‹ Annales agronomiques (volume 2)Chapitre 70 sur 253 · BLÉ. AVOINE · texte numérisé non relu

BLÉ. AVOINE

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Dans la seconde moitié du xviu'' siècle, la hausse si rapide du blé que nous avons signalée n'avait pas été non plus un fait isolé. On pouvait constater en Angleterre une élévation semblable des cours. Chose digne d'attention, les principaux produits agricoles, la viande, le lait, le beurre, la volaille, les animaux de trait, etc., avaient augmenté de prix dans des proportions analogues. On voyait en même temps s'élever avec une prodigieuse rapidité le prix des fermages, et jusqu'aux loyers des maisons! Nous avons publié il y a quelques années le résultat de nos recherches à ce sujet ', il nous a été possible de montrer la curieuse simultanéité de cette hausse dans les régions delà France les plus différentes, comme le Languedoc, le Maine, l'Anjou, la Bresse, l'Ilede-France, etc., etc.. Seuls, les salaires ruraux et les gages n'avaient pas augmenté dans la même proportion; cette étrange anomalie dont la portée économique et sociale nous parait remarquable, est un des traits caractéristiques de la première

1. Chiffres empruntés à un article publié dans le Jahrbueh fur Geselzgebung Verwellung und Volksweltschaf t im deutschen Reich^ mars 1885. Leipzig, Dunder et Humblot.

période de hausse qui commence en 1763, pour finir en 1789. C'est après cette date que les salaires s'élèvent rapidement jusqu'au début de la Restauration.

Tous les faits que nous venons de rappeler en quelques mots s'observent durant la période de baisse que nous éludions en ce moment, et qui commence vers 1820; — seulement, la marche des prix se dessine et se prononce en sens inverse. C'est une baisse que l'on constate désormais pour la plupart des produits agricoles ; les fermages diminuent au lieu de s'élever; et les salaires restent stalionnaires ou même continuent à s'élever légèrement, malgré la crise agricole qui atteint, dans leurs intérêts, les entrepreneurs de culture aussi bien que les propriétaires fonciers.

Ainsi, en moins d'un siècle, de 1750 à 1830, les mêmes phéno* mènes économiques ont successivement frappé les contemporains dont la mémoire infidèle n'en pouvait faire revivre le souvenir. Sous le premier empire, on avait déjà oublié qu'avant la période de hausse et de prix élevés, traversée depuis près de trente ans, il s'était écoulé une série d'années plus longue encore durant laquelle le niveau moyen du prix des produits agricoles, et du blé, en particulier, était resté beaucoup plus bas.

La crise qui se déclare en 1820 et la baisse des prix qui en est la cause comme le signe, a donc surpris tout le monde. Peu de personnes ont songé à interroger le passé pour étudier, dans les siècles précédents, les variations successives des prix, et pour rechercher les causes générales qui avaient, au même moment, provoqué le retour des mêmes phénomènes dans l'Europe entière.

Ces études étaient à la fois trop difficiles et trop longues pour qu'elles pussent satisfaire des esprits inquiets, rassurer des intérêts menacés, et montrer au public une cause visible de malaise en même temps que le remède capable de le dissiper promptcment. M. Amé, dans son intéressante Etude sur les tarifs de douane, dît à ce propos :

« Un fait dont on exagéra singulièrement les résultats, mais qui n'en avait pas moins une portée réelle, vint fournir aux intéressés un puissant moyen d'action. Pendant nos luttes de la République et de l'Empire, la culture des céréales dans les plaines de la Russie méridionale avait pris une notable extension. Écartés de nos marchés, soit par la fermeture des détroits,

soit par le blocus de nos forts, les blés de celte région se montrèrent tout à coup, lors de la paix, à Toulon et à Marseille... Celait une menace pour les propriétaires du Languedoc, que l'émancipation de Saint-Domingue avait déjà privés d*un de leurs principaux débouchés et qui, pendant la guerre, avaient approvisionné presque exclusivement le marché de la Provence.

« Quand tant d'autres industries cherchaient à s'abriter sous la protection des tarifs, ils ne pouvaient pas balancer à la demander aussi. Leurs réclamations furent pressantes, et le gouvernement, déjà préparé par l'exemple de la Grande-Bretagne, encouragé par les mesures que d^autres Etals, la Sardaignc, l'Espagne, le Portugal, prenaient contre l'importation étrangère, se décida à proposer un régime qui, pour la première fois en France, devait étendre aux grains le régime protecteur. »

La loi de 1819, qui organisa le régime de V échelle mobile j fut votée sous l'empire de ces préoccupations communes à la plupart des propriétaires et des grands cultivateurs, directement atteints les uns et les autres par la baisse du prix du blé.

Nous examinerons, tout à l'heure, le mérite et les résultats de celte législation. Il nous suffit, en ce moment, de noter la tendance qu'elle révèle et de montrer que la naissance du protectionnisme agricole coïncide avec une baisse générale des prix.

