VI. lies v^ea amèricaia«B
L'idée que certains cépages américains peuvent résister au phylloxéra se présenta, dès 1869, à M. Laliman, de Bordeaux. Confirmée hientàt par Riley de l'autre côte de l'Atlantique, saisie avec sagacité et persévérance par M. Gaston lîaïille, adoplée par M. Uchtenstein et moi, soumise à l'expérience en grand par M. Fabre, ancien député du Gard, vérifiée sur le vif dans le pays par les recherches que j'ai faites aux États-Unis en 1873, cette idée a pris, dans le Midi principalement, les proportions d'un événement, presque d'une révolution en viticulture. Dans un ouvrage récent (cité ci-dessus) j'ai résumé l'état actuel de celte question, pour les uns pleine de promesses, pour d'autres grosse d'incerliludes sinon de mécomptes. Fidèle à la méthode scientifique, je n'ai pas escompté d'avancé l'espoir enthousiaste des premiers, je ne partage pas non plus les méfiances excessives des seconds. J'en appelle à l'expérience, qui vaut mieux que tous les raisonnements a prioi-i, et qui saura bien, là comme ailleurs, faire le dépari entre le vrai et le faux. Mais, en attendant, il importe de mettre le public en gatde contre des préventions injustes concernant les vignes américaines et leurs produits; il est bon de montrer le vrai caraclère des efforts des populations intelligentes et laborieuses qui tentent de rétablir des vignobles à mesure que le phylloxéra y creuse des vides. Pour cela nous n'aurons pas à enfler la voix, à répondre aux cris Alarme ! alarme ! qu'ont poussés certains nverains de la Gironde, croyant déjà voir leurs grands crus livrés sans défense à l'invasion des vignes barbares. Nous exposerons simplement et succinctement les faits, laissant au public impartial le soin d'en déduire les conséquences.
Onze espèces distinctes de vignes vivent à l'état sauvage aux États- Unis. Sur ce nombre quatre seulement ont donné des variétés cui-
U DËPEKSE CONTIIE LE PHYLLOXERA. 9h
ti?ées qu'il est lacile en général de ratlacher à leur type primitif. Ce sont :
i'he vitis rotundifolia Michaux, ou vitis vulpina d'autres auteurs; ce type, Irés-parliculier, spécial aux États du Sud, se distingue par un bois dur à écorce non striée, par des crains de raisin qui ne forment pas grappe, en ce sens qu'ils se détachent un à un à mesure de leurmalurilé. Végétation puissante, fertilité énorme, culture facile, absence complète de phylloxéra aux racines, tout recommanderait les dérivés cultivés de ce type {Scuppernong, Mish, Thomas, Flowers, elc), si la difficulté de la récolle de leurs raisins, la pauvreté de leur suc en sucre et probablement leur maturité tardive n'étaient des nbstacles réels à l'adoption de ces cépages même dans nos départements méridionaux. On les essaye pourtant sur la recommandation de MM. Berckmans el le Hardy de Deaulieu. Attendons les résultats de ces essais pour prononcer un jugement.
4* Le vilis labrusca L. , fox grape ou northem fox grape des Américains. Feuilles duveteuses en dessous, gros grains à goût de cassis plus ou moins marqué.
A ce type se rattachent un grand nombre de variétés; les unes, comme le concord, très-résislanles au phylloxéra ; d'autres, comme \GcaUiwha et Xisabelle, sensibles ^ l'attaque de l'insecte, même en Amérique. Parmi les variétés résistantes, citons encore VlvesSeedling, le York's Maàeira {Vorlington du comte Odart).
Les vins des variétés de ce groupe déplaisent en général aux Européens à cause de leur goût de cassis; néanmoins il en est qui, faits en vin blanc (avec des raisins rouges), n'ont plus qu'un bouquet agréable {le ca^iw6a, par exemple).
3° Vilis œsUvalis Michx, summer grape des Américains, Feuilles à duvel floconneux. Grains petits, sans goût de cassis. Les variétés de ce type, moins nombreuses que celles des labrusca, sont toutes résistantes au phylloxéra ; leurs vins, souvent délicats, avec des bouquets spéciaux, sont les meilleurs des États-Unis. C'est le groupe sur lequel on compte le plus, comme pouvant se cultiver directement pour la production du vin. L'Herbemonl, le Cunningham, le Jacquez, le Lenoir, YHermann, le Cyntkiana, en sont les variétés les plus estimées.
4' Vilis cordifolia Michx, renfermant comme variété le riparia du même auteur; feuilles à pubescence non floconneuse, à graii^ petits, avec ou sans goût de cassis.
En général résistant au phylloxéra des racines, bien que très-sujet à l'avoir si>r les feuilles, oïi il n'est pas dan^iereux. Le clinton est la variété la plus connue de ce groupe; très-vigoureux, mais à sarments grêles, partageant avec le concord la facilité de reprise comme bouture, ce cépage servira probablement de principal porte-greffe à nos variétés d'Europe, si l'expérience prouve que sa tige maîtresse grossit assez poor porter les greffes à fort développement. Comme producteur direct de vin, on ne saurait le recommander à l'égal des tsstivalis, dont il n'a ni la fertilité ni la qualité.
Je passe à dessein sur les hybrides d'ailleurs remarquables entre vignes d'Europe et vignes américaines; presque tous participent à la f.iiblesse de la vigne européenne vis-à-vis du phylloxéra.
Étant données les variétés de ces vignes que l'on sait être résistantes, quel usage espère-t-on en faire dans les vignobles phyllosérés de notre pays? Prétend-on les substituer aux cépages fins qui font la réputation des grands crus de France? Loin de nous cette pensée. On veut essayer simplement d'en faire des sujets robustes, des porte-greffe pour ces cépages délicats. Et pour cela, les procédés sont bien plus simples et plus rapides qu'on ne le croirait d'abord. Pour gagner du temps, on pourra, sur le conseil et l'exemple de M. Henri Bouschet, pratiquer. la greffe-bouture, c'est-à-dire greffer à l'anglaise un sarment européen ou français sur un sarment américain (les deux sarments détachés de leur pied mère) et planter immédiatement l«s deux tronçons accolés, comme si c'était une bouture ordinaire. Ou bien, dans une vigne phylloxérée, mais ayant encore de la vie, on greffera sous terre, en fente, les vieux ceps européens avec des sarments américains qui épuiseront d'abord le reste de vie du sujet, mais pourront servir à leur tour de portegreffe à des vignes françaises, ou bien, cultivés pour eux-mêmes, donneront, s'il s'agit de bons cépages, des produits satisfaisants et parfois supérieurs à ceux de nos variétés communes. Ainsi, greffage de cépages délicats d'Europe sur les sujets robustes et résistants d'Amérique, ou bien culture directe de certains cépages américains assez fertiles pour être rémunérateurs, donnant des produits assez lins pour mériter d'entrer dans les catégories des vins estimés, tel est le problème à résoudre. Les moyens suât à la portée de tous ceux qui voudront consulter à cet égard les livres de viticulture américaine, ou tout au moins le résumé que j'en ai donné dans mon opuscule. Il faudra lire également à cet égard dans le Messager agricole