PREMIÈRE LETTRE
Écrite à M. Fawtier, par M. Grégoire PaijÉOLOGUE, anciea élève de Vétablissemeal de Rovillcm
Agriculture de la Corse.
AjfteciOj ao août i8a8^
Lj^iEST le 12 fuîllet, après un trajet assez longi «[ue nous avons abordé Ajaccio , et dès le lenâemain j^ai pris possession du domaine que M. le comte Pozzo di Borgo , a confié à ma direction I et où je dms former un établissement agricole. Son Exc;. a plus de 1,000 hectares de terres^ mais la partie sur laquelle je dois opérer pour le moment^ n*est que d'environ 200 hectares , dont à peme une vingtaine est en plaine et mî-eôtesj le reste est en grands coteaux et en montagnes plus ou moins escarpées et couvertes^ de broussailles r c'est la proportion approximative dans toute la Corse 5 c'est-à-dire^ dix-neuf parties' en montagnes et une en plaine*. Le sol y est «n général assez fertile, quoique extrêmement pierreux. Je l'ai sondé au sommeil
Drgitized by
44o LETT&E
d^une de mes montagnes ^ et j'y ai trouvé de la Terre noire jusqu'à deux pieds de profondeur. L'argîle, le silex et quelquefois Talluvion sont les élemens qui constituent le sol de ce pays : la marne et le plâtre ne s^y rencontrent pas du tout. La pierre i^ chaux s'y trouve ^ mais dans certaines localités et en petite quantité. Les communications et le transport des denrées sont difficiles faute 4e routes : le mulet est Tanimal qui est employé en général comme bête de somme. En fait de charriot , *il n'y en a qu'environ une vingtaine à Ajaccio , attelés d'un cheval. La char*rue du pays n^est autre chose qu un araire dont le soc a dix pouces de longueur sur trois à cinq de largeur ^ et qui n'a point de versoir ^ on l'enfonce de cinq à six pouces dans la terre qu'il rejette des deux côtés. Ce labour imparfait passe encore lorsqu'on l'exécute ^ur des champs déjà remués ^ mais il fait pitié de voir l'effet qu'il pro— duitsur une friche^ car^ par sa construction , ne pouvant pas retourner le gazon, celui-ci reste par morceaux sur la surface de la terre. Le bœuf que l'on emploie généralenient à la charrue est assez fort, ainsi que le cheval; mais ils sont de petite taille. Les habitans de la campagne dont les mœurs ressemblent à tous ceux qui vivent dans les iles et les montagnes, où les progrès delà civilisation sont lcQt$, n'aiment pas beau-
B£ M. GBÏOOIRÏ PMioiOGUE. 44 1
eoup le trayail ^ mais c^est une habitude qu^on peut détruire , )e crois ^ par la stimulation et les bons exemples. J'espère y parvenir au moins pen«* dant rhiver^ car les extrêmes chaleurs de Pété les rendent mous et paresseux au point que si là nécessité de se nourrir ne les forçait, ils ne sau-« raient pas sortir de leurs habitations. Ten suis témoin, parce que j^arrive en Corse justement dans cetlte saison. Il y a trois mois environ qu'il n^est pas tombé une goutte d'eau , et il ne faut pas espérer de pliiie avant la fin d'octobre, me dit-on. La terre est en conséquence dure comme liin rocher, et il est impossible de la remuer avec le soc^ aussi ceux qui me regardaient de pitié en me voyant débarquer la charrue de Roville, avaient raison jusqu'à un certain point. J'ai trouvé un champ où Ton venait de récolter du blé , et où la terre sablonneuse était moins dure. J'y voulus essayer la charrue en question; je suis parvenu après dQ longues peines à tracer quelques sillons, mais la force insuffisante de mes petits bœufs habitués à tirer une charrue qui ne pèse pas plus de vingt livres , et la chaleur qui les abattait, m'ont obligé de mettre fin , pour le moment au moins , à une expérience, dont je ne suis pas sorti tout-à-fait vaincu» D'après ce que j'ai tu jusqu'à présent, tout est à recréer en Corse, sous le rapport de
44^ LETTRE im M. GRÉGOIRE PAL£OL0«U£.
