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LES TAUREAUX DE LA VILLE

Le 23 et le 25, ce fut la ville à son tom qui donna ses fêtes à la Plaza Mayor. Ces deux jours-là, il y eut paiement des courses de

cérémonie. Ces dernières, qui attirèrent la même foule affamée de taureaux et que I^euis Majestés et leur cour honorèrent encore de leur présence, ne fuient cependant pas aussi splendides que la course royale ; maïs elles furent assurément aussi meurtrières. Le nombre des victimes ne fut pas moindre, si le sacrifice fut moins pompeux et l'autel couronné de moins de fleurs.

Les hallebardiers ne reparurent plus dans la place. En revanche, la troupe des alguazils y fut doublée. Il y en eut un escadron entier rat^ en bataille au-dessous de là loge du roi. C'était une inextinguible joie pour le peuple de voir les alertes continuelles de ces timides cavaliers, leurs rapides évolutions, leurs fuites désordonnées. Plusieurs, perdant les étriers, tombèrent de cheval et se blessèrent. Un d'entre eux, l'im des alguazils du palais, un vieillard, un ancien serviteur du roi, jeté à terre, allait périr sous les cornes d'un taureau qui se précipitait sur lui. Le manteau d'un matador vint à son secours et détourna l'animal furieux; mais le malheureux alguazil qu'on emporta évanoui dut mourir de sa frayeur, s'il ne mourut pas de sa chute.

Dans la première des deux courses de la ville figurèrent trois cabaUeros en plaza, ayant pour parrains trois regidors de Madrid. Ces chevaliers n'eurent pas meilleure chance que ceux de la course royale, car deux d'entre eux sortirent assez grièvement blessés de leur entreprise.

Cette course fut brillante pour les matadors. Montés y fit des prodiges d'audace et de dextérité. Léon, son rival, fut aussi bien beau, U y eut surtout entre lui et un taureau un duel magnifique. Ce taureau était l'un des plus grands qu'eussent nourris jamais les pâturages de la Navarre. Léon, au contraire, qui devait le combattre, était plus que médiocre de taille. Mais du moment qu'ayant saisi l'épée il s'avança vers son ennemi, la tête haute, l'oeil enflammé, d'un pas rapide et ferme, ce fut tm autre homme ; il avait dix pieds. C'est qu'il était sûr de son coup, comme Romeo quand il va

tuer Tybalt. Aussi il vint ; et chacun vit bien que le taureau était déjà mort, même avant qu'il l'eût touché. H l'appela d'une voix rauque ; de la main gauche, abaissant la muleta, il leva le bras droit ; l'animal se précipita et le matador, d'une seule et profonde estocade, où le fer disparut tout entier, le renversa expirant sur le sable.

Jamais la conscience de l'adresse et de l'intrépidité ne se montra plus puissante que dans cette lutte si inégale en apparence et où toutes les forces passaient du c6té de la faiblesse.

La dernière course de la ville durait depuis une heure et déjà elle se trs^nait languissante.

Il n'y avait point eu d'abord de chevaliers sur la place. Tout s'était passé entre les combattants ordinaires ; et puis, soit que les taureaux fussent règlement moins vaillants que ceux des courses précédentes, soit que l'excessive chaleut de la journée les eût énervés et appesantis, ils ne se ruaient plus sur leurs adversaires avec la même furie. Souvent, pour les exciter et leur rendre im peu de colère, il fallait leur infliger le supplice des banderillas de feu ; il fallait les brûler ainsi tout vivants ou les faire dévorer par les chiens.

L'attention épuisée du peuple fut un instant ranimée par un terrible combat que livrèrent deux dogues à un taureau poltron, qui avait fui devant la lance des picadors.

On les amena et ils s'élancèrent soudain à la fois vers leur commun ennemi. A leur approche, celui-ci fit volte-face ; et l'un d'eux, qu'il reçut sur ses cornes, jeté à plus de vingt pieds en l'air, retomba sur le dos et se brisa les reins. L'autre, resté seul contre le puissant animal, avait manœuvré longtemps autour de lui avec une infa> tigable agiUté, sautant maintes fois jusqu'à ses oreilles, mais ne pouvant réussir à s'y attacher. Cependant le taureau, harassé par ces attaques multipliées et les efforts de la défense, était tout haletant. Hors de sa gueule béante et pleine d'écume sortait sa langue

gonflée. L'impitoyable chieo, trouvant enfin la prise à sa portée, atteignit de ses dents cette langue pendante et s'y cramponna de toutes ses mâchoires. Le malheureux taureau en perdit ses dernières forces ; n'ayant plus même celle de secouer la tête pour se déhvrei, il poussait seulement d'affreux mugissements de douleur. Le sang ruisselait de son gosier et inondait le museau du dogue acharné qui n'abandonnait pas pour cela sa proie et, comme une sangsue qui s'enivre aux morsures qu'elle a faites, semblait boire et se goiger à ce sanglant et mortel baiser. Un chulo, d'un coup d'épée dont il lui perça par pitié le cœur, mit fin à l'agonie de la pauvre bête.

L'excitation légère, que ce cruel combat avait produite, une fois apaisée, le tendido était redevenu distrait. L'amphithéâtre n'avait plus la fièvre. Pour le réveiller de sa torpeur, il fallait quelque grand spectacle inaccoutumé.

Ive roi Ferdinand VII a toujours passé pour l'homme de son royaume qui s'enten<Mt le mieux à diriger une course de taureaux. Il sentit bien quel était le besoin du peuple. Il fit un àgne qui ordonna la division de la place.

A cet ordre, de bruyantes acclamations de joie et de reconnaissance éclatèrent par tout le cirque.

Le détachement des alguazils sortit de l'arène et, en moins de dix minutes, les charpentiers qui y entrèrent aussitôt, apportant des pièces de bois et des planches préparées d'avance, l'eurent séparée en deux parties égales par une barrière à hauteur d'appui qui ia traversa dans toute sa largeur.

L'armée des toreros se divisa également en deux corps qui prirent chacun possession de l'une des deux places. Enfin, deux courses recommencèrent simultanément ; il y eut deux batailles à la fois, à l'inexprimable allégresse des aficionados, qui se consolèrent de la mauvaise qualité des taureaux par leur quantité.

Cela dura encore jusqu'à la nuit, selon l'usage ; mais à la nuit, ce fut bien fini. Le cirque de la Plaza Mayor avait achevé ses repré-

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sentations. Ce théâtre, construit à si grands frais pendant deux mois et qui avait servi trois jours, devait être démoli le lendemain. Il ne restait point d'ailleurs de victimes aux sacrificateurs. De près de cent vingt taureaux qui avaient été rassemblés pour les fêtes royales, à peine en survivait-il quelques-uns. L'hécatombe était complète.

Les courses de taureaux eurent à subir, au cours du xnc^ siède, les attaques violentes des carlistes d'abord, ennemis des vieilles coutumes ; et des socialistes dernièrement. Sous la poussée moderniste et humanitaire, on a cru que l'ancienne tradition s'écroulerait en ruines. Il n'en fut rien. Les courses de taureaux l'ont emporté. Elles subsistent et elles subsisteront aussi longtemps qu'il y aura des Espagnols. Heureux peuple, qui sait conserver ses traditions et, jusque dans un siècle de nouveautés, maintenir la couleur du passé ! Aucun spectacle n'est plus beau, aucun jeu n'est plus passionnant. Ajoutez encore que nulle école n'est meilleure pour l'énergie et le courage. Et il en faut.

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