était une passion et un exercice fréquent que de se mesurer contre les taureaux en présence de la cour et dans ses fêtes, et qui ne recher-

chaient d'autre récompense de ce danger que son seul honneur. Aujourd'hui, ce sont des amateurs — nobles et chevaliers tout au plus — qui «abattent ces redoutables animaux, conformément à la tradition, sans cuirasse, à cheval, avec de petites lances appelées rejoncilios. Comme cela n'a plus Ueu qu'en de rares occasions, et même uniquement lorsqu'il y a des funciones reaies, il en résulte que ceux qui s'exposent à cette lutte, déterminés seulement par l'appât d'un bénéfice assez mince, manquant, sinon de courte, au moins de l'habitude et de la pratique qui seraient si nécessaires pour ces périlleuses entreprises, jouent absolument leur vie au hasard.

Il allait donc y avoir chance de mort de tous côtés et à ^aque instant, et par conséquent surcrcût énorme d'intérêt — et par conséquent un bénéfice de cent pour cent d'émotions sur les courses habituelles. C'était quelque chose pour les aficionados.

Enfin, Leurs Majestés parurent et prirent place au balcon principal de la casa real de Panaderia, sous le dais de velours rouge, brodé d'or, qui leur avait été préparé. I,es autres balcons de cet édifice furent occupés par les infants, par les infantes, par la servidumbre royale, par les grands d'Espagne, les chambellans, les dames d'honneur, majordomes, tous revêtus de leurs plus splendides costumes de cour.

La compagnie des hallebardiers entra dans l'arène et vint se rainer sur trois files au-dessous du balcon de Leurs Majestés.

Alors commença le cérémonial de la course.

Six alguazils à cheval s'avancèrent par l'arc de Tolède, précédant quatre calèches à six chevaux, entourées de laquais en grande livrée et de quadrilles de mafadores à pied, dans chacune desquelles se trouvait l'un des quatre cahaUeros en plaza. Ces caballeros étaient Manzano, ViUaroel, Cordoba et Artaiz. Us étaient assis chacun à la gauche de leurs parrains, le duc de Plorida Blanca, le duc de Frias, le duc d'Albe et le duc del Infantado.

Les caballeros en plaza portaient l'andea costume espagnol, la veste et le manteau de soie, le chapeau à plumes rabattu ; les matadores, leurs riches et élégants habits de majos, étincelants d'or, de perles et de pierreries.

Les voitures s'étaient dirigées vers la loge de leurs majestés et s'arrêtaient successivement au-dessous. Là, les chevaliers mettaient pied à terre avec leurs parrains et saluaient debout en se découvrant ; les matadors saluaient derrière eux en s'E^enouiUant.

Après eus s'approchèrent trente autres toreros à pied, banderilleros, capeadores et chulos ; puis les picadors à cheval, au nombre de dix ; puis les atteli^es de mules ; puis quatre troupes de volantes ou coureurs, chacune de cinquante hommes, déguisés, ceux de la première en anciens Ki^s^ols, ceux de la seconde en Indiens, ceux de la troisième en Mores et ceux de la dernière en Romains ; puis enfin vingt-quatre chevaux des écuries du roi, richement caparaçormés, conduits chacun par un valet de pied et destinés à serv4r de montures aux cabaUeros en plaza.

Tout cela défila sous le balcon de LeursMajestés et sortit de la place après en avoir fait le tour, à l'exception des algnazils, des banderilleros, des capeadors et des chulos qui prirent immédiatement position, les premiers en avant des hallebardîers, les autres aux quatre coins de l'arène.

Les cabaUeros en plaza rentrèrent bientôt à cheval, armés des rejonciUos et escortés chacun de quatre matadors tenant en main les petits drapeaux d'écarlate — lesmw/^Ais—etles grands manteaux de soie.

Ils allèrent se placer ainsi vis-à-vis des portes des deux torUes.

La première bataille allait se livrer. L'anxiété était grande, le silence universel et profond.

Enfin le chambellan, debout derrière Sa Majesté, donne le signal en agitant un mouchoir blanc et en jetant les clefs des torils. Un chulo. les ayant ramassées, les remit à l'un des alguazîls qui courut

les porter au mayoraî. On lâcha en même temps des colombes qui s'envolèrent, faisant flotter des tresses de rubans attachés à leurs pattes.

Aussitôt un roulement de tambours se fit entendre. La porte du torile du roi s'ouvrit soudain et un magnifique taureau andalou, à la devise écarlate aux franges d'aigent, s'élança dans l'arène. Aveuglé par le soleil, qui l'avait ébloui d'abord, il avait passé au milieu des quatre cabaUeros sans les voir. Mais quand il eut traversé toute la largeur de la place, apercevant les alguazils, il se précipita vers eux. Ceux-ci cependant, qui étaient sur leursgardes, trompèrent sa furie et évitèrent son attaque en s' enfuyant de divers côtés au grand galop, comme une volée de corbeaux qui se serait dispersée.

