‹ Animaux de sport, lévries-taureaux-coqsChapitre 78 sur 118 · L'ÉPÉE · texte numérisé non relu

L'ÉPÉE

Nous voici arrivés à la partie la plus émouvante, la plus belle, la plus parfaite aussi de la course. Le deuxième grand premier rôle entre en scène. C'est l'espada. Le taureau habilement préparé par les piques, les banderilles, les passes de cape, est en état de recevoir le coup final qui va le jeter aux pieds de son adroit et débile vainqueur.

Le duel de l'homme et de la bête commence ici, à proprement parler. Magnifique instant, éprouvante minute, dont Théophile Gautier a si justement noté l'émotion dans une des plus belles pages de son Voyage en Espagne.

H Le moment étant venu, dit-il, Vespada se place tout à fait en face du taureau, agitant sa muleta de la main gauche et tenant son épée horizontale, la pointe à la hauteur des cornes de l'animal. Il est difficile de rendre avec les mots la curiosité pleine d'ai^oisse. l'attention frénétique qu'excite cette situation qui vaut tous les drames de Shakespeare; dans quelques secondes, l'un des deux acteurs sera tué. Sera-ce l'homme ou le taureau ? Ils sont là tous les deux, face à face, seuls; l'homme n'a aucune arme défensive, il est habillé comme pour un bal : escarpins et bas de soie, une épingle de femme percerait sa veste de satin; un lambeau d'éto£Ee, une frêle épée, voilà tout. Dans ce duel le taureau a tout l'avantage matériel. H a deux cornes terribles, aiguës comme des poignards, une force d'impulsion énorme, la colère de la brute qui n'a pas

.vCooc^lc

Pedro Romero luanl avec Tipée, d'après Goya {voir p. 1

Hspartero tuant au ■' recibir " soir f. 31^ .

Bombïta III préparant u

L'ÈPÈB 187

consctence du dangei, mais l'homme a son épée et son cœur, douze mille regards sont fixés sur lui ; de belles jeunes femmes vont l'applaudir tout à l'heure du bout de leurs blandies maine. »

I^ tauiomache Moratin a, de son côté, fort justement mis en lumière l'extrême précision avec laquelle l'espada va tuer son adversaire. « L'art, dit-il, est arrivé à tant de délicatesse, qu'il semble qu'on va faire une saignée à une dame, et non tuer d'une estocade un animal aussi redoutable. »

Un symbolisme éclatant sort de cette victoire de la ruse, de l'audace et de l'intelligence humaine sur la férocité, la sottise et la force brutale de la bête. Tous les écrivains taurcnnaches ont souligné cette moralité. Elle est ob%ée car elle est vraie. Dans ce tercio final, le diestro aborde le taureau, tout seul. Il n'a en main, pour se défendre, qu'un morceau d'étoffe rouge ; pour attaquer et mettre à mort son ennemi, qu'une épée nue.

Le taureau, lui, malgré les châtiments reçus au cours des tercios précédents, n'a rien perdu de sa férocité, ni de sa redoutable furie. Seulement il est moins vif, moins désordonné dans ses attaques. II est devenu plus méfiant, vindicatif, rusé. On le croirait affaibli, abruti, fat^é. Il n'en est rien. Au contraire plus que jamais, il est redoutable. A s'être mesuré avec l'homme il semble qu'il ait acquis plus d'intelligence. Il discerne mieux son adversaire, prévoit ses coups, et ne cherche que le bon moment pour l'atteindre et se venger sur lui de tons les châtiments qu'il a reçus.

Aussi le torero doit-il ag^t avec infiniment de circonspection devant cet ennemi dont il doit tout craindre. A la parfaite connaissance du taureau, à la science des régies de l'arène, au mani e ment de la muleta dans l'infinie variété de ses passes, il doit joindre certaines vertus spéciales, le coup d'ceil, l'énergie, la rapidité, le sang* froid, un ensemble de qualités qui forment ce que l'on pourrait appeler « l'esprit du trasteo » et que l'on rencontre chez quelques hommes à qui la seule vue du taureau donne du génie, de ces

^ sic

288 L£S COURSES DE TAURBAUX

hommes comme il y en avait autrefois, du temps de Pepe Hillo, des Montes, des Frascuelo et des Reverte — comme il y en a aussi aujourd'hui, pour le plus grand honneui de la tauromachie et de l'Esp^ne. De plus il doit avoir reçu de la nature des qualités physiques qui simplifient sii^ulièrement sa tâche. C'est ainsi qu'il doit être assez grand pour dominer le taureau et bien voir l'endroit où il doit frapper. Il faut que par un entraînement réguher, il entretienne souples ses jambes, solides ses cuisses.

