‹ Annales agronomiquesChapitre 33 sur 221 · LA DÉFENSE CONTRE LE PHYLLOXERA · texte numérisé non relu

LA DÉFENSE CONTRE LE PHYLLOXERA

rait dû vivre d'abord sur la lambrusque ou vigne sauvage, c'esl-àdire sur ua arbusle étranger à la flore de cette région. On ne peut s'empêcher du reste de Taire une curieuse réflexion sur le rôle que semble avoir joué l'Anglelerre dans l'importation des maladies végétales les plus désastreuses qui nous soient venues de l'étranger el principalement des États-Unis. C'est là que se montre, en 178!), le puceron lanigère, qui ne fut connu en France qu'entre 1812 et 1815; là qu'apparaît, en 18-i7, dans une serre de Margalc, près de Londres, Yoîdium tuckeri, qui devait en peu d'années décimer les vignes de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique et des îles atlantiques ; et, s'il est permis de citer des plantes phanérogames, une espèce envahissante qui gêne hi navigation des fleuves et des canaux, Velodea canadensis, originaire du Canada, a inauguré par l'Angleterre, l'Ecosse el l'Irlande, son invasion des cours d'eau de l'Europe. On s'explique aisément ces faits de premier envahissement par les relations incessantes des Iles-Britanniques avec les États-Unis, par le développement de Ut culture et la passion desi plantes nouvelles diei Qos voisins d' outre-Manche ; ainsi les serres d'amaleurs, comme les jaardins botaniques, font payer parfois par des importations funestes les services d'ailleurs signalés qu'ils rendent à l'horticultare.

c Une remarque essentielle el d'un intérêt pratique de premier ordre, écrivions- nous en juillet 1871, M. Lichlenstein el moi, c'est qne les pays de grands vignobles qui ont le bonheur d'élre encore indemnes, la Bourgogne, ta Champagne, les bords du Rhin, par eiemple, feront bien de ne pas importer des pieds enracinés de T^es non-seulement d'Amérique, mais encore d'Angle It-rre, d'Irlande et peut-être même d'Ecosse. La plus vulgaire prudence doit proscrire ces importations suspectes et dangereuses, auxquelles on doit presque sûrement l'invasion des vignobles des bords du Rhône et d'une partie restreinte du Bordelais. » En reprenant tout récemment ce passage d'une brochure vieille àp trois ans, notre ami M. Maxime Cornu, avec sa sagacité ordinaire, a su en faire l'application au cas de l'apparition inopinée du phylloxéra dans tes vignes de Prégny, près de Genève. Dès les premiers jours d'octobre '187'i, des lettres de M. Alph. de Candolle et de M. Emile Burnat m'annonçaient cette triste découverte. € Cherchei! les ceps importateurs, écrivis-je sans hésiter, car je ne pouvais croire au saut du phylloxéra du Dauphiné ou de Villié-Morgon jusqu'en bu isse. — Délégué

SS J.-E. PluUiCHVM.

en loule hâte par M. Dumas, de l'Académie des sciences, M. Cornu joignit ses efTorls d'investigations i ceux du professeur M. F. Forel, de Morges, et leur enquête collective aboutit à ce résultat important que les régions infectées de Prégny avaient dû l'être primitivement par des boutures enracinées de vignes européennes, venues en pots, en 1869, d'Angleterre et plantées dans deux serres â raisins à la résidence de M. de Rotlischild. Cette plantation s'était faite de façon que les racines des ceps étaient en dehors des serres; toutes les circonstances de position des points infectés et de dates probables d'infection concordaient pour justifier ce dire d'un savant distingué de Genève : « Le phylloxéra est venu à Prégny en chemin de fer, soigneusement empaqueté, à travers la Manche, la France et les défilés du Jura (1). i

Une intéressante lettre de mon ami le professeur Forel me donne sur l'existence du phylloxéra sur d'autres points de la Suisse des détails précis que je regrette de ne pouvoir que résumer. C'est  Flurhngen, canton de Zurich, sur le Rhin, non loin de Schaftttuse, et à Schmerikon, canton de Saint-Gall, que cette présence est parfaitement constatée. Rien d'étonnant à cela : les vignes américaines, celles des serres à raisin d'Angleterre, d'après ce que m'écrit M. le professeur Schuetzier, ont été fréquemment introduites dans ces régions de la Suisse, surtout depuis 18fi3.

En résumé, l'infection phylloxéiique est déjà bien constatée dans les régions suivantes d'Europe : Angleterre, Irlande (dans les serres à raisins); France (Provence , Languedoc, Dauphiné, Lyonnais, Beaujolais, Bordelais, Charentes, Corse); Portugal (régions de Porto elAlto-Douro); Autriche (KIosterneuburg, près de Vienne); Allemagne (Annabei-g, près Bonn, Carlsruhe, llochheim); Suisse (Prégny, Smerikon, Flurlingen). C'est le commencement d'un tour d'Europe ou du monde dont on ose à peine prévoir la suite et la fin.

