‹ Annales agricoles de Roville (volume 3)Chapitre 67 sur 72 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

Du mêmç au même.

Ajaccio, le9 dccembre i8a8. "

Aujourd'hui que j'ai rintention de parler des plantations en G>rse, je veux dire deux mots sur son aspect et sa situation topographique* Cette île est traversée par une longue chaîne de montagnes, parmi lesquelles il y en a de trèshautes. Le monte Rotonde s'élèye à plus de 9,3oo pieds au-dessus du niveau de la mer, et le monte d'Oro en compte 8,1 66. Les sommets de quelques-unes de ces montagnes forment des plateaux propres à la culture, tandis que leurs gorges et vallons sont remplis de neige pendant toute Tannée. Il y a un grand nombre de rivières ^ mais il n-y en a point qui soient navigables. Parmi plusieurs lacs qui se rencontrent dans le pays , il y a celui d'/no près du monte Ro-r iondo j dont on ne peut sonder la profondeur : on prétend qu'il a été le cratère d'un ancien -volcan. La Corse possède plusieurs sources d'eaux minérales dont les vertus sont incontestables \ et elle offre à l'histoire naturelle une

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grande variété de marbre , des jaspes , des granités ^ etc. , ainsi que plusieurs mines de fer , plomb et plomb argentifère , dont il n^ ^ qu'une mine de fer exploitée. La Corse possède aussi des salines ^ mais leur sel ne sufHt pas à '•la consommation des habitans. Les villages sont en général situés sur les hauteurs , loin de la mer et dans des endroits retirés.

. En fait de plantation ^ la nature y a fait beaucoup, et Thomme extrêmement peu. Il y a beaucoup de forêts en Corse, dont la j^lupart appartiennent au gouvernement, qui en tire du bois pour la marine de Toulon. Le pin, le sapin , le chêne et le châtaignier sont les arbres qui prédominent dans les forêts. On y trouve aussi le hêtre , le chêne-liége {quercus suber) , le chêne-yeuse (quercus ilex) , et quelques lautres arbres , mais en moins grand nombre: le noyer est aussi assez abondant dans ce pays. De tous ces arbres il n^ a que le châtaignier qui soit multiplié par Fhomme, et c'est parce qu'il constitue la base de la nourriture du montagnard corse, dont f attribue Tindolence à la ressource que cet arbre lui présente. La culture du châtaignier demande peu de peine et de soin , et son fruit séché et réduit en farine offre une nourriture saine et agréable. Aussi le Corse qui possède trois ou quatre pieds de cet arbre , ne se

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soucie guère d^aller travailler que lorsqu^il n^a plus de châtaignes» Ainsi je suis porté à .dire que c^est un bonheur que le châtaignier ne soit pas très-multiplié dans cette île, et quMl n^ en ait guère dans mes environs. De la grande quantité de goudron, de poîx-résine et de térébenthine que pourrait donner Pimmensité de pins et de sapins , on n^en recueille que celle qu^on trouve aux pieds des arbres. L^olivier sauvage couvre tout le territoire de la Corse ] on en greffe tous les ans, mais en petite quantité. Les olives ne sont pas cueillies sur Parbre , on les ramasse sur terre où elles restent plusieurs jours. Le goût âpre que Thumidité de la terre leur communique, rend Thuile d'une qualité inférieure , et elle ne se vend à Marseille que pour la consommation des manufactures. Un mode moins barbare dans la récolte du fruit , et un plus grand soin dans la fabrication de Thuile avec la multiplication de Farbre qui la produit , pourraient seuls enrichir ce pays où la végétation est si vigoureuse. Le mûrier, autre arbre précieux, qui , comme le pré*^ cèdent, est la source de la richesse de tout le midi de la France, est peu connu en Corse; il n'y a que deux ans révolus que les efforts du gouvernement ont pu obtenir de la ville d'Ajaccio de créer une pépinière pour la propagation des mûriers et d'autres arbres utiles. Cette

pépinière^ qui est confiée à h direction de M. Fert^ homme qui connaît parfaitement cette partie, possède aujourd'hui 40^000 mûriers, outre les autres arbres. M. le baron d^Jngellierj préfet du département , dont le zèle pour Tencouragement de Tagriculture mérite de trouver des imitateurs dans plus d'un département de la France, a invité par la voie de la presse, tous les propriétaires de son département à se pré-^ senter pour demander la quantité de mûriers que chacun désire planter. Le nombre des amateurs a répondu faiblement aux espérances de M. le préfet; Les uns disent que cela ne réussit pas en Corse ^ les autres allèguent pour excuse de leur insouciance , le manque de gens habiles pour tirer de la soie; d'autres soutiennent enfin yju€ cela ne paie pas même les frais de la plantation. Parmi ceux mêmes qui en ont demandé , plusieurs s'en sont repentis , ou ne veulent pas se donner la peine de les envoyer chercher.

