QUATRIÈME LETTRE
Du même au même»
Ajaccio, le 38 novembre 1838.
Je respire un peu, mon cher Fawtier ,- les pluies ont commencé , et les Lucquois sont arrivés. JTen ai engagé une trentaine. Ces gens sont paisibles , obéissans et laborieux ^ ils se lèvent au point du jour et ils travaillent jusqu^à onze heures. Le chef de Tescouade (ils sont par compagnies de cinq à dix personnes), qui porte le titre de caporal y quitte alors Touvrage et va faire la polenta , qui est composée de £airine de mais ou de châtaigne. Après un quart d^heure il appelle ses camarades pour dîner y avant midi ils reviennent à leur ouvrage qu^ils continuent }usqu^à Feutrée de la nuit. Ils reçoivent depuis 3o sous jusqu^à 35 sous par jour. Je suis heureux avec eux; car avec les habitans du pays j'aî manqué de devenir poitrinaire. Non -seulement ils venaient nonchalamment très— tard à Touvrage , et partaient une heure avant le soir , mais ils mettent deux heures pour dîner et une heure pour déjeuner; ils demandaient de plus
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35 à 4^ ^^^^ P^^ }^u^ • ^^^^ passe encore slls travaillaient bien. C'est le salaire qu'un homme reçoit en Corse; celai des femmes est de la moitié^ et elles travaillent une heure de moins encore que les hommes. L'ouvrage des femmes^ consiste à porter sur leur tête du foin, du bois, des céréales^ etc; elles peuvent porter des charges de cent livras ; un corse se croirait déshonoré s'il prenait le moindre fardeau sur son dos. Il mène sa femme ou sa sœur avec lui pour lui porter au champ son petit araire et sa semence^ pour apporter du marché la provision qu'il achète, etc. Je les emploie à l'épierrement des terres et à d'autres menus travaux; quant aux hommes, ils ne prennent, pas volontiers en main ta bêche ou la pioche. Ils sont habiles pour couper le makis avec le rustaguiay instrument en fer qui a une forme demi-circulaire prolongée , et qui est emmenché à un morceau de bois. Us excellent dans la manièrCode charger et de conduire les mulets \ ils labourent avec plaisir; ils font sans humeur tout travail qui n'oblige pas l'ouvrier à se pencher trop vers la terre : ce sont les Lucquois qui font le reste. Le village qui me fournissait des journaliers est distant de trois quarts de lieues de ma ferme ; ses habitans ont commencé à se plaindre de ce que je ne les emploie pas depuis que j'ai des Lucquois ^ en me disant quMU
peuvent travailler aussi-bien qu'eux quand ils veulent Je leur ai proposé d'en faire l'épreuve 5 ils ont accepté la proposition et se sont offerts : je les ai mis à travailler comparativement ^ j'en ai renvoyés, je les ai repris et je suis enfin parvenu à les faire travailler à plusieurs espèce;» d'ouvrages autant que les Continentaux. Ce sont en général des jçunes gens qui se sont prêtés -à cette épreuve. Les plus âgés murmurent et les regardent comme les organes de cette maudite réforme. Il y en a qui m'aiment, il y en a qui me haïssent : c'est comme partout. Je ne veux autre chose, leur dis-je,que de vous habituer au travail, seul moyen d'être: indépendant. et de vivre avec honneur dans ce monde.
Je n'ai point encore trouvé de chevaux ni de bœu& assez forts pour les atteler aux charrues qii^ j'ai amenées. En attendant que j'en fasse venir du dehors , j'ai acheté quatre bœufs et deux araires du pays pour labourer les terres , où , scJon l'usage d'ici , j'ai fait couper et brûler le makis. Ce faible moyen d'amender la terre est assez^ efEcace , lorsqu'on saisît le moment favorable pour y mettre le' feu : j'ai eu le bonheur d'exécuter cette opération peu de jours avant les pluies. Il faut respecter certains usages d'un pays quand on ne peut pas faire autrement, et surtout il. ne faut pas avoir l'airde les mépriser. Certes, si je continue de rester
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en Corse ^ je né laisserai pliis mes champs envahis par les broussailles; mais il faut bien en débarrasser cèilx qui en sont couverts. La meilleure manière est celle que Ton emploie ici* Les terres que j'ai brûlées sont sur les côtes ; je compte en mettre la majeure partie en luzerne; je veux cependant avoir auparavant la certitude que celte plante peut y réussir. J'en fais cette année Texpérience.
L^usage des laboureurs corses est d'aller le matin chercher les boeufs dans Tenclos où ils passent la nuit, et les jours qu'ils ne travaillent pas, de leur donner un peu de, paille ou de foin et vers les neuf heures du matin d'aller labourer : ils ne font qu'une attelée par jour d'hiver. Pendant l'été on ne laboure point dans ce pays \ ainsi ^e je Pai ^it dans mes précédentes lettres ; à midi , pendant une demi-heure que le cultivateur mange, les bœufs reposent sans être dételés; il reprend l'ouvrage et le continue jusqu'à trois heures après midi ; il reconduit ensuite les ani-r maux à leur enclos et va chez lui. J'ai trouvé extrêmement peu de fourrage cette année; aussi suis-je obligé de suivre tous ces usages, sauf quelques modifications. Ne pouvant pas faire travailler les bœufs davantage , faute d'une noui*^ riture plus substantielle, j'ai voulu au moins occuper leurs conducteurs. J^ai eu sang et eau
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à suer ^ mais je suis parvenu à faire travailler nses Corses deux heures après qu'ils ont dételé les bœufs. Au commencement je leur ai proposé des ouvrages légers et amusans ^ ils s^ r€fusèrent d'^ord, mais la peur d'être renvoyés les obligea à y consentir. Plus tard je leur en ai donné de plus forts , et maintenant ils travaillent à la terre. Il faut noter ,que ce sont toujours àe& jeunes gens, plus faciles à manier que les vieux rou^ tÎDÎers. J'espère inspirer progressivement Tamour du travail à tous les babitans qui m'avoisinent* Ils m'en veulent aujourâbui, mais ils me béniront un jour. Les préjugés et les routines des bommes sont difficiles à détruire, mais la satisfiction .doit être grande pour ceux qui en vienpaient à bout*
L'ouvrage que je fais exécuter parles Lucqiiois est d'assainir les terres marécageuses dont je t'ai dé}à parlé , et de faire des fosses pour les mûriers et jies autres arbres que je me propose de planter. C'est dans ma prochaine lettre • que je xne réserve dé t'en donner quelques détails , ainsi que sur les plantations de la Corse en général»^
En .attendant, crois-moi ton fidèle ami.
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