Souvent un torero qui a reçu une blessure grave dans ses membres inférieurs, même quand il est rétabli, ne peut plus courir : îl a perdu sa vigueur, son agilité d'antan. Fuentes et, récemment, Bienvenida reçurent des blessures qui leur enlevèrent une partie de leurs moyens...

Un diestro bien en état qui aborde un bon taureau, c'est une chose émouvante, a Pour quelqu'un qui entend un peu la tauromachie, écrit encore Théophile Gautier, c'est un spectacle intéressant que d'observer les approches du matador et du taureau qui. comme deux généraux habiles, semblent deviner les intentions l'un de l'autre et varient leurs manœuvres à chaque instant. Un mouvement de tête, un regard de côté, une oreille qui s'abaisse sont pour un matador exercé autant de signes non équivoques des projets de son ennemi. Enfin le taureau impatient s'élance contie le drapeau rouge dont le matador se couvre à dessein. Sa vigueur est telle qu'il abattrait une muraille en la choquant de ses cornes ; mais l'homme l'esquive par un léger mouvement de coips ; il disparaît comme par enchantement et ne lui laisse qu'une draperie légère qu'il élève au-dessus de ses cornes en défiant sa fureur. L'impétuosité du taureau lui fait dépasser son adversaire; îl s'arrête alors brusquement en roidissant ses jambes, et ces réactions brusques et violentes le fatiguent tellement que, si ce man^ était prolongé, il suffirait seul pour le tuer. Aussi Romero, le fameux professeur, dit- il qu'un bon matador doit tuer huit

taureaux en sept coups d'épée. Un des huit meurt de fatigue et de rage.»

LA MULETA Cet ei^ano, dont l'emploi judicieux permet au diestro d'esquiver le taureau, de le placer, de le fixer, de le maintenir dans telle position propre à permettre l'exécution d'une bonne estocade, est im simple chiffon de laine roi^e vif, de forme triangulaire, loi^ de i™,50 environ sur 30 à 40 centimètres.

Déployée, la muleta forme un drapeau à peu près pareil à celui des gardes-barrières ; l'espada s'en sert en ayant soin de relever les pans flottants de l'étoffe, qu'il tient avec le bois du bâton dans sa main gauche, et de telle sorte qu'il puisse laisser flotter l'étoffe plus ou moins.

Il existe une autre forme de muleta, dont l'étoffe est taillée en rond, et qui s'accroche par le milieu à un petit piton fixé au bois du bâton. Les plis de l'engano sont ramassés autour de cette petite hampe, et sont laissés assez lâches pour ressembler à un drapeau en berne, et présenter ainsi une surface suffisamment grande pour attirer l'attention du taureau et la fixer.

L'ÉPEE L'estoque est une épée flexible et longue de 90 centimètres de la pointe au pommeau. Non trempée mais â'ader forgé, par suite plus résistante et plus souple, elle est formée d'une lame plate et large (80 centimètres de long) et d'une garde très courte (10 centimètres). La lame se proloi^e dans la poignée recouverte de laine rou^e, pour empêcher la mais de glisser, jusqu'au large et lourd pommeau, revêtu de cuir. Le matador tient cette arme par le pommeau, les do^ts serrant ta garde circulaire, et l'index appuyé sur la croix et la lame.

La pointe est légèrement recourbée dans le sens do plat afin de mieux pénétrer entre les os, et toucher l'endroit vital du taureau.

a n n'y a pas de taureau désossé » dit un proverbe tauromachique.

LE BRINDIS THa que le président fait sonner la mort du taureau, les banderilleros s'arrêtent, un grand silence plane sur la plazza. L'instant est solennel.

C'est alors que le diestro que son tour appelle descend dans le redondel, et, tenant dans la main gauche la muleta et l'épée nue, s'avance vers quelque personne par lui choisie parmi les spectateurs. Puis la regardant en face, debout à quelques pas de la barrera, il enlève sa montera et la tenant suspendue, il prononce la formule sacramentelle du brindis, c'est-à-dire qu'il dédie à ladite personne, avec un petit discours préliminaire, le taureau qu'il va combattre. I^ diestro dit : u Brindo for el Senor... yo voy a mtUar aquel toro o d iiene que matarme n — ce qui veutdire:» Jebriude pour M. un tel... je vais tuer ce taureau à moins que ce taureau ne me tue ».