Dans la plupart des localités mentionnées, l'importation primitive de l'insecte se rattache soit à l'importation directe de cépages américain^ enracinés, soit à l'introduction de cépages européens

(1) Poat les itctails sur ce sajfil, voir : F. Foret, C. Vogt et Arcliiaard, Rajijtort adreaê au départ, de Vint, du canton de Genève, par la commlttlon chargée d'indiquer te* meluret àprendre contre le phylt. dont lei vignes de Prégny, Genève, déc. 1871, brcwhure in-l'i Happorl supplémentaire par le prof. F. Forel, pige !1. Voir aussi Max. Cornu, Ultre à U. Dumas. iComple* rendu* de rAcad.denc.Sfl nov. 1874, p. 1*36-1239.) Dan» le mime naœéro des Comptes rendui M. le proT. Schnelzler met à néant l'assertion de H. L. Hichaud, relative i la prétendue présence du phylloxéra à Cully (Suisse) dès 1HG8.

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venus (te serres, ou de pépinières, ou de vignobles phylloxérés* S'il reste encore des lacunes sur tel ou tel point de détail de ce :sujel, on se l'explique aisément et par la difliculté même de ces investigations rétrospectives et par les réticences assez naturelles de quelques-uns des témoins intéressés dans la cause. Mais une vérité géaérate ne se dégage pas moins de cet ensemble de faits : c'est l'origine américaine du phylloxéra et sa façon insidieuse de s'établir en Europe, à la faveur des échanges par la navigation à vapeur et les transports rapides par chemins de fer, rendus plus fréquents, plus faciles entre les viticulteurs de divers pays. Si cette importation fatale ne s'est pas faite de meilleure heure, nous en verrons les raisons probables en examinifiit sous quelle forme les iolroductioas de vignes suspectes sont dangereuses. En attendant, il faut prouver que les vignes seules peuvent servir de véhicule et de sujets nourriciers au phylloxéra.

n. lie phylloxéra et les arbres fruitiers.

Que le phylloxéra vastalrix soit spécial aux vignes ou tout au moins aux ampélidées (car je l'ai fait vivre sur les racines de vigne vierge), c'est ce qui ressort de milliers d'observations faites en Amérique et en Europe. M. Laliman seul persiste à croire que l'insecte peut attaquer les arbres fruitiers, pêchers, abricotiers, cerisiers, poiriers, et les tuer comme il tue la vigne. Apnt vu ces arbres périr dans son jardin, à côté des vignes malades, il accuse le phylloxéra de ce méfait et prétend même avoir pris l'insecte sur le fait dans son œuvre de destruction. Partagée un instant par M. Cornu, au début de ses belles études phylloxériques, cette erreur a fait lieureasement son temps. Des expériences poursuivies du 12 octobre Î872 au 6 avril 1873, dans une chambre chauffée, m'ont fait voir que le phylloxéra mis en llacon avec des racines de pêcher, d'abricotier, de cerisier et de poirier, périssait de faim sur ces provisions non adaptées à son goût; et lorsque, voulant prouver la vérité de son dire, M. Laliman, au mois de mars 187 i, a envoyé à l'Académie des sciences et à M. Henri Bouschet, de Montpellier, de prétendues racines de cerisier phylloxérées, il s'est trouvé que c'étaient dans les deux cas de simples racines de vigne ! Et pourtant, c'est sur une méprise pareille, entraînant une idée absolument fausse, que des gouvernements étrangers, notamment l'Allemagne et l'Italie, ont

cru devoir proscrire i leur frontière les produits de nos pépinières françaises! J'ignore si celte interdiction est levée, après les explications verbales que j'ai données en mai dernier au congrès horticole et botanique de Florence, après celtes que j'ai adressées par lettre soit à M. André Leroy, d'Angers, soit à M. Martin Mûller, de Strasbourg, soit plus récemment A la Société centrale d'horticulture de la Seine; mais, comme l'erreur est tenace de sa nature, et d'autant plus difficile à déraciner qu'elle a reçu la consécration olficielie, j'ai lieu de craindre que notre commerce d'arbustes ne souffre longtemps de cette fâcheuse méprise, qui Jette une injuste suspicion sur des sujets absolument ianocents. il est pourtant, en Allemagne, en Italie, des savants, des agriculteurs sérieux capables d'apprécier sainement les choses. C'est à leur jugement que j'en appelle pour rectifier une erreur économique et commerciale dont souffrent !es intérêts d'une branche importante de l'horticulture. Il serait vraiment déplorable que les gouvernements prissent au sérieux des élucubrations fantaisistes qui proscrivent les arbres fruitiers comme suspects de transporter le phylloxéra et proposent, par suite d'une erreur inverse, d'introduire dans les pays non infectés les vignes ionéricaines qui sont les véhicules habituels de l'insecte ravageur.

m. Précautions & preoârs contre llntrodnctioii da phylloxéra.

Autant il me semble injuste d'entraver, sous prétexte d'infection, l'échange commercial d'innocents arbres fruitiers, autant il parait naturel et légitime qu'un État, une colonie, un département, se défendent, dans la mesure du possible, de l'importation de vignes venant de régions déjà hantées par le phylloxéra. On peut, en principe, être partisan du laisser faire et laisser passer; mais, en pratique et devant la raison de salut public, on approuvera toute disposition légale qui suspendra pour un temps la libre introduction des plantes suspectes. Prenons en exemple la Corse et notre colonie algérienne. Pour la Corse, le mal est déjà fait, l'ennemi est dans la place; il s'est introduit près de Corte par des pieds de vigne venus, en janvierl869, d'une pépinière de Bagnols-sur-Céze (Gard). Croiton que si l'importation de ces cépages avait été défendue à temps, l'île entière n'aurait pas eu à s'applaudir de cette mesure salutaire? Quant à l'Algérie, faisons des vœui pour que le bon sens des colons,

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