LA CULTURE DU BLÉ EN FRANCE ET LES PRIX DE REVIENT
Le produit brut total de l'agriculture française, c'est-à-dire le montant des denrées vendues par les agriculteurs ou consommées par eux et leurs familles, s'élevait, vers 1882, à H milliards de francs
en chiffres ronds. C'est là une évaluation modérée et inférieure aux chiffres officiels, comme nousTavons montré ici même il y a quelques années*. Or, notre production moyenne en blé, durant la période décennale 1882-1891, est de 103 millions d'hectolitres. En retranchant 14 millions d*hectolitres pour les semences, il reste 89 millions représentant la portion de notre récolte vendue par les cultivateurs ou consommée directement par eux. D'autre part, le cours moyen de l'hectolitre étant de 18 fr. 72 durant la même série d'années, nous voyons que le produit brut de la culture du blé en France, pour les grains seulement, atteint 1 ,666 millions de francs. A ce chiffre il faut ajouter, environ, 334 millions pour représenter la valeur des pailles vendues par l'agriculture.
En résumé, le produit brut total de la culture du froment s'élève en chiffres ronds à 2 milliards de francs et représente ainsi 18.1 p. 100 du produit brut. général de l'agriculture française. Cette proportion ne s'élève pas au delà du cinquième, bien certainement.
En admettant qu'il fût désormais impossible de réaliser un profit sérieux par la culture du blé, cette circonstance n'aurait pas le moins du monde pour effet de porter à l'agriculture tout enlière un coup funeste, puisque le froment ne représente guère que le cinquième du produit brut total.
Il faut remarquer, d'ailleurs, que si le calcul des pertes ou dos profits résuItHnt de la culture du froment dans une exploitation rurale paraît chose fort aisée à certaines personnes, il est considéré par les hommes les plus compétents comme étant extrêmement difficile. Il n'existe pas en France un seul domaine agricole cultivé exclusivement en froment. Les dépenses de main-d'œuvre, de labours et autres travaux, les frais généraux, et surtout la valeur attribuée aux fumiers ou aux engrais en terre non absorbes par les plantes qui ont précédé le froment, en un mot tous ces éléments du débit d'un compte spécial se prêtent à des évaluations arbitraires. Il est malaisé de dégager la vérité au milieu de tant d'incertitudes. Les calculs qui s'appliquent à une exploitation ne sauraient être considérés comme exacts pour une autre, et « le • prix de revient du blé en France » n'est qu'une moyenne fantaisiste dépourvue de toute valeur scientifique.
i. AnnaUs agronomiques^ t. XIV, p. 433. L'Enquête agricole de J 882, par D. ZoIIa.
166 D. aeoiXA
Ce que Ton peut seulement montrer en s'appuyant sur des comptes dont tout le monde pourra contrôler Texaclitude, c'est qu'il existe précisément des exploitations où le prix de revient du blé est assez peu élevé pour qu'à l'heure actuelle la culture de cetle céréale assure encore des profits.
Lors de la discussion récente qui s'est produite à la Chambre des députés, à propos du relèvement de la taxe d'entrée sur les blés étrangers, un membre du Parlement, M. Lesage, établissait ainsi le compte d'une sole de froment,
« Voici, disait-il, un aperçu de ce que me coûtent 4 hectares ensemencés en blé (terre légère et assez profonde) sur pommes de terre :
francs.
Loyer de la terre à 50 francs l'hectare 200
Labours et hersage pour couvrir la semence, 16 à 18 journées. 180
8 hectolitres de semences à 17 francs 136
1,600 kilos de phospho-guano à 20 ft^ancs 320
Transport et épandage d'engrais 14
Rbstb a dépbnsbr:
Frais de moisson, charrois compris 150
Batlage de la récolte présumée (80 hectolitres) à 1 fr. 25 . . 100
Frais de nettoyage du grain et livraison 30
Assurance contre la grêle 20
Total de la dépense 1.150
Sur cette somme, il convient de défalquer la valeur de la paille, soit 12,000 kilos à 32 fr. les 1,000 kilos. Ensemble • 384
En supposant que j'obtienne un rendement de 20 hectolitres à l'hectare, soit 80 hectolitres, ces 80 hectolitres me reviendront à 766
Soit 9 fr. 67 l'hectolitre.