Sur quoi il fait un demi-tour rapidement, en lançant par>dessou5 son bras, d'un revers de main, sa montera à quelqu'un de ses amis et il la lance â prestement qu'il est rare qu'elle manque son but

I/C brindis est un honneur insigne, qui ne se prod^e qu'à bon escient, soit que le matador veuille honorer quelque protecteur, soit qu'il désire rendre hommage à quelque important personnage, soit enfin qu'il s'adresse plus simplement à un ami ou à une jolie femme. Inutile de dire que cet honneur est fort coûteux pour celui qui le reçoit et fort profitable pour celui qui le fait ; car l'usage veut qu'il y soit répondu par un petit présent, qui varie entre la boîte de cigares et le diamant de prix.

Ifi premier taureau est toujours offert au président : Brindo for el Senor Présidente...

LE TRASTEAR Sans plus attendre, l'homme s'avance rapidement vers le taureau. De ce moment, il n'a, de par le r^lement, qu'un quart d'heure pour mettre à mort son adversaire. Passé ce délai, un premier avis du président viendra blâmer le diestro maladroit ou trop prudent Ce sont les trom-

LE TRASTEAR agi

pettes qui, sur un signe venu de la loge du président, donnent cet avis, où ne manque pas de s'associer, par ses protestations, le populaire, auquel importe peu le nom, la renommée, la popularité même du diestro. Cinq minutes lui sont accordées en plus ; et si elles ne suflSsent pas, cinq autres encore après un nouvel avertissement. Si le taureau n'est pas mort encore ou plutôt s'il n'a pas reçu encore le coup d'estoc, les cabestros viendront chercher le fauve dans l'arène et le ramèneront au corral, où les bouchers l'immoleront. Outre que ces avertissements sont humiliants et énervants pour le diestro qui se les est attirés — combien énervants — ou il a peur du taureau, ou celui-ci est encore trop vif, et le temps passe sans que l'homme puisse le mater, et le public devient hostile ; et l'avis présidentiel n'est guère propre à donner du sang-froid au matador qui se trouble. Ils s'accompagnent d'ordinaire d'amendes parfois élevées et qui atteignent cent, deux cents, cinq cents francs, comme le décide le président, seul juge (et juge sans appel) en ces matières.

Parfois, cela dépend des règlements locaux, c'est Hilguazil qui, s'approchant de la barrière, et levant, sans dire un mot, un doigt, deux doigts, trois doigts, vient porter au diestro malhabile, ou intempestivement ému, les avis présidentiels.

1> torero, lors du trasteo, se fait accompagner en général d'un capeador pour le quite s'il y a lieu ; c'est le sohresalietUe<\m l'assiste le plus souvent.

Parfois, d'un beau geste, il écarte toute aide, refuse les services de quiconque. Ce simple geste de la main est d'un bel efEet.

N'empêche que les avisés et dévoués peones n'ont garde de lui obéir et ils ne s'éloignent point trop.Unfaui pas est touiourspossible, l'embroque est tout proche et un quite habile peut très bien venir des plus à propos.

1a mise à mort du taureau se décompose en deux parties : les passes de muleta, et V estocade. Voyons d'abord les passes de muleta.

-.vCooc^lc

PASSES DE Avec la muleta, le torero va préparet son taoïean, MULETA ig fatiguer s'il est trop vif encore, jouer un instant avec lui, s'il est tout à fait parado, mais surtout le mettre sur ses pieds, le placer pour recevoir le coup d'estoque, en un mot, le cuadrer (préparer la position de la tête) après l'avoir égalisé, c'est-à-dire avoir assinré son aplomb sur ses quatre jambes, l'avoir immobilisé.

Le nombre des suertes est très grand. En voici les plus belles.

PASSES NATURELLES La passe naturelle est, comme son OU RÉGULIÈRES ^om l'indique, la plus simple et la plus usitée.

Le diestro se présente devant le bicho, la muleta dans la main gauche, les plis largement déployés. Il se présente devant le taureau dans sa rectitude, et l'ayant dté d'un geste ou en frappant le sol d'un coup de pied, l'homme attend que la bête soit à juridiccton. Lorsqu'elle a humilié, il déplace le leurre en l'inclinant vers le terrain du dehors, puis chaire la passe en élevant la muleta audessus des cornes du taureau ou en l'abaissant sous son mufle. Et en même temps sans bouger les pieds, il opère une légère flexion du corps. L'animal passe et le torero, faisant un simple demitour, se retrouve en face de lui, la muleta à droite, et les bras croisés. Cette passe doit s'exécuter avec précision mais sans précipitation.

PASSE EN Après avoir exécuté une passe régulière et naturelle, RODONDO le torero se retrouve, ainsi qu'on vient de le voir, dans la même position, en face du taureau. Il peut alors exécuter deux fois la même passe coup sur coup. C'est ce qu'on a nommé la passe en rodondo, qui obl^ le taureau à tourner sur luimême autour de l'homme. H exécute ces passes en lodondo de deux façons : por aUo ou de telon.

PASSB CAMBIADO 293

POR ALTO Par en haut ; si le taureau se présente les cornes et la tête hautes, le diestro lui présente la muleta très bas, presque traînant à terre. lorsque l'animal humihe, il la relève vivement et lui fait caresser les cornes et le col du fauve.

DE TELON C'est la passe contraire. La muleta déployée comme un rideau de théâtre est alors relevée de bas en haut, perpendiculairement.

Ces passes peuvent s'exécuter en tenant la muleta dans la main droite, ce sont alors les passes con derecha (avec la droite).

DE PECHO Cest la passe de poitrine. Il faut, pour user de cette suerte, un taureau franc.

Ive diestro vient se placer devant l' animal, assez près de lui, et il lui présente le flanc bien dans la rectitude de l'embroque. Tenant l'épée dans sa dextre, il étend la muleta entre son corps et le taureau ; puis, citant, il tourne la muleta vers le terrain du dehors, il l'amène sur sa poitrine, obligeant ainsi le taureau à passer devant lui. Bt il lui fait prendre sa sortie sur la droite. Suivant que la bête suit l'engano avec plus ou moins de netteté, il lui en couvre la tête, pour l'aveugler. Mais il doit le plus possible éviter de bouger les pieds et de faire un pas en arrière, sauf le cas OÙ le taureau n'aurait pas pris un élan très franc et chercherait sous l'engano à se rapprocher de l'homme.

PASSE CAMBIADO Celle-d s'exécute après une passe naturelle. Ifi diestro change de main, et faisant passer la muleta dans sa main droite, il en étale lacement les phs en se servant de la pointe de son épée. H donne ainsi sa sortie au taureau sur sa droite, et sort de suerte en chargeant la passe. C'est tout simplement une passe naturelle, mais exécutée par la main droite. Cest généralement la passe par laquelle les toreros commencent leur faena (travail).

DEMI-PASSES Ce sont des passes inachevées.

P ASSE AYUDATO i^ matador tient la muleta de la main droite et la déplie devant le mufle du tau* reau en maintenant avec la pointe de l'épêe la partie inférieure de Vengano. Au moment du choc, le diestro lève la muleta et le taureau passe en dessous; l'homme demeure dans le terrain occupé par la bête.

PASSE DE Cette passe est une « fioriture » et n'a aucun objet MOLINETE défini. Elle commence comme une passe naturelle et, au moment où le taureau entre en snerte, le torero se porte sur son côté ; l'animal le perd de vue, et l'homme, faisant demi-tour sur lui-même, se retrouve de nouveau face à son adversaire.

EMPLOI DES I^ passes por aUo, de telon, ayudatos s'em- PASSES SELON ploient avec les taureaux qui ont tendance à LE CARACTERE î. ■ , ^-^ DES TAUREAUX baisser la tête.

ivcs passes naturelles sur la droite avec les

taureaux qui, pour se défendre, s'appuient contre les tablas.

Les passes de poitrine ou de pecho, avec ceux qui longent le terrain, ou qui, à la fin d'une passe naturelle, se retournent vivement.

Les rodondos, avec les taureaux qui ont conservé beaucoup de vigueur.

Quelquefois, le taureau, devenu prudent, discerne très bien le leurre que lui tend l'homme et l'homme lui-même. Il cherchera donc à frapper ce dernier, sans dotmei dans l'engano. Aussi bien le diestro agira-t-il sagement en se faisant accompagner d'un sobre' liente qui indiquera à l'animal, par des passes appropriées, des

LHS COURSES DE TAVREAVX

■'l.e Descabello"

Page 1