Notons enfin, comme un dernier trait caracléristiquc de cette période si instructive pour nous à cette heure, les arguments déjà invoqués vers 1820 dans le but de justifier l'élablissement du régime protecteur. On représenta les classes pauvres comme étant les premières intéressées à ce que les blés se maintinssent à un prix élevé; c'était, disait-on, le moyen d^encourager les propriétaires à développer leur culture et à conserver ainsi aux ouvriers les éléments de leur salaire et de leur subsistance.

Ce souci des intérêts de la démocratie rurale aurait été plus légilime et plus convenable à une autre époque. Depuis 1763 jusqu'à 1790, les salaires ruraux étaient restés très bas et presque toujours slationnaires, malgré la hausse inouïe des denrées alimentaires et, pourtant, nulle protestation ne s'était fait entendre à cette époque contre une aussi étrange anomalie qui permettait aux entrepreneurs de culture, aussi bien qu'aux propriétaires, de réaliser des profils considérables, ou de toucher des fermages toujours croissants.

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Moyenne . . .

Notons ce Irait en passant sans nous y arrêter et suivons la marche des événements.

Nous sommes parvenus en 18S0, et, comme nous l'avons montré, le cours du blé n*a pas encore subi de hausse. Celle-ci se déclare et s'accentue soudain, comme en 1766. Brusquement, le prix du froment s'élève au-dessus du niveau précédent et se maintient durant vingt-cinq ou trente ans à cette hauteur. Voici les chiffres qui en retracent les fluctuations.

Prix de Vhcctolilre. de froment.

Période de hausse rapide duraut !a seconde moitié du xix* siècle.

Seconde période de baisse & la tin du XIX» siècle

De 1851 à 1855, le cours du froment passe à 22 fr. 92; après une réaction qui succède comme au siècle précédent à celte hausse brusque, les prix reprennent leur marche ascensionnelle. Pour la période 1851-1875 tout entière, la moyenne ressort à 22 fr. 72, chiffre sensiblement égal à celui de la période 1791-1820. Par rapport à la série d'années précédente (1820-1850), la hausse ressort à 3 fr. 68 par hectolitre, ou à 19 p. 100 ! Au moment où le cours du froment s'élevait, le prix du bétail et celui des principaux produits agricoles subissait également une hausse considérable.

Aussitôt, le revenu et la valeur des terres s'accroissent; l'invasion des blés russes cesse de paraître menaçante ; suspendue à plusieurs reprises de 1851 à 1860, l'échelle mobile disparait en 1861 ; les droits sur le bétail ont été abaissés dès 1853; les importations s'accroissent, comme nous le montrerons bientôt, et pourtant les prix restent élevés.

Seuls, les salaires ruraux ne suivent pas la même marche. Comme au xvni" siècle, ils restent assez longtemps slalionnaires ou s'élèvent lentement; et peu de personnes songent à s'en étonner ouà s'en plaindre. Nous pourrions donner bien des preuves de cette

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anomalie déjà signalée plus haut. Bornons-nous à ciler le passage suivant d'une instructive étude sur la situation du département de l'Aisne en 1884, par M. Risler, directeur de l'Institut national agronomique.

« Cependant, de 1830 à 1860, les salaires ne montèrent que lentement, et il y eut alors une période de prospérilé magnifique pour Tagriculture du département de l'Aisne. Non seulement les betteraves donnaient de 400 à 500 francs do bénéfices nets par hectare, mais le blé qui les suivait se ressentait des cultures et des engrais qu'on leur avait prodigués; on obtint 3 ou 4 hectolitres de plus par hectare... De grandes fortunes furent réalisées à cette époque dans les cultures \ »

En 1858, M. Levasseur écrivait, à propos de l'influence de la hausse des prix sur la condition des personnes, les lignes suivantes :

« Je connais, sur les confins do la Brio, un village, pays de grande culture, dans lequel cinq ou six fermiers, profitant de la cherté des grains et du voisinage de Paris, font depuis quelques années de brillantes affaires. Les travailleurs à gages et le journalier sont loin d*avoir profité de ce nouvel élat de choses. Les maîtres maintenaient autant que possible les salaires à leurs anciens taux. Les ouvriers se plaignaient. Les moissonneurs nomades, qui, chaque année, viennent du Nord louer leurs bras pour couper les récoltes, gagnèrent si peu en 1855 que leur gain leur suffit à peine pour payer leur nourriture et regagner leur village. La plupart ne voulurent pas revenir l'année suivante. Sur plusieurs points, il fallut avoir recours aux soldats pour faire la moisson. Les fermiers accordèrent une augmentation.

« Que l'on mette en parallèle l'augmentation de 20 à 50 p. 100 qu'ont reçue les moissonneurs avec l'augmentation du pain qui de 0 fr. 30 le kilo en 1848, s'éleva en 1856, dans le même village, à 0 fr. 45 et 0 fr. 50, c'est-à-dire, de 50 à 66 p. 100, et l'on comprendra que des gens dont le pain est la principale nourriture aient plus perdu que gagné à l'élévation des prix.

« On peut en dire autant des autres ouvriers de ferme. Dans le même village, la journée était de 2 francs, elle est maintenant de

1. Rapport à M, le Ministre de V agriculture sur la situation du département de V Aisne en 1884, par M. E. Risler. 1 brochure io-i». Imprimerie Nationale, 1884, p. 11.

LA QUESTION DU BLÉ m

2 fr. 50 : augmeolation de 25 p. 100. C'est peu en comparaison de Taugmentation du prix du pain.

« En définitive, dit M. Levasseur, la hausse des prix ne rend pas encore à l'ouvrier des campagnes Téquivalent de ce qu il recevait, avant la cherté des vivres, et sans aucun doute, le changement lui a été jusqu'à présent peu favorable '. »

M. Levasseur parle ici d'un village des environs de Paris et il constate que la hausse nominale des salaires en argent ne compense pas la hausse des vivres. Cette situation était moins favorable encore dans les parties de la France où l'abondance des travailleurs agricoles déprimait les salaires. En Bretagne, par exemple, le prix de la journée du travailleur rural ne dépassait pas i fr. 50 et tombait souvent au-dessous de ce chiiïre.

C'est plus de dix ans après la hausse des denrées alimentaires et celle du froment que la concurrence de l'industrie provoqua une élévation notable des salaires ruraux. Les mêmes faits ont pu être observés au xvni® siècle durant la période de la hausse dont il a déjà été question.

Nous voici arrivés à la période actuelle. Les contemporains ont oublié la longue stagnation des prix qui avait caractérisé les années de la Restauration et du gouvernement de Juillet. A partir de 1873, le cours du blé s'abaisse, et depuis 1880 celte marche est plus nettement marquée. En 1883, le cours de la viande subit également une dépression caractéristique. De toutes parts les plaintes s'élèvent; les fermages diminuent, la concurrence étrangère parait menaçante. Une législation protectrice est réclamée et obtenue; en 1885, un droit de 3 francs par quintal frappe les froments étrangers à leur entrée en France ; au mois de mars 1887, le droit est porté à 5 francs; celle année même (1894), en présence de la baisse persistante et inexplicable que l'on n'a pu encore arrêter, une taxe de 7 francs, égale à 45 ou 50 p. 100 de la valeur du froment importé, vient d'être votée par les Chambres.

Ne relrouvons-nous pas toutes les craintes déjà éprouvées, toutes les mesures déjà prises, toutes les conséquences déjà observées il y a soixante-cinq ans lorsque, en ^819, on parlait de la crise agricole et foncière, de l'invasion des blés russes, et de la baissp du prix des terres?

{. La question rferor,parE. Levasseur, p. 203. 1 vol. in-S». Paris, Guillaumin, 1858.

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ns D. ZOLLA

Ne dil-on pas aujourd'hui comme autrefois? « Les classes pauvres sont les premières intéressées à ce que les blés se maintiennent à un prix élevé. C*estle moyen d'encourager les propriétaires à développer leur culture et à conserver aux ouvriers les éléments de leur salaire et de leur subsistance. »

La baisse des salaires ou des gages ruraux n'est pourtant aujourd'hui qu'un fait exceptionnel ou local, et l'on s'appuie précisément sur la fixité des prix de la main-d'œuvre, sur ses exigences, sur sa rareté, sur l'élévation du prix de revient qu'elle détermine, pour réclamer une protection plus efficace et le vote de droits toujours plus élevés.

On ne saurait dire, en tous cas, que la baisse actuelle des cours du blé constitue un phénomène nouveau. Cette dépression n'est pas spéciale au froment, elle s'étend réellement à la plupart des produits du sol, et au plus grand nombre des produits industriels. Les statistiques du D' Sœtber, que nous avons reproduites dans les Annales agronomiques à propos des variations du prix de la viande*, prouvent clairement que l'abaissement du prix du blé n'est qu'un cas particulier d'un phénomène général : cette dépression a pu être observée au xvni® siècle depuis la fin du règne de Louis XIV jusqu'en 1766 ; elle a pu l'être également à partir de ^ 820 jusqu'en 1850.

Il est donc hors de doute que la baisse du prix du froment n'est pas un fait spécial à la période que nous traversons. A-t-il coïncidé autrefois avec une augmentation marquée des importations étrangères? En est-il de même aujourd'hui? Enfin, le développement de la culture du blé dans les pays neufs, l'abaissement des frets, la dépréciation de l'argent, exercent-ils une action décisive sur les cours?

C'est ce que nous allons nous demander.

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