Pour ma part, j'en ai pris 1,700 pieds , et je les ai plantés dans des situations différentes pour voir où ils peuvent plus ou moins bien réussir. J'en ai mis le plus grand nombre dans là plaine et autour de la ferme. Persuadé que l'arbre a besoin de trouver dans sa jeunesse une terre meuble ou ses racines puissent facilement s'étendre , et où rhumidité se conserve pendant

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les grafndes chaleurs qui brûletit la surface de la terre ^ j^ai donné aux fosses dc' nos arbres, une largeur de quatre pieds en tous sens, sur une profondeur de trois pieds. La distance entre les arbres est de six • à sept mètres , ef les lignes sont régulières. Dans les terrains forts, où les racines s^étendent difficilement^ les fosses sont plus larges, mais la distance entre elles est moins grande que sur les terres légères, dans lesquelles elles pénètrent sans difficulté^ dans dés terres maigres, les fosses ont été remplies avec de la bonne terre et du vieux fumier que je n^ai point mi^ en contact avec les racines. Il y a environ six semaines que mes premières fosses ont été faites , et c'est dans celles-là que j'ai .commencé à planter les arbres, et à mesure que la terre, exposée à Tinfluence de l'atmosphère, se bonifie , je la remets dans sa place et je continue le plantation. Si cent propriétaires plantaient le même nombi'e de mû* riers , et cent autres la moitié ou même le quart, pourvu qu'ils y donnassent les mêmes soins , la Corse, dans huit ou dix ans d'ici, aurait produit de la soie pour trois millions, et dans quinze ans , pour une somme double. Mais hélas ! la majorité de ses habitans se dispensent de pareils calculs ! Uexemple que veut donner M. le comte Pozzo di BorgOy eU; plantant trois ou quatre

ans de suite une égale quantité de cet arbre lucratif) en bâtissant un local pour Téducation des vers à soie^ et en faisapt venir de la Provence deux fileuses qui formeront ici ^es élèves ^ cet exemple, dis-je, éclairera peut-être le reste des propriétaires sur leur intérêt. Tai Tintention, Six printemps, de cueillir une certaine quantité de feuilles de mes jeunes arbres pour nourrir quelques centaines de cet insecte précieux. Je sais qu^on ne doit pas effeuiller Tarbre pendant les deux et même les trois premières années de sa plantation^ mais je le ferai avec modération^ et cela prouvera la possibilité de Téducation des vers à soie dans ce pays.

Outre les mûriers, j^ai planté mille autres pieds d^arbres,en oliviers, amandiers, noyers, châtaigniers et autres dont j^attends une partie de la France , ainsi que quatre cents mûriers greffés (ceux que j^ai pris ici ne le sont pas) pour compléter le nombre de trois mille arbres.. JTai semé en outre des pins-laricio dans une grande étendue d'une de mes montagnes escarpéçs , où Ton ne pouvait obtenir aucun produit par sa nature et par sa position. La Corse est en général peu boisée^ les gros arbres sont sur les hautes montagnes. Dans le reste de Pile il n^ a que des brous-' sailles , qui ne peuvent pas offrir un ombrage suffisant à Thomme et aux aniqiaux. Ainsi je

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regardé comme un bienfait pour les uns et les ' autres de boiser les vallées et les plaines de ce pays , et c'est par-là que j'ai débuté.