« Je ne prétends pas, ajoute M. Lesage, que ce soit là le prix de revient moyen. Evidemment, il y a des cas où il s'élève à 20 francs et même peut-être au delà; j'ai fait moi-même du blé dont le prix de revient a dépassé la moyenne que je viens d'indiquer; mais enfiyiy on ne peut pas dire d'une façon générale et absolue : le blé coûte tel prix : c'est absolument impossible! et moi qui fais la culture du blé depuis trente-quatre ans ^ je déclare qu'il ne m'a jamais coiUé 20 francs F hectolitre. »
Voilà donc un exemple de culture permettant de produire du • blé à moins de 10 francs l'hectolitre. Sans tenir compte de la valeur de la paille, ce prix s'élève seulement à 14 fr. 37.
Il n'est pas impossible d'indiquer d'autres prix de revient obte-
nus par quelques cultivateurs. Voici, par exemple, le détail du compte blé tel que nous l'avons copié sur les livres d*un habile agriculteur de Seine- et-Oise.
Mise en terre
Frais à V hectare (1884).
Labours, hersage, roulage et ensemencements.
Fumier
Semence
Echardonnage
Moyettes, fauchage, liage
Liens
Récolte ^ Battage
Rentrée et meules
Transports (grains et pailles)
Frais de vente et recouvrement
Impôts personnels et prestations
Fermage (impôt foncier à la charge du propriétaire).
Réparations de l'outillage
Rabais de l'outillage à l'inventaire
Commis, entretien de bâtiments, menus frais et assurances
Frais généraux et de réalisation.
fr. «.
Total 617 59
Grains Pailles
Production à V hectare.
33 hectol. à 15 15.
2,696 kilos à 18 94 les 100 kil. . . . 1,155 bottes de 5 kilos 9 à 29 fr.
Total.
fr. c.
Bénéfice à l'hectare 232 23
Prix de revient de l'hectolitre de blé après déduction de la valeur des pailles 8 26
Voici les prix de revient calculés d'après la même méthode depuis 1884 jusqu'à 1893.
Prix de revient du blé après déduction de la valeur des pailles.
PRIX DB BBVIBNT.
i68 D. ZOLLA
Nous n'avons pas à justifier les évaluations qui figurent dans ces comptes. Il nous a simplement paru intéressant de montrer que parmi les cultivateurs on en peut rencontrer dont la comptabilité accuse un prix de revient du blé inférieur à cette moyenne de 20 francs regardée aujourd'hui comme une limite minima.
Nous croyons, en tous cas, avoir suffisamment prouvé que si la culture du froment n'est plus aussi lucrative qu'autrefois, elle n'a pas cessé cependant d'être possible. La réduction des profits qu'elle assure n'entraîne pas nécessairement une diminution égale des gains obtenus sur l'ensemble de la production d'origine animale ou végétale d'une exploitation agricole.
Il est, en outre, bien étrange et bien illogique de soutenir que la diminution du prix du blé, en réduisant les profils d'une catégorie particulière de producteurs, diminue la consommation, en général, limitjB les débouchés de l'industrie, et nuit de proche en proche à toutes les classes de la nation. Ce raisonnement ne nous parait pas bon. Une réduction du prix du blé laisse en réalité disponible dans la bourse de ceux qui achètent cette denrée la somme dont les agriculteurs auraient bénéficié si les cours avaient été plus élevés. Le pouvoir de consommation des acheteurs de blé est donc accru exactement de la quantité dont se trouve diminué celui des producteurs de blé. En un mot, il y a déplacement et non pas perte, comme on le soutient sans raison.
Mais, l'économie réalisée par les consommateurs de froment est très faible pour chacun d'eux et les intéressés ne songent point à la constater. La perte subie par un nombre relativement restreint do producteurs de blé est, au contraire, sensible, et le raisonnement que nous venons de signaler semble d'autant plus facile à accepter que la crise, qui s'étend à l'industrie comme à l'agriculture, le rend en même temps plus vraisemblable.
LA BâUSSE du prix DU BLÉ EST-ELLE UN PHÉNOMÈNE NOUVEAU ?
Il parait fort naturel d'admettre également que la baisse actuelle est un phénomène nouveau. Parmi les hommes qui sont aujourd'hui éprouvés pas ce phénomène inattendu, aucun ne vivait à l'époque où les mêmes faits ont excité les mêmes craintes, provoqué les mêmes souffrances, et fait accepter les mêmes remèdes. Nous croyons, cependant, que pour comprendre la nature et
la portée de la baisse actuelle des cours des blés, il est précisément indispensable de remonter dans le passé et d^éludier les crises analogues à celle que nous traversons en ce moment.
