OBSERVATIONS SUR UN MÉMOIRE DE H. IS. PIERRE
(ËPOlSElfEHT DU SOL PAR LES POHIilERS)
Je ne puis m' empêcher de trouver bien exclusives les conclusions de notre savant correspondant. D'après lui, un pommier de Normandie ne vivrait que cinquante ans en moyenne, parce que son propriélaire ne lui fournirait pas, sous forme d'engrais, la dose d'azote nécessaire à sa végétation, et, d'après M. Is. Pierre, cette dose indispensable serait représentée par 80 kilogrammes de fumier annuellement répandu, c'est-à-dire de 16000 kil. à l'hectare, en portant à 50 centiares la surface occupée par un pommier.
Or il est peu de terrains, même en Normandie, dont les cultures puissent être poussées, sans le concours d'engrais commerciaux, à ce degré d'intensité. A la ferme de Talmay, en Bourgogne, et avec une addition d'engrais industriels représentant 33 pour 100
(I) Ce mémoire a paru dant le 3< lïacicale det Annale* agronomiqmt pige 386. Le savant dojen de la Taculté des icienceg de CaeD l'a préaenti à l'Acadi'aiie dans U séiince du H aorembre, et celle préienlalion a provoqué les observalioDi que nous rc-
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de l'azote total anDaeiiement réparti, nous n'avons pu jusqu'ici arriver qu'à une production de 13 000 à 14000 kilog. de fumier de ferme par hectare et par an. Cependant nos récoltes sont vraiment estimables, car elles s'élèvent normalement, pour une rotation de ■rois ans, à 40 tonnes de betteraves, 35 hectolitres de froment et 60 hectoliti'es d'avoine, sur un sol dont ia qualité, tout étant médiocre, est cependant supérieure à la majorité des terres arables de la Normandie.
Il ne faut donc pas accuser d'avarice ou de manque de générosité envers ses pommiers le cultivateur normand, qui jusqu'ici a joui d'une estime justement méritée; mais entrant plus avant dans la question, je me demande si c'est bien au défaut d'azote importé dans le sol qu'il faut attribuer ce peu de longévité des pommiers.
Depuis les travaux de M. Dehérain sur la fixation de l'azote de i'airau sein du sol; depuis ceux de notre savant confrère M. H. Mangon sur les propriétés physiques des sols; depuis ceux de M. Joulie sur l'équilibre qui doit être établi el maintenu dans le sol entre les matériaux directement utiles aux plantes, peut-être aussi depuis mes propres recherches sur l'état de l'azote dans le sot : l'azote combiné (en opposition avec l'azote libre) a théoriquement beaiuioup perdu de son importance agronomique. It faut, en effet, dans les calculs comparés d'azote concentré par les plantes et d'azote directement importé, compter avec ces nouvelles données, et, quelle que soit encore la difTiculté du calcul, on ne peut plus dire que telle quantité d'azote absorbé doit être représentée par la même quantité d'azote importé : suivant les circonstances, elle peut en représenter moins, commc.il arrive à Talmay, ou bien davantage, comme il arrive dans ies bons terrains, et particuhèrement dans les meilleurs cantons du Vexin et de la plaine de Cacn. A cet égard, les vignes des grands clos de la Bourgogne nous donnent un exemple bien remarquable de l'importance secondaire de l'azote.
Ces vignes ne sont jamais arrachées, elles se renouvellent par voie de provign^. Le nombre des provins est annuellement de 500sur17000à 19000 que compte l'heclare; la quantité de fumier, de 500 kilog. à raison de 1 kilog. par provin.
Gomme on le voit, les Bourguignons sont bien loin des 16000 kilogrammes réclamés par M. Is. Pierre pour les pommiers de ia Normandie, cependant les produits sont bien autrement importants. Abandonnant les feuilles au sol, ils consistent en 1700 ou 1800
kilog. de fruits et une masse de sarmeots qui dépasse la quaniité de combustible nécessaire à une famille de vignerons cultivant â hectares.
Qu'on fasse le calcul de l'azote ainsi annuellement exporté de la vigne, et l'on trouvera certainement un chiffre qui dépasse de beaucoup la quantité concentrée par les pommiers de Normandie.
Cependant le terrain, loin de s'appauvrir en azote, semble s'en enrichir presque indéfiniment.
Nous avons l'histoire très-authentique du clos Vougeotqui, aux dates et aux propriétaires près, estd'ailieurs celle de tous nos grands crus.
En l'an 904, le clos était une vaste friche de 54 heclares, dont ^hoci.^34 seulement était planté en vigne. En ce temps, les moines bénédictins et bientôt après les bernardins en étant devenus propriétaires, commencèrent à la faire miner; les rochers (d'ailleurs rarement adhérents au massif souterrain) qui recouvraient en grande partie la surface, furent d'abord entevés et mis çâ et là en gros tas sur des places qu'on appelle des murgers; la terre dans laquelle ils étaient primitivement incrustés fulrégulièrement répartie sur la surface resiée libre en couche de 40 centimètres, et il y fut planté de la vigne; mais petit à petit on découvrit des poches de terre qui furent vidées, puis en partie comblées par la pierre des murgers, et définitivement nivelées avec une poitîon de celle même terre, pendant que l'autre portion servit à recouvrer l'emplacement des murgers, qui successivement disparurent ainsi; enfin, en 1234, la dernière vigne, qui s'appelle encore les vignes jeunes, ayant été plantée, le célèbre clos fut constitué tel qu'il existe encore aujourd'hui.
Qu'on ne croie pas ici à un roman ; pendant que les scribes nous faisaient, en effet, l'histoire du clos, les vignerons nous la traçaient en caractères encore plus authentiques. J'ai dit que ta vigne s'y renouvelait par voie de provignage, par suite chaque recouchée laisse un tronc que, par une propriété spéciale aux terrains de nos grands crus, le temps est presque impuissant à détruire, en sorte qu'à la longue tous ces troncs ont formé, sous la surface du sol, un tapis dont l'épaisseur augmentant sans cesse, donne l'âge relatif des climats. Or c'est sous les vignes de 904 que le tapis est le plus épais, et il va successivement et d'Age en âge en s'amoindrissant jusqu'aux vignes jeunes, celles de 1234, les dernières plantes.
Eli bien, quelle est la richesse en azote du sol du clos? Si, avec la