Le myrte et le laurier viennent spontanément en Corse; les oranges, les citrons, les figues, le? amandes et les grenades «ont savoureuses et d'une belle qualité; mais à peine suffisent-elles à la consommation des habitans, tant ces fruits, dont chacun po^ivait faire un objet de commerce, sont peu multipliés, La culture des vignes est la plus avancée ici : aux environs d'Ajaccio surtout, et à Capo-Corse, on s'y entend très-bien. La vigne se multiplie par bouture, et Ton en change les mauvaises qualités en bons raisins par la greffe. La plupart des vignes de ce pays n'ont d'échalas qu'en roseaux, qui durent trois et quatre ans, et qu'on produit chez soi d'une manière qui mérite d'être imitée dans certaines circonstances. Comme presque toutes les vignes des environs d'Ajaccio sont situées sur de petites collines, il s'y trouve aussi des endroits bas et humides pendant l'hiver. On y choisît un coin propre à la végétation du roseau, on le défonce et on y plante ce végétal aqua^ tique. Les raisins de ce pays /sont supérieurs à ceux de la Provence , et les vins sont liquoreux et capiteux; mais on ne sait pas les conserver, et l'on ne tente point de fabriquer de ces vins

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exquis que le contineat français livre au commerce pour plusieurs millions, avec un climat moins favorable à la vigne et des terres peutêtre moins fertiles. Que de trésors recèle le sol de cette île, et ses habitans vivent dans un état voisin de Findigence Adieu, etc^

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SIXIÈME LETTRE

Du même au même.

Âjaccip ) le 10 îtnyier 18391

Je n'^ai point de tes nouvelles. Peut-être ta lettre est sous la neige avec tout ce qui était contenu dans la valise du postillon qui apporte ici à cheval les dépêches de Bastia. Il y a une semaine que nous n^avons pas reçu le courrier de cette ville ^ et trois semaines, celui de France. Il est tombé dans nos montagnes plus de six pieds de neige. Les uns disent que les courriers y sont ensevelis, les autres prétendent qu'ils se sont arrêtés de Fautre côté des montagnes. On a envoyé une compagnie du régiment qui est en garnison ici pour ouvrir les routes. I^e gouvernement aurait fait beaucoup de bien au dépar^ tement, et trouverait un grand avantage à établir des bâtimens à vapeur pour faire le trajet de Toulon à notre ville et à Bastia : les communications seraient plus faciles. Il n^ a que des paquebots qui vont une fois par semaine de Toulon à Bastia et vice versa , et c'est de cette der-^ nière ville ^ distante de trente lieues d'Ajacdo,

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que nous recevons le courrier de France* Le thermomètre est aujourd'hui à zéro^ cette transition suhite de la chaleur au froid est nuisible à la végétation. La prolongation du beau temps n^a été favorable qu^aux mouches a mieL Cet insecte diligent et utile n^est pas rare en Corse , malgré le peu à% soin que Ton en prend* Les ruches sont en bois, grossièrement confectionnées, et abandonnées dans le coin dW bois oii elles restent pendant toutes les saisons. On les \isite deux ou trois fois pendant Tété ^ pour prendre le miel par le moyen de la fumée. On en trouve peu , surtout à Tautomne , car les grandes sècheress,es de Tété qui brûlent tout, ne permettent pas aux abeilles de travailler^ très-souvent il en meurt même une grande quantité. L^arbousier, ou fraise en arbre, qui fleurît ici en automne , est la plante qui procure aux abeilles de quoi emmagasiner à Tarrière saison. Le miel fait au printemps est bon, mais celui de Tété est amer. Le Corse emploie , pour fixer les essaims , une méthode que , ni Tabbé Rozier ni Réaumury qui ont tant étudié les mœurs et le goût des* abeilles, ni M. Lombard notre contemporain , qui a passé quarante ans à Tétude de cet insecte , n^ont pu imaginer. Je veux ^indiquer cette méthode, parce qu^elle m^a paru bonne et préférable à celle que Ton emploie ordinairement. L^homme qui garde

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les ruches pendant le temps où partent les essaims, tient sur soa épauk une petite ruche vide dont le fond et les bords de Fouverture sont frottés avec Téeorce de citron ^ il approche de- Fessaim: et Fasperge avec le jus du citron dont >t remplit sa boucha. LV>deur attire les abeilles y. et il suffit qu'une seule entre dans la ruche pour que toutes les autres- U suivent*-

Je ne t'ai point encore parlé des plantes textiles et de edles àvt commerce.