Fagriculture» Xaurai beaucoup de préjugés à combattre , milte difficultés à Tainerè ^ et c^est une tâche extrêmement difficile , lorsqu^on a affaire à des gens qui se laisseraient mourir de faim pbitôt que de renoncer à leurs routines, Ge qui me console un peu ^ c^est que générak-< ment ks habitans de cette île ont un assez bon jugement et ne manquent pas d^esprit. Peut-^tre parviendrai^e un jour à leur faire comprendre leur Yéritable id^itérêt, qui est de devenir plus laborieux et moins opiniâtres.
Dans une seconde lettre je te parlerai de Fas-*^ solement usité ea Corse , et de la manière Sf amender la terre^
Agrée, je te prie^ elc^
tSXmt SE H. GRlÊGOmE PAX^OLOGUE. 44^ •
DEUXIÈME LETTRE
Jiu jm^ne au même^
A^accio , le lo septembre ii8a8;..
Je reste dans Tînaction. Je ne puis faire autre cbose, dans cette saison, que de fouiller la terre pour chercher àes eaux , qui peuvent seules porter quelque remède aux sécheresses extraordinaires qui dominent dans ce pays depuis le mois de mai, dit«on, jusqu'à la fin de novembre. Les montagnes sont remplies de sources, et. on le voit par la fougère qui y croît en abondance } mais les habitans ne sHnquiétant pas à les rechercher , il faut se donner de la peine et faire des dépenses. Heureusement, Je ne crains pas la fàtiguç, et je possède tous les moyens nécessaires, grâce au patriotisme de M. le comte Pozzo di BorgOy qui n^épargne rien pour ramélioration de Fagriculture de son pays 5 on voit ses vues philanthropiques dans toutes les lettres qu'il me fait rhonoeur de m'écrire , et voici ce quUl me dit dans une : « Je désirerais que la fon^ » taine que vous vous proposez de faire près !^ de la ferme de Pruno, fût disposée de ma*
» nière A servir de soulagement aux voya- % geurs; quelques arbres plantés, et surtout des » mûriers offriraient arec Feau, Fombre hôs- » pitalière à ceux qui en ont tant besoin dans » la saison des chaleurs extraordinaires qui rè- » gnent dans cette partie du pays. Je ne crois » pas que cet arrangement deviendra dispen- » dieux ^ mais, si même il devait Tètre, je n^ai » nulle répugnance à en payer les frais. » Encouragé par des paroles si dignes d^un véritable patriote, j^ai mis tous mes soins ^ et j^ai déjà trouvé quatre sources, dont je destine deux à arroser les prairies [naturelles qui se trouvent audessous de leur niveau et qui, faute d'arrosement, ne donnent qu'une seule coupe de foin, et celle-ci est encore bien chétive; les deux autres serviront à alimenter la ferme de rétablissement, après avoir fourni Feau nécessaire à la fontaine que le propriétaire désire créer sur la route.
