‹ Annales agronomiquesChapitre 43 sur 221 · PRIX · texte numérisé non relu

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CELTURE DD CEDRATIER EH CORSE. 125

Celle plantation, qui occupe environ A hectares de terre, est arrivée en 1873 à une production brute en arpent de 24062 francs.

A la Solenzara, une centaine d'arbres répartis sur une surface de 25 ares ont rapporté une année 50 francs par arbre, et une autre année 70 francs.

Une troisième cédrateric située à Calenzana, commencée en 1867 par 25 pieds d'arbres et portée successivement au chiffre de 560 sujets distants entre eux de 4 mètres, a donné pendant six ans les rtfultats suivants :

En 1870 3S fraiicj.

En 1871 80U

En 187Î 4000

En 1873 0800

En 1874 6500

Tolal 17135

Soit ane moyenne par année de 3427 francs et par pied d'arbre de 24 francs. Pour 1874, le produit de chaque cédratier s'élève à la somme de 46 francs, si on ne compte que les arbres en plein rapport.

Ces trois cédrateries, placées l'une sur la côte orientale et les deux autres sur la côte occidentale, sont de création assez récente. Bien qu'un certain nombre des sujets dont elles sont peuplées ne soit pas encore en plein rapport, on voit qu'elles atteindront facilement nn produit brut de 50 francs par arbre, tant que les prix du marché se maintiendront entre 1 franc et 0,60 le kilogramme. Dans de telles conditions, une cédraterie composée de 400 arbres répartis sur une étendue d'un hectare donnerait un produit brut annuel de 20 000 fr.

Vers les mois de juillet et d'août, dans certaines localités du cap Corse, on recueille sur les arbres quelques fruits jeunes et verts pour les juifs, qui s'en sei-vent, sous le nom de viHime, à leur fête des tabernacles. Leur prix est en rapport avec la valeur vénale des cédrats destinés à la conTiserie.

Quels sont les frais annuels qui pèsent sur cette production .brute de 50 francs par sujet?

Ce chiffre, qui doit comprendre l'intérêt et l'amortissement du capital dépensé en frais du premier établissement et de plus les dépenses annuelles de loyer, de main-d'œuvre, de fumure, etc., varie nécessairement suivant les localités et les conditions plus ou moins favorables de chaque emplacement, au point de vue du sol, des abris et des irrigations. Les planteurs les plus expérimentés afTirment

que les dépenses de toute nature ne dépassent pas 15 francs par pied d'arbre. C'est là un maximum qui n'est jamais atteint dans les plantations les mieux administrées. — Les frais annuels d'enlrelien se réduisent souvent à 4 ou 5 francs par cédratier.

Récolte et vante des céàraim.

Cet arbre, en fleur et en fruit pendant les %'S de l'année, ne donne pas sa récolte à une date précise et déterminée. La cueillette des cédrats commence vers le 15 octobre et finit au 15 novembre.

On les récolte quelques jours avant leur parfaite maturité, qui se traliirait par la belle coloration jaune de leur écorce. Ce sont les cédrats Verts qui sont les plus recherchés des acheteurs. Il y en a naturellement de dilTérentes grosseurs, puisqu'ils résultent d'uoe fructification successive et non interrompue.

Les fruits marcliands ont un poids qui varie entre 1 kilogramme et 1 kilogram. 1/2. Dans le nombre il s'en trouve toujours quelques-uns qui sortent des limites que je viens d'indiquer. — L'opération de la cueillette s'elTectue avec les précautions qui sont nécessaires pour n'endommager ni les arbres ni les cédrats.

Généralement, on les vend sur place à des marchands qui les embarquent immédiatement pour l'exportation. — Pendant longtemps celle-ci n'a pas dépassé un million de kilogrammes. En 1873 elle s'esl élevée, dil-on, au chiffre de 1 800000 kilog.

En moins de dix ans, la production atteindrait 10 millions de kilogrammes, si le commerce d'exportation pouvait les prendre à un prix rémunérateur.

Jusqu'à présent, la culture du cédralier s'est faîte à l'étal de petite culture el de jardinage. Un propriétaire s'estimait heureux d'entretenir 40, 50, 100 cédratiers. Les plantations de 50 à 100 ares, qui sont considérées comme très-importantes, sont peu nombreuses et de récente création. Pour ce qui est des cédrateries de 5 i 10 hectares, comme celles de Porto eldeChiavari, elles sont exceptionnelles, et n'auront que de rares imitateurs, à cause des avances qu'elles imposent et des ressources considérables qu'elles exigent en eau, en engrais et en main-d'œuvre.

Ce sont principalement les petites cédrateries qui se développeront dans le pays et qui contribueront à alimenter sur une large échelle le commerce d'exportation.

aiLTORE DD CËMtATIEK LH CORSE. t!T

Quaod OD en trouve un bon pris, on a tout intérêt k réaliser de suite une production dont la conservation ofîre ses difficultés et set dangers pour le cultivateur peu expérimenté et placé dans l'intérieur à une certaine distance de la mer.

L'opération se simplifie pour les cédrateries où l'on peut se procurer de l'eau de mer facilement et sans aucun frais de transport. Dans une telle situation, quand il survient une forte baisse de prix à l'époque de la récolte, on n'a rien de mieux à faire que de relarder la vente de quelques mois et d'attendre un moment plus favorable à l'écoulement des fruits. On les coupe en 2 ou 4 morceaux suivant leur grosseur, el on les introduit dans des tonneaux soigneusement nettoyés et pourvus à l'endroit de la bonde d'une ouverture carrée suffisamment grande pour l'introduction des quartiers de cédrats. .

Ces tonneaux, remplis d'eau de mer, sont immédiatement le siège d'une fermentation active et régulière. Pendant tout le temps que dure cette fermentation, le niveau de l'eau baisse dans les tonneaux, et il est indispensable d'en ajouter de nouvelle deux fois par jour, malin et soir. De plus, l'eau des' tonneaux doit être renouvelée complètement tous les quatre ou cinq jours, jusqu'à ce que la fermentation soil terminée. Ce renouvellement de l'eau de mer a lieu 3 ou 4 fois. Quand on le pratique, on a soin de retirer en même temps les quartiers de cédrat et de rejeter les morceaux altérés et mal conservés. Ces parties décomposées ne tarderaient pas à gâter toute la masse, si on les laissait séjourner dans les tonneaux. En i 874, j'ai vu à Porto des cédrats traités de celte façon, dans un état parfait de conservation six mois après la récolte.

Accidents et maladies des oédratiera.

Les exigences du cédraliei* en ce qui concerne les fumures, les abris et les irrigations en limitent singulièrement la culture dans la zone basse, où le climat reste doux et tempéré pendant la saison la plus froide de l'année.

Il est bien rare qu'une propriété, quelle que soit son étendue, offre des emplacements convenables pour 1500 ou 2000 cédratiers, «t il est plus rare encore que le propriétaire de ces emplacements dispose des ressources nécessaires à l'entretien de plantations aussi importantes. Le cultivateur assez beureux pour réunir cet en.-

semble de conditions exceptionnelles, serait blâmable de ne pas tenter une culture qui présente de si {grands avantaj^es sur les autres spéculations végétales, cl son intérêt bien entendu lui prescrit de hâter le développement de ses arbres el de les mettre prompteraent en plein rapport. Mais il ne faut pas que les succès des premières années lui fassent oublier les accidents et les revers inséparables de toutes les entreprises bumaines. La région la plus favorable au froment n'a-l-elle pas ses hivers qui détruisent complètement cette