UN PICADOR CÉLÈBRE : SEVILLA
Si le cheval n'a pas été moTtellement atteint, le cavalier se temet en selle et de nouveau afironte le taureau. Mais bien souvent, le cheval décousu d'un coup de corne perd ses entrailles. C'est un affreux spectacle auquel bon ordre devrait être mis scrupuleusement, car il n'ajoute rien à la beauté de la course et ne provoque que trop justement, nous devons le dire, l'hostilité de certains aux combats de taureaux. Tout cheval abattu devrait être instantanément mis à mort, comme on fait à ceux qui ne peuvent se relever, et qu'un chulo achève d'un coup de poignard dans la moelle épinière.
Mais la rapacité des entrepreneurs de course, déjà condamnables par ce fait qu'ils ne fournissent, pour les corridas, que des chevaux pour la plupart du temps déjà hors d'usage, exige que tout cheval encore susceptible de tenir debout combatte jusqu'à la fin. A cet effet, les chevaux éventrês sont entrfdnés dans l'écurie, on leur remet en place leurs intestins, on bourre d'étoupes leurs blessures, on les recoud grossièrement et ils reparaissent, portant un nouveau picador — et bien incapables, cette fois, d'esquiver la fureur du taureau. Si on ajoute que ces malheureuses bêtes ont l'oeil droit bandé et les oreilles soigneusement garnies de tampons d'étoupes, de façon à ce qu'elles ne puissent ni voir ni entendre le fauve, on en saura suffisamment sur un état de choses défectueux, et que la routine rend tel de jour en j our, davantage. Encore une fois, de bons chevaux et de bons picadors augmenteraient l'intérêt de la course d'une façon très considérable dans une de ses parties qui n'est pas, de beaucoup, la moins pas^onnante.
UN PICADOR CE- Nous ne pouvons entrer ici dans l'histo- LEBRE : SEVILLA nque complet de tous ceux qui s'illustrèrent à combattre les taureaux. Nous avons donné un rapide aperçu de la vie de quelques espadas illustres. S'il fallait en faire autant pour les picadors, nous serions entrai-
ogie
nés fort loin, sans doute. Mentionnons, toutefois, l'un d'eux, le fameux Sevilla, qui, vers 1835, acquit une grande renommée, et laissons la parole à un voyageur qui le vit en Espagne, Prosper Mérimée. I«'auteur de Carmen et de Colomba a laissé tme fort intéressante description des courses de taureaux, dans une lettre d'Espagne adressée par lui à la Revue de Paris. C'est à ce document, très curieux, que nous empruntons ce passage :
a Les applaudissements et l'envie de se faire une renommée ou de conserver celle qu'ils ont acquise ob%eat les toreros à renchérir sur les dangers auxquels ils sont exposés.
« Fepe Hillo, et Romero après lui, se présentaient au taureau avec des fers aux pieds. Le sang-froid de ces hommes, daos les dangers les plus pressants, a quelque chose de miraculeux. Dernièrement, im picador nommé Francisco Sevilla fut renversé et soncheviiiéventré par un taureau Andalou, d'une force et d'une agihté prodigieuse. Ce taureau, au lieu de se laisser distraire par les chulos, s'acharna sur l'homme, le piétina et lui donna un greuid nombre de coups de cornes dans les jambes; mais, s'ï^>ercevant qu'elles étaient trop bien défendues par le pantalon garni de fer, il se retourna et baissa la tête pour lui enfoncer sa corne dans la poitrine.
« Alors, Sevilla, se soulevant d'un effort désespéré, saisit d'une main le taureau par l'oreille, de l'autre il lui enfonça les doigts dans les naseaux, pendant qu'il tenait sa tête collée sous celle de cette bête furieuse. En vain le taureau le secoua, le foula aux pieds, le heurta contre terre; jamais il ne put lui faire lâcher prise. Nous regardions avec un serrement de cœur cette lutte inégale. C'était l'agonie d'un brave; on regrettait presque qu'elle se prolongeât ; on ne pouvait ni crier, ni respirer, ni détourner les yeux de cette scène horrible : elle dura près de deux minutes. Enfin, le taureau vaincu par l'homme dans ce combat corps à corps l'abandonna pour poursuivre les chulos.