‹ Annales agronomiques (volume 2)Chapitre 83 sur 253 · Fruits indigènes · texte numérisé non relu

Fruits indigènes

Cerises. — A l'état frais, la cerise est consommée par l'homme; on la dessèche pour la conserver, on en fait des confitures, on la distille et on en retire l'alcool, de goût spécial, universellement connu sous le nom de kirsch ou kirschenwasser.

Comme c'est un fruit printanier, apparaissant Tun des premiers sur nos tables, la plus forte proportion est toujours consommée par rhomme. La vente, par conséquent, est relativement assurée et facile.

Je me suis néanmoins rendu compte que les oiseaux de bassecour et les porcs en sont friands et que les moutons les acceptent.

Longtemps cantonnée dans des districts spéciaux de l'Est, où Ton fabriquait des^kirschs de premier choix en se servant d'une variété spéciale, dite justement cerise à kirsch, l'industrie de la distillation des cerises s'est étendue de divers côtés. Mais en s'étendant, elle est devenue moins scrupuleuse sur le choix des variétés. On recueille actuellement toutes sortes de cerises qu'on distille quand on n'en trouve pas un prix suffisamment rémunérateur au moment de la cueillette, et qui donnent un kirsch de second rang.

Un fût de 222 litres plein de cerises (autres que les cerises aigres ou griottes) donne, après fermentation et distillation, environ 22 litres de kirsch.

Le marc résultant de l'opération consiste en cerises entières, en pulpe, en noyaux isolés et en jus; celui-ci est peu abondant. Jusqu'ici, on a l'habitude d'enfouir ce marc dans le tas de fumier. C'est à tort; les volailles le picorent spontanément et le porc le mange sans difficultés. Il prend plaisir à broyer les noyaux. En le mélangeant à des pommes de terre cuites, on constitue une ration sortable.

Il est facile d'enlever et de jeter les noyaux qui sont au fond de l'alambic puis d'utiliser seulement le jus, la pulpe et aussi les cerises entières. Il ne faudrait pas cependant dépasser 1 kilo de celles-ci par jour et par tête à cause des noyaux qui produisent de l'obstruction intestinale.

Prunes. — Dans les années favorables, la quantité de prunes récoltées est vraiment prodigieuse et c'est un des fruits les plus faciles à recueillir puisqu'il suffit de secouer l'arbre. Mais c'est un fruit d'été et d'automne qui arrive concurremment avec d'autres, de sorte que son prix n'est pas toujours rémunérateur ; c'est surtout à son sujet que se doit poser la question discutée plus haut. D'ailleurs les variétés de prunes sont nombreuses et de valeur très différente; s'il en est, comme la reine-claude et la mirabelle, qui auront toujours les préférences de l'homme, d'autres sont moins prisées.

212 Ch. CORIWEVilW

La prune est consommée fraîche, séchée et transformée en pruneaux et aussi distillée pour en recueillir de Teau-de-vie.

Quand on observe Tappétence des animaux pour les prunes, on voit que le porc, le mouton et le chien non seulement les acceptent, mais même les recherchent. Les volailles les becquètent quelque peu, mais les recherchent moins que les cerises.

Le goût du porc pour ce fruit est trop connu pour qu'il y ait utilité à insister; celui du mouton Test moins; je me suis assuré qu'il est prononcé. J*ai distribué à deux moulons, pendant le mois de septembre 1893, chaque jour et par tète, à Tétat cru, 500 grammes de prunes de plusieurs sortes, mais principalement de quetsches. Elles étaient prises sans hésitation et beaucoup étaient avalées avec leurs noyaux; parfois ceux-ci étaient broyés, d'autres fois ils étaient rejetés.

J'avais constitué pour ces animaux une ration composée de :

Foin 8 kil.

Prunes 0.500 > .,

Son 0.500 î '"^ '"'*"^«^^-

Avec cette ration, les moutons ont engraissé et au moment de l'abatage à la boucherie, ils ont fourni une chair excellente.

A deux reprises, on fit cuire au préalable les prunes; les moutons les prirent moins bien que crues.

Le lecteur s'étonnera peut-être de voir le chien cité parmi les animaux qui ont du goût pour la prune. Pourtant rien n'est plus réel ainsi qu'en témoignent les observations que nous avons faites à son sujet et que nous avons rapportées ailleurs avec tous les détails probants*.