I^e terrible animal se trouvait vis-à-vis des hallebardiers qui, à son approche, se mettant en défense sans rompre leurs lignes, lui présentèrent un front hérissé d'un triple rang de piques. Il s'arrêta devant eux, mi^ssant, grattant du pied la terre, puis il s'élo^a lentement, à reculons, secouant la tête, comme s'il eût voulu dire qu'il pouvait bien se retirer sans déshonneur devant une armée entière,

. Ce fut alors, qu'appelé par des voix qui le défiaient, il se retourna brusquement. Manzano, l'un des cabaUeros, venait à sa rencontre, assisté de ses quatre matadors. Le combat devenait plus égal ; il commença vite et ne fut pas long.

Le cavalier s'était avancé seul, droit en face du taureau : dès qu'il fut à deux pas de lui, il leva le bras pour le frapper, mais en même temps qu'il lui brisait son rejonciUo dans le cou, il tombait lui-même sous son cheval éventré.

Tandis qu'on se levait partout, tandis qu'on montait sur les bancs, qu'on se penchait aux balcons pour mieux voir le malheureux Manzano, que les chulos emportaient blessé de sa chute, le taureau, blessé lui-même, mais non pas à mort, courait, plus furieux, chercher de nouveaux adversaires.

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En un instant, non sans avoii été peicé de deux autres ref(mciUos, i! eut renversé deux des autres chevaliers, Cordoba et Villaroet. qui se relevèrent pourtant cette fois et sortirent de l'arène pour prendre d'autres chevaux, ceux qu'ils montaient ayant été tués sur la place cooune celui de Manzano.

Epuisé par ses trois blessures et par la perte de son sang qui coulait à flots, l'animal s'abattit enfin mourant et un cktdo l'acheva d'un coup de cacheté entre les cornes.

Cette première bataille avait été déjà bien sanglante. Celles qui la suivirent ne le furent pas moins. I/întérêt de ce grand drame était posant ; l'action ne languissait pas un seul moment. A peine un taureau succombait-il, à peine les attelages de mules l'avaient-ils enlevé de l'arène ainsi que les chevaux qu'il avait dédiirés et tués avant de l'être lui-même, aussitôt im autre taureau reparaissait et le carnage recommençait. Six de ces vaillants animaux furent encore combattus avec des chances diverses par les chevaliers rejoneadores.

Villaroel fut le plus maltraité de tous. Un petit taureau de la Navarre, auquel une légère blessure à l'épaule n'avait rien ôté de ses forces et qu'elle avait au contraire irrité davantage, s' élançant avec une incroyable rapidité vers le cabaîlero, qu'il prit en flanc à l'improviste, d'un coup de corne lui cloua le mollet sur le ventre de son cheval. Il tomba ; mais ce ne fut pas là tout son malheur. Son chapeau à plumes, jeté aussi à terre, entraîna eu même temps une perruque qu'il portait et découvrit un chef aussi dépouillé de cheveux que celui d'un Chinois. Le pauvre homme sentit bien que c'était là ce qu'il y avait de plus amer dans sa dî^^râce car, comme on l'enlevait, son premier mouvement fut de se cacher la tête avec les mains.

Cela ne fit que redoubler les rires inhtunains qui accueillirent le malheureux à son passf^e entre les barrières, sous les gradins du tendido. Ne vous en étonnez point. Ce peuple n'est peut-être pas

plus cruel qu'an autre peuple. C'est l'ardeur de son soleil, je crois, qui lui donne une telle soif de sang dès qu'il est assis à son amphithéâtre. Et puis, il n'a pas déjà trop de pitié, mon Dieu I pour les accidents sérieux ! Comment voudriez-vous qu'il lui en restât pour les accidents ridicules ?

Une nouvelle scène était au surplus bientôt venue le distraire de cette mauvaise joie et ViUaroel n'avait pas tardé à être vengé de sa défaite. I<e même taureau qui l'avait renversé, dispersant, à sa seule approche, la cavalerie légère des alguazîls, fondit impétueusement, tête baissée, sur le triple rang des hallebardiers; mais toutes leurs piques s'étaient abaissées en même temps pour le recevoir et il t<nnba soudain, criblé de plus de cent profondes et mortelles blessures.