En parlant ici * des variations du revenu et du prix des terres au XYin"* siècle, nous avons montré avec quelle singulière rapidité le cours des principales denrées agricoles s'était élevé depuis la fm du règne de Louis XV, jusqu'à la veille de la Révolution. Le prix du blé notamment avait subi une hausse considérable. A partir de 1789 jusqu'en 1801, nous observons encore une élévation marquée des cours. Voici les mercuriales du marché de la Grenette de Bourg, pour la deuxième moitié du xvni^ siècle ; et depuis 1801, les chiffres inscrits dans le tableau suivant sont les prix officiels pour la France entière.
Période de baisse et de longue stagnation des prix au xviii* siècle.
Période de hausse soudaine et considérable à la fin du xviii« siècle.
Nouvelle période de hausse cl de prix élevés (4791-1820).
Première période de baisse rapide et de stagnation des prix au début du xix« siècle.
i. Annales agronomiques, t. XIU. Les variations du prix des terres en France, par D. ZoUa.
PRIX de l'hectulitre de froment
fr. c.
Moyenne. . .
Moyenne. . .
Moybn:<k. . .
Moyenne. . . .
LA QUBSTIOIf DO BLÉ 171
Pendant Ja première période, qui comprend vingt-cinq années et s'étend de 1741 à 1765, la moyenne du prix du blé n'a pas dépassé 11 fr. 10 Thectolitre.
Brusquement, de 1766 à 1770, elle s'élève à 17 fr. 50, et, chose digne de remarque, les cours ne retombent plus désormais au niveau précédent. De 1766 à 1790, la moyenne atteint 17 fr. 70, et dépasse en conséquence de 5 fr. 20 le chiffre de la période précédente. En quelques années, la hausse obtenue et conservée atteint 46 p. 100. Durant la période de trente ans qui succède à la précédente, c'est-à-dire jusque dans les premières années de la Restauration, cette hausse si curieuse est encore plus marquée. Le cours moyen est de 22 fr. 93.
Nul ne songeait en ce moment à s'étonner de celle élévation des prix. On avait perdu le souvenir des longues années durant lesquelles le blé se vendait 11 fr. l'hectolitre!
Les vieillards eux-mêmes avaient assisté pendant leur jeunesse à la hausse prodigieuse qui marqua la fin du règne de Louis XVI. Qui pouvait prévoir une baisse, alors que depuis cinquante ans on observait une hausse nouvelle ou la fixité des cours au niveau si élevé qu'ils avaient atteint?
Brusquement, à partir de 1819, la baisse se produit. Elle déconcerte et effraie tout le monde. La concurrence des blés russes est signalée; on songe pour la première fois depuis bien des siècles à fermer nos frontières pour prévenir la dépression des cours. L'échelle mobile est votée; elle fonctionne. Successivement, en 1821 et en 1832, on cherche à modifier notre législation douanière pour arrêter les importations étrangères et la baisse qu'elle est accusée de provoquer. Néanmoins, depuis 1821 jusqu'à 1850, le cours moyen du froment ne dépasse pas 19 fr. 04 et ne s'élève, dans aucune des six périodes quinquennales qu'elle renferme, au delà de 20 fr. 25. Dans le cours de cette longue série d'années, le prix du blé reste inférieur de 3 fr. 79 à celui qu'il avait atteint depuis 1791 jusqu'à 1820. La baisse constatée s'élève à 16.5 p. 100.
Ce phénomène n'était pas particulier à la France. En Angleterre, la marche des prix avait été la même. Voici à ce sujet quelques chiffres précis empruntés au Bulletin de statistique et de législation comparée *.
\. Numéro de septembre. 1886.
17â D. aeOLLJL
Prix du blé en Angletei^e par hectolitre.
fr. c.
Malgré la législation douanière très résolument protectrice et fort restrictive appliquée en Angleterre aux blés étrangers, les cours intérieurs s'étaient donc abaissés. Ailleurs, il en était de même. Voici, par exemple, le prix de l'avoine et du froment en Prusse de 1816 à 1850.
Prix du blé et de Vavoine en Prusse * par 100 kilos.