Dans ma dernière lettre je fai promis de te parler de la rotation des récoltes et de Famendement de la terre en Corse, Le territoire de cette île est partagé dans une proportion plus ou moins grande entre les paysans et les propriétaires : ces derniers font travailler leurs terres par ceux des premiers qui n'en ont pas assez. Ils ont des animaux et point de domestique pour les soigner et pour labourer^ ils donnent une quantité dé—
DE M. GRISGOIRE PALëOLOGUE. 44^
«finie de terre à un cultivateur, qui se charge dé la mettre en culture depuis le mois d'octobre jusqu'au printemps; il lui fournit de plus la semence et moitié de Tattelage nécessaire, ua bœuf, par exemple : le cultivateur est obligé de fournir Fautre, ou bien de payer un loyer de quatre hectolitres de blé , lorsque n'ayant pas de bœufs , son patron lui fournit le second ; dans d'autres parties , ce loyer consiste en moitié blé et moitié orge. L'obligation qu'a le paysan est de labourer toute la terre qu'il a prise , de la semer, de récolter et de battre la récolte 5 et puis il partagé en partie égale avec le propriétaire. Les frais de la nourriture des animaux sont payés par moitié: c'est l'habitude dans presque toute la Corse. Il n'y a que peu de propriétaires qui font cultiver leurs champs par des journa-* liers qu'ils paient 3o sous par jour. L'assolement triennal suivi dans une grande partie du continent, c'est-à-dire, 1^® année, jachère, 2^ année, blé, y année, orge, n'est point connu ici 5 mais on en suit un autre plus mauvais. On tire impitoyablement , de la terre superficiellement labourée, et sans jamais recevoir la moindre fumure, quatre à-^sept récoltes successives en céréales, et on l'abandonne ensuite pendant un égal laps de temps pour se recouvrir de makis y qui est composé, en grande partie, de divers
446 tÏTTKE
tistus tl ghqfalium, d'^arbrisseauac et de brufè-* Tes y etc. Ces broussailles sont coupées à la fin de Tété du repos, et brûlées sur la place, pouf âïDcader la terre avec la cendre qui en provienti Ce faible engrais^, que le vent emporte si une pluie nî8 survient pas pour le dissoudre et l'en— traîner dans le sein de la terre , est Tunique futnure de ce pays» Après cette opération-, quand les pluies le permettent au cultivateur, il rompt les champs brûlés : les Racines de cistiis , qui sont petites, ne résistent guère au soc; maïs il n'ose pas toucher celles de la bruyère et des arbousiers , dont le feuillage recouvre la terre pendant toute la rotation. Ceàt chose rare de voir les cultivateurs les plus aisés faire défricher leurs champs 5 et c'est encore par des ouvriers étrangers, car le Corse met rarement la main à -de pareils ouvrages. Après le premier labour^ qui commence les premiers jours de novembre^ et dure jusqu'à la fin de décembre ou vers cette époque, on sème le blé et Ton enterre la semence par un second labour* Quant aux champs qui sont dans la seconde année de leur culture , ils ne reçoivent qu'un seul labour; on les sème dès^ le mois de novembre, et l'on enterre la semence avec l'araire. La herse est presque inconnue dans ce pays ; on regarde , me dit-on , la récolte comme perdue, si l'on enterre là semence
Dï M. GRÉGOIK^ PAlf OLO&UE» 447
avec un pareil instrument. Xenai £ait confectionner deux pour m'en servir plus tard^ malgré ce qu'H» disentv
Le blé est la céréale la plus cultivée en Corse ^ on en a plusieurs espèces qu'on emploie selon la position montagneuse ^ ou en plaine , et dans cela ils se connaissent très>-bien« L'orge est semée dans les terres qui n'ont pii être labourées de bonne heure pour le blé^ dont la semaille dure jusqu'au mois de mars; ou bien on met Torge vers la fin de la rotation : on sème aussi quel-» quefois du seigle* L'avoîne n'est point cultivée îcî. Mon prédécesseur en a fait venir celte année de la semence pour en essayer la culture qui a assez bien réussi. Le maïs, les pommes de terre et les haricots sont leurs récoltes , dites sarclées dans d'autres pays , et qu'on ne sarcle pas dans celui-ci 5 on a soin cependant de les arroser ^ car les brûlantes chaleurs de Tété les feraient périr , malgré les situations basses et humides où on les cultive toujourSé Voilà la base des récoltes qui constituent l'agriculture corse. Le blé et les pommes de terre sont vendus aux habitans des villes; l'orge est mangée par les paysans, et le maïs par les LucquoiSy qui viennent en grand nombre travailler en Corse pendant tout l'hiver. Je les attends avec impatience pour commencer mes travaux. Sans eux, il est reconnu que l'a-
448 liVItBA DE M. GREGOIRE PAXIÉ^OLOGUE.
griculture de ce pays languirait encore davantage. Ce sont eux qui font les défrichemens, qui travaillent les vignes et qui exécutent les travaux les plus pénibles.
Dans ma prochaine lettre je te parlerai du pâ-« turage des animaux et de ce qui s*y rapporte.
Agrée Passurance, etc.
LETTRE DE M. GBIÊGOIRE PAIÉOIOGUÉ. 449