Celui des quatre cabaUeros en plaza qui eut toute la gloire et tout le bonheur de l'entreprise, ce fut Artaiz. Dans les six premiers combats, c'était lui qui s'était le plus vaillamment exposé au péril. Sous lui — ou SUT lui — il avait eu déjà dnq chevaux éventrés, mais ses chutes avaient été brillantes. A peine jeté à terre, il s'était toujours relevé audadeusement, portant la main à son épëe afin de se défendre, s'il le fallait, avec elle, et de combattre en fantassin. Lorsque le septième taureau, un puissant taureau de la Manche, fut lancé dans la place, Artaiz s'avança au tiot à sa rencontre, laissant derrière lui ses matadors. Les deux ennemis s'arrêtèrent vis-à-vis l'un de l'autre et se mesurèrent quelques instants du regard. On voyait que chacun d'eux n'attendait qu'afin de frapper plus sûrement. Le hardi cavalier porta cependant le premier te défi. Se retournant vers l'un de ses toreros, il lui ordonna de jeter son manteau à la tête du taureau. A cet affront, l'animal s'élança. Au même moment, Artaiz, qui avait le bras levé, lui enfonça son rejondllo entre les yeux, jusqu'au cerveau, avec une telle adresse et une telle force, qu'il le tua du coup et le fit rouler mort aux pieds de son cheval.

A cette éclatante victoire, ce fut par toute l'enceinte un tonnerre d'applaudissements et de vita, qui dut s'entendre jusqu'au fond des quartiers les plus reculés de la ville. Tous les balcons se pavoisèrent de mouchoirs flottants. C'était un beau triomphe, je vous assure ; c'était une belle récompense que cette seule et immense voix de 60000 spectateurs I II n'y a guère de lices où l'on décerne au vainqueur une pareille acclamation.

Ce septième taureau une fois emporté par les mules, sur un signe du roi, Valguazil mayor, ayant communiqué aux deux cabaUeros en piaza restés sains et saufs l'ordre que Sa Majesté leur donnait de se retirer, les accompagna hors de la place ; puis il y rentra aussitôt, introduisant les picadors à la grande lance, les picadors cuirassés et bardés de fei.

L'arène était restituée à ses mitres ordinaires. Les toreros de profession reparaissaient sur le premier plan. Après un entr'acte de quelques minutes, qui suffirent aux banderilleros, aux chulos et aux matadors pour se disposer en ordre de bataille, l'action fut reprise avec les armes habituelles ; le sang recommença à couler.

Si cette seconde partie de la course offrit moins d'incidents inaccoutumés que la première, elle ne lui céda rien en carnage. Les taureaux qui se niaient successivement dans la place étaient plus terribles et plus furieux les uns que les autres. C'était aussi parmi les toreros à pied et à cheval à qui se surpasserait en courage et en témérité. Les picadors s'avançaient follement, seuls et saps chulos, jusqu'au milieu de l'arène. Les banderilleros posaient leurs banderilleras en croisant les bras au-dessus des cornes du taureau. Il n'y avait pas un matador qui ne voulût achever le sien d'une estocade. Chevaux et taureaux aussi, combien tombaient blessés, mourants ou morts 1 Qui aurait pu compter le nombre des victimes ?

On tua jiisqu'à la nuit. Elle était sombre déjà, et pourtant un taureau luttait encore va i l l am m ent contre l'armée entière des toreros. L'obscurité ne permettant plus qu'on l'attaquât avec l'épée.

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VÈPOQUE CLASSIQUE 173

on le harcela de mille façons pour l'épuiser, pour le contraindre à s'abattre de lassitude I Mais, plem de force encore, il tenait txm ; et, s'étant retranché dans l'un des coins de l'arène, il se maintenait contre ses nombreux ennemis. II ne devait point cependant y avoir pour lui de grâce. II fallait qu'il mourût et qu'il mourût misérablement. Un chulo s'avança bientôt, armé de la média luna, afin de l'achever en lui coupant traîtreusement les jarrets. Les ténèbres qui s'épaississaient à chaque instant auraient dû se hâter davantage et couvrir au moins tout à fait de leur ombre ce lâche assassinat I II n'en fut pas ainsi.

Soudain, et comme par enchantement, les torches de cire, qui étaient déjà préparées dans leurs candélabres, s'allumèrent au même instant à tous les balcons de la place. On eut dit qu'un éclair avait lui, qui s'était prolongé et était resté au del. Une vive et éclatante lumière remplaça tout à coup l'obscurité et fit de nouveau jaillir de l'amphithéâtre et des cr(»sées les milliers de têtes qui les encombraient.

C'eût été là un magnifique spectacle sans la hideuse scène que cette rapide illtunination vint éclairer. A sa clarté, on vit, au milieu du cirque, le pauvre taureau, les deux jarrets de derrière coupés, sautant sur les tronçons de ses jambes mutilées et menaçant encore les quarante bouchers qui l'entouraient.

Il tomba enfin.

C'était le dénouement. La grande course royale était terminée.

Le sang avait coulé pendant trois heures. Leurs Majestés se levèrent pour retourner à leur palais. Il y avait le soir à la cour baise-main des dames.

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