Ce Carnivore, tout en recevant à la maison sa ration habituelle et sans être nullement sous l'aiguillon de la faim, recherche la prune ; il pénètre dans les vergers et la ramasse sous les arbres en choisissant de préférence les variétés les plus délicates et les plus sucrées. Sous l'influence de cette alimentation, il engrai«*se, son poil devient très lustré ; l'odeur siii getieris qu'exhale habituellement ce Carnivore disparaît et il paraîtrait, d'après ce qui m'a été

1. Cornevin. Sur les instincts frugivores du chien, in C. R. de la Société de Biologie, décembre 1893.

dit, qu'il fourDÎruit alors une chair bien comcslible, mais je n'ai pas vérifié de giistatu cette assertion.

J'ai dit que les volailles recherchent peu les prunes crues ; elles les mangent mieux après cuisson; mais sous cet état ces fruits sont peu nourrissants pour elles parce que le jus de cuisson entraîne une forte proportion des principes alibilcs et que leur bec ne leur permet guère d'attraper une quantité suffisante do ce jus. Ainsi deux poules, pesant respectivement 1 kil. 150 grammes et 1 kil. 300 grammes que je nourris exclusivement pendant huit jours de prunes cuites qu'elles recevaient à discrétion, perdirent l'une 80 grammes et l'autre 140 grammes de leur poids.

Les volailles utilisent donc beaucoup moins bien ce fruit que les mammifères, et quand on le leur distribue cuit, il est indispensable de faire absorber le jus de cuisson par du son ou dufleurage pour en faire une pâtée qu'elles prennent bien et dont elles tirent profit.

Pour les mammifères domestiques, la prune doit être donnée crue. Rappelons que, d'après Gohrcn, la composition de la mirabelle, qui est la sorte qui m'a le plus servi dans mes recherches, est la suivante :

Eau 82.2

Matières azotées 0.19

Extractifs non azotés ....... 9.9

Ligneux 7.0

La faible proportion de protéine impose l'obligation d'associer le fruit en question avec des aliments plus riches en azote.

Depuis quelques années, la pratique delà distillation s'est notablement vulgarisée dans les campagnes et la prune est au premier rang des fruits traités dans les fermes. Comme exemple, je dirai que dans le village, peuplé d'un millier d*habitants, où je passe mes vacances, il a été fait environ 4,000 litres d'eau-de-vie de prunes dans la campagne de 1893.

£n moyenne, le tonneau de 225 litres rempli de prunes donne 20 litres d'eau-de-vie; cela fait approximativement 45,000 kilos de prunes qui ont été distillées et ont abandonné leurs marcs dans ce seul village. Du reste la proportion d'eau-de-vie obtenue varie avec la sorte de prunes employée : la mirabelle donne une liqueur dont le bouquet est d'une finesse supérieure; la reine-claude, très sucrée, rend beaucoup. La quetsche est surtout la prune de distillation,

214 ch. comvrviN

parce qu'elle est moins prisée pour la table que les autres ; c'est donc elle qui fournit la plus forte proportion de résidus. Il va de soi que le degré de maturation, conséquence des chaleurs de Tan* née, doit entrer en ligne de compte.

Après distillation, il reste dans Talambic un résidu très liquide, de faible odeur de vinasse, habituellement rouge vineux, sauf quand on s'est servi de prunes à peau et chair jaunes.

J'ai demandé à M. A.-Ch. Girard d'analyser un échantillon de celui qu'avait fourni la distillation de mes fruits et qui a servi à mes essais. La composition de ces marcs de prunes constitués par mirabelles, reines claudcs et quetsches, en parties égales ou à peu près, les noyaux non séparés, fut trouvée la suivante :

Eau 83.75

Cendres 0.84

Matières grasses 0.49

— azotées 1.02

Sucres, amidon et analogues exprimés en glucose 2.53

Cellulose 5.52

Extractifs non azotés (corps pectiques, acides organiques). ... 5.85

On se préoccupera peut-être de la présence des noyaux, relativement gros et assez durs, dans les marcs. Il suffit, quand la distillation est terminée, de remuer à l'aide d'un fort bâton, très vigoureusement la masse résiduelle pour détacher la plus grande partie des noyaux qui ont pu rester adhérents à la pulpe, puis de laisser reposer.

A la couche supérieure, se trouve la vinasse liquide ; au-dessous, la couche de pulpe sans noyaux ; au-dessous, celle de pulpe avec quelques noyaux non détachés; tout au fond, les noyaux seuls.

Pour l'usage, on prend les deux premières couches et un peu de la troisième ; on laisse le fond qu'on jette au fumier.