Le chanvre vient très-haut dans cepajs, et le lin est d'une assex^ botme qualité; mais on ne sait pas les travailler^ et' lés toiles qtie Fon en fait sont très-grossièresv La culture die ces plantes* est le partie des femmes f ii y en a beaucoup qui savent tisser , mais it n'y en .a point danS' mes environs, o4 lia^ culture des plantés textiles est négligée. En planttes èuf eommeree^ il n'y a que le tabac qui est? nnr peur cultivé e» Corse; mais ce n'est pas^ k^ tabac du* eontment , c'est une variété à petites feuille» et dluit parfum médiocre. Je compte cultiver tes bonnes espèces^ et je ne doute point de la réussite. Si les habi^ tans veulent m'imiter 7 ilsr seront affranchis du tribut qu'ils paient à Fltalie d'où ife apportent en contrebande le tabac à cigare; ils savent e» faire de très-bonnes. Le coton a été essayé dan» la pépinière, et a réussi parfaitement; j'en s©-'

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merai cette année. Je vieux faire aussi quelques essais sur la garance et le ricin (ricinus cum-munis) ^ dont la graine donne une huile purgative que les pharmaciens paient très-cher : cette plante est indigène en Corse.

Tu m^as demandé, dans ta dernière lettre, les moyens que Ton emploie ici pour séparer les grains de leur paille. Il faut que tu saches d^abord qlie dès que le paysan corse a fini d^ensemencer son champ, il se retire dans son village, et ne revient aux champs que lorsque ses récoltes sont mûres. Hommes , femmes et enfans descendent alors de leurs montagnes, et vont couper leur blé le plus haut qu^il est possible, et pêlemêle avec les mauvaises herbes dont il est abondamment pourvu, comme il est facile de le prévoir. Les gerbes sont petites comme les paquets de céleri que Ton vend dans les marchés en France. On les transporte au plus près du champ où Ton peut faire une aire , ou bien à l'endroit où il y en a déjà une de faite. On Fy étend et Ton fait tourner dessus deux bœu&, jusqu'à ce que leurs pieds et celui d'une grosse pierre qu'ils traînent, expulsent les grains de leurs balles ; on sépare la paille avec des fourches et on attend un vent favorable pour nettoyer définitivement la récolte. Cette opération se fait en jetant avec des pelles, le grain en l'air, et contre

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le vent. La plus grosse paille est mise dans des bâches et transportée par des femmes à une ca-' bane voisine, et e^est cette paille qui est la nourriture par acellence que Ton donne aux bœufs rhiver : le grain est transporté par des mulets. Le fléau n^est point connu en Corse ^ il fallait voir aussi avec quel étonnement on regardait ceux que j^ai fait faire pour battre un peu d^avoine que j^ai trouvée récoltéew Gela a fait beaucoup jaser le canton. On vient de tous les villages voisins pour voir cette opération que je fais exécuter par les deux Lorrains que j^ai emmenés. Quand les bœufs peuvent très -bien faire cet ouvrage, me demanda un paysan , pourquoi démettre de fatigue les bras de ces honnêtes gens ? Cest que la récolte est mieux battue de cette manière, lui répondis'je 3 c'est que la paille n^'étant pas trop maltraitée, est mieux mangée par le bétail, et procuré un fumier plus abondant^ et enfin, c'est qu'on fait cette opération à son aise dans les granges, pendant les jours où Ton ne peut pas travailler dehors. Tout cela est bon ^ reprit - il après une courte pause , mais c'est trop fatiguant! Je parie que la machine à battre. leur plaira mieux. On, parle beaucoup ici du fumier que je fais transporter dans ee moment sur une pièce déterre qui, d'après l'usage, devrait commencer son repos , mais que je veux ensemencer en

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orge après l'avoir fumée. Je remarque avec plaisir qu'ils ne Tiennent plus yisîter la ferme pour se moquer des instrumens et de mes opérations. Us ne s'irritent plus lorsque je leur fais des observations sur la manière vicieuse dont ils cultivent leurs terresr De leur côté , ils me font différentes questions 9ur Tagriculture, où ils ne mettent plus l'ironie. Il y en a qui veulent sonder mon savoir ^ et je t'avoue qu'ils savent bien comment s'y prendre. Les uns me demandent des conseils , d'autres me font des objections que je ne méprise point : on peut avoir des préjugés en théorie comme oh en a dans la pratique. Aussi , je me garde bien de soutenir que ce que •je fais est bon partout et dans toutes les circonstances. Je tâche de consulter le climat ^ les saisons , le sol , les anciens laboureurs ^ et sans imiter la routine du vieux cultivateur , je profite de ses observations. Il y a mille choses ici à modifier 5 on ne peut pas réformer tout dans un jour. Mais l'aurore commence à paraître, et il faut que je fasse éveiller mes gens.

Adieu pour aujourd'hui.

QUESTIONS AGRIGOLESi^ 47^^

■ "nirû II ■ I

Suite de celles qui ont été insérées dans la quatrième lis^raison.

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