‹ Annales agricoles de Roville (volume 3)Chapitre 65 sur 72 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

Du même au même.

Ajaccio , le 13 octobre i8a8.

Je Saurais écrit beaucoup plus tôt , si la maudite fièvre qui me tourmente depuis quinze jours ^ ne m'avait pas entièrement abattu; c'^st un tribut auquel il y a peu d'^élrangers qui échappent. Les deux ouvriers, lorrains que j'ai amenés paient également le leur pour la troisième fois^. faute de précaution. J'en ai pris assez au commen** cernent; mais enfin j'y ai succop[ibé« ^attribue aussi cette maladie au local que j'habite, et qui a^ dans sa proximité, d€s terres marécageuses, où l'eau restant stagnante pendant l'été, infecte l'air que nous respirons; car rion^seulemént nous autres étr^i^gèrs^ maiis plusieurs indigènes que j'emploie ici, ont eu le même sort. Je me pro-pose d'assainir bientôt ce lieu. Nous devons traiter aujourd'hui la pâture et les moutons.

Aucun^ des animaux domestiques ne voit en

Corse, dans aucune saison, le toit d'une étable^

il n'y en a que dans lès villes , et c'est pour les

chevaux seulement Bœuf, vache, mulet, cheval ,

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tous parcourent les champs jour et nuit sans aucun gardien; aussi tous ces animaux sont en général peu accessibles à ceux mêmes qui les emploient. Ils mangent par conséquent tout ce qu'ils trouvent. Pour s'en garder il fallait faire des clôtures , et la plupart des champs sont clos ; Biais ces clôtures sont trop faibles pour les quadrupèdes de œ pays , qui les franchissent comme les chèvres, lorsqu'ik^aperçoivent de Therbe dans un enclos. On prend alors la précaution de les entraver ; mais , comme dans cet état ils risqu€nt de mourir de faim , leur maître les délivre souvent : si le propriétaire qui a souffert du dommage les prend;, il les conduit à la Tibia pour les mieUre en amende, et se faire payer le dommage qu'ils lui ont fait : cela cause des plaintes^ et des inimitiés continuelles. Comme les meilleurs champs sont clos, et que le bétail ne trouve pas assez d'herbe dans les terres libres pour se nourrir pendant le temps qu'il travaillé, ceux qui n'ont pas' d'enclos sont obligés d'en louer un. G^est la saison où commencent ces louages. On paie de 5o à 60 fr. pour un enclos de quatre hectares de terre où l'herbe a à peine un pouce de hauteur^ et on y met quatre ou six bœu& €ette faible nourriture doit les entretenir pendant trois ou quatre mois. Le matin seulement, avant de les atteler, on leur donne un peu de

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paille^ ainsi on ne peut les faire travailler plus de six heures par jour, et quel ouvrage ! Le peu de chevaux que possèdent les paysans corses j trouvent leur nourriture eux-mêmes comme ils peuvent* Quant aux vaches, ce sont les riches propriétaires et les signors qui en ont seulement et qui les nourrissent de la même manière. Comme on livre quelquefois les veaux à la boucherie, Tinstinct a appris à leur mère à les dérober à la persécution de leurs ennemis* Dès qu^une vache met bas , elle porte son veau , je ne sais pas comment, dans un endroit écarté et couvert de broussailles; mais le paysan corse le découvre sans difficulté. Une vache est ici aussi sauvage que le cheval d^un haras qui n^a jamais été bridé. Ce précieux animal n^est regardé en Corse que sous le rapport de la propagation des bœu& : on ne tire nul profit de son lait ; aussi sont-ils tributaires de la Sardaigne pour le fromage et le beurre qu'ils en reçoivent : le peu qu'en produit le pays , provient des chèvres. Cet animal j précieux sous ce rapport, est très-multiplié en Corse; mais il est en même temps le fléau de tous ceux qui voudraient faire des plantations. Il n'y a point de muraille qui puisse être respectée par la chèvre corse. J'en ai beaucoup dans mon voisinage qui ont mangé les châtaigniers plantés il y a un an dans le domaine. Je iie sais pag^

encore comment je me comporterai envers leur maître. Je veux employer de la rigueur, malgré qu^on me dise qu^ils sont méchans et dangereux. Il faut soutenir ses droits et avoir de la résolution , ou bien renoncer à toute amélioration dans ce pays. Les prairies artificielles , ce précieux moyen pour entretenir la terre dans un état constant de fertilité, sont extrêmement rares en Corse , et inconnues dans la localité où je me trouve» J^en ai apporté des graines et j^ai rintention d^en semer une grande étendue , quoiqu^on me dise qu^elles ne résisteront pas aux grandes chaleurs de Pété. Je ihe propose aussi d^établir une fromagerie. Dès que j^aurai assez de fourrage à ma disposition , j'achetterai une tren-» taine de vaches , et je ferai venir un fromager de Suisse. Voici ce que m^a répondu M. le comte ^Pozzo di Borgo , quand je lui ai fait cette proposition : « ^approuve aussi que vous fassiez » venir un fromager et achetiez les vaches, ne » fut-ce que pour faire voir comment on peut y> tirer meilleur parti du lait, qu^on ne le fait » en Corse. '»

Je m^occupe maintenant de Tachèvement de deux grands hâtimens que j^ai trouvés commencés, Je destine Tun à Thabitation des vaches, Tautre aux mérinos, dont j'ai sous ma direction environ 120 bêtes. Ce troupeau. Punique dans la

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Corse, a été acheté il y a deux ans en Italie. Le peu de soin qu'il a reçu depuis son arrivée dans ce pays, a fait mourir tous les agneaux qui sont nés depuis celte époque , et la totalité du troupeau périrait si Ton tardait plus longtemps à lui donner les soins convenables. Je f en parlerai plus tard ainsi que des moutons indigènes. Dans ce moment -ci je fais parquer nos mérinos sur des terrains qui, selon Tusage du pays, devaient commencer leur repos, mais que je veux mettre en culture, chose qui excite les railleries des paysans qui continuent à regarder en pitié tous mes projets. Les contrariétés que j'éprouve ne se bornent pas Ih.'^ j'en rencontre cent à chaque pas et beaucoup, plus afr fligeantes; mais je suis^ armé de courage et je ferai tout mon possible pour ache.yer honorablement la tâche que j'ai entreprise. Je te sou-? haite une bonne santé et des momens plus doux et plus tranquilles que n'en a ton camarade et ami.

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