La partie pulpeuse avec ou sans noyaux est réservée au porc qui la prend d'emblée et paraît broyer les noyaux avec plaisir. En la mêlant à des pommes de terre et des eaux de vaisselle, j*ai constitué pour cet animal la ration qui suit :

Pommes de terre (cuites) 2 kil.

Marcs de prunes 2 kil.

Eau de vaisselle 5 litres.

Pour les bêtes bovines et les moutons, je ne me suis servi que des deux couches supérieures avec lesquelles j'ai imbibé tantôt du

son, le plus souvent des menues pailles, des fourrages hachés, quelquefois des criblures. Pour ces animaux, il a fallu un apprentissage, variable selon les sujets, comme cela arrive toujours quand on donne un aliment nouveau, mais peu à peu les hèles s'y sont mises.

Parmi les oiseaux de hasse-cour à qui j'en ai donné, Toie est celui qui a mangé le mieux les marcs de prunes.

Prunelles. — On a vu combien la distillation s'est vulgarisée dans les campagnes. On ne manque pas de l'appliquer aux prunelles, fruits du Prunellier (Prunus vulgaris)^ arbrisseau très répandu dans les buissons et les friches de l'Est, du Nord et du Centre et qui est très productif. Ces fruits sont utilisés à la fabri* cation d'eau-de-vie de prunelles et leurs noyaux à celui de la liqueur de prunelles. Moins juteuse que la prune, la prunelle ne rend guère par tonneau de fruits que 11 à 12 litres d'un alcool de bouquet très fin.

Il reste des marcs qui, par leur aspect, tiennent le milieu entre ceux de cerises et ceux de prunes. On peut les utiliser de même façon pour alimenter les animaux.

Pommes. — Elles se divisent naturellement en deux catégories, les pommes de table et les pommes à cidre. Des premières on peut songer à donner aux animaux celles qui tombent avant maturité ou qui, mûres, se détachent parce qu'elles sont véreuses et se blessent en tombant.

On peut recourir aux secondes dans les années d'exceptionnelle abondance, quand le cidre est à bas prix, qu'on n'a pas un matériel suffisant pour l'emmagasiner et que, d'autre part, les fourrages sont rares et chers.

D'après les analyses de M. Houzeau, la composition de la pomme à cidre est la suivante :

Eau 82.20

Cellulose brute 1.26

Matières non azotées diverses 2.64

Substances azotées 0.25

Hydrates de ceirbonne, sucres, matières saccharifiables, exprimées en sucre réducteur 13.17

Matières grasses» 0.23

Principes minéraux 0.23

Celle des pommes de table ne s'en éloigne pas beaucoup; ces pommes diffèrent des premières surtout par la saveur.

216 Ch. CORNEVIÏV

Si celle composilion est celle d'un aliment assez pauvre, les essais d'alioienlalion du bétail que j'ai suivis avec les pomoïes me font considérer ces fruits comme plus médiocres encore que ne rindique l'analyse.

De tous les animaux de la ferme, les bêtes bovines et les porcs seuls les recherchent elles prennent spontanément. Les premières les ramassent sous les arbres, ce qui n'est pas toujours exempt de dangers pour elles. Les moulons hésitent et n'en consomment que peu ; lesche.vaux les mangent mais sans empressement; les volailles y touchent à peine. Il va de soi qu'il est indispensable de les passer au coupe-racines ou de les broyer avant de les distribuer. Elles pourraient, surtout chez les bêtes bovines, s'arrêter dans Tœsophageel occasionner une obstruction de sérieuse gravilé.

Soumises à la cuisson, je les ai trouvées mieux appelées du mouton, qui en a ingéré jusqu'à i kil. SOO dans un repas; mais c'est une quantité que je n'ai pu dépasser pour celle espèce. Présentées aux volailles, elles sont assez mal prises; ce n'est que sous l'empire de la faim qu'elles le fout et celle alimentation ramollit leurs excréments et amène un amaigrissement rapide. Deux volailles qui, recevant à discrétion des pommes reinettes, en mangeaient chaque jour et chacune 225 grammes, perdirent quotidiennement 13 grammes de leur poids pendant la durée do l'expérience.

Les résultats que j'ai obtenus me font me demander s'il n'y aurait pas dans ce fruit quelque peu du glycoside qu'on trouve dans la racine du pommier, la phloridzine, qui agit comme dénulrilif et qui provoque le diabète. La chimie verra si mon soupçon est fondé. En tous cas, ce qui ressort de mes essais, c'est que la pomme ne convient pas aux animaux qu'on engraisse.

Pour les aulres, il faut toujours l'associer à quelque aliment plus riche. M. Pargona indiqué récemment les deux rations suivantes pour vaches cl chevaux.

Ralion pour vaches lailiâres [de 600 kilos).

Pommes en tranches 40 litres.

Ecorces de févrroles macérées 1 kil.

Recoupe de féveroles 1/2 —

Son 3 —

Menue paille 3 —

(Les cossettes de pommes étaient mélangées à l'avance avec les écorces de féveroles macérées).

Ration pour chevaux \de 540 kilos).

Pommes en tranches 10 litres.

Ecorces de féveroles 1 kil.

Avoiue 4 —

Foin 5 —

Les marcs laissés après la fabrication du cidre ont une composition chimique supérieure à celle des pommes non fermentées, puisqu'ils contiennent 0.72 p. 100 de matières azotées, tandis que celles-ci n'en renferment que 0.25. On peut donc les utiliser comme aliments avec quelque profit, ce qu'on fait d'ailleurs. Nous ajouterons que si, comme nous le soupçonnons, des traces de phloridzine existent dans le fruit, rien d'impossible à ce qu'elles aient disparu sous l'action de la fermentation; d'où sécurité complète dans l'affouragement avec ces marcs. C'est peut-être aussi parce qu'il y avait commencement de fermentation que M. Pargon a tiré de bons résultats de la ration préindiquée pour vaches laitières.

Poires. — Dans ses variétés de table, la poire est plus délicate et plus savoureuse que la pomme. Aussi est-elle acceptée par les animaux qui recherchent cette dernière. Le cheval la mange mieux que celle-ci, la vache moins bien; elle est prise par le mouton. J'ai vu des chiens en ramasser dans les vergers et les croquer à belles dents, ce que je n'ai pas constaté pour la pomme. Parmi les oiseaux de basse-cour, l'oie est particulièrement friande de poires.

Le cas échéant, toutes les poires qui ne peuvent figurer sur la table humaine doivent être distribuées aux animaux, et on peut le faire sans arrière-pensée, car la phloridzine n'a pas été constatée dans le poirier. Je dois dire toutefois qu'après un repas à base de poires, on constate quelquefois sur la bête bovine de l'excitation, vraisemblablement de nature alcoolique.

Quant aux poires de pressoir, leur composition se rapproche beaucoup de celle des pommes à cidre, comme ou en peut juger par l'analyse suivante, due également à M. Houzeau :

Eau 82.85

Cellulose brute 2.82

Matières non azotées diverses 4.3

Matières azotée? 0.21

Hydrates de carbone, sucre, matières saccharifiables exprimées

en sucre réducleur 9.4

Matières grasses 0.06

Principes minéraux 0.34

218 Cil. CORNEVIN

Quand on fait des distributions de poires aux animaux elles doivent êlre coupées en cosseltes comme il a été dit pour les pommes et pour les mêmes motifs.

Après fermentation, les poires à poiré laissent des marcs qui, analysés par M. Houzeau, ont donné la composition suivante :

Eau 80

Cellulose brute 5.32

Matières non azotées diverses 7,59

Matières azotées 1.08

Sucre et substances sacchariûables exprimées en sucre réducteur. 5 . 23

Matières grasses 0.30

Principes minéraux 0.45

Les observations présentées au sujet des marcs de cidre s'appliquent aux marcs de poiré.

Raisins. — Tous les animaux de la ferme acceptent le raisin ; le porc et les gallinacés en sont vraiment gourmands.

Ce fruit pousse à la production de la graisse ; d'ailleurs sa composition chimique se rapproche beaucoup de celle de quelques variétés de prunes, ainsi qu'on en peut juger par les analyses de V. Gohren :

Eau 78.9 81.6

Matières azotées 0.72 0.80

Extractifs non azotés .... 13.8 10

Ligneux 4.5 5.6

Mal placé dans TEst, oîi je n'ai que quelques ceps, pour pouvoir faire moi-même autre chose que la constatation du goût des animaux^ j'emprunte à autrui deux exemples qui montreront les résultats qu'on peut obtenir quand il y a indication d'utiliser le raisin dans l'alimentation animale.

Autrefois, dans le Midi, on en donnait aux chevaux et aux mulets à l'époque des vendanges. Trois fois par jour, on distribuait à ces animaux un mélange constitué par environ 3 kilos de raisin et 1 kilo de son en guise d'avoine. Les animaux ainsi nourris suffisaient parfaitement à leur tâche*.

Récemment, un fermier de Californie a employé le raisin pour l'engraissement des porcs'. Après avoir prélevé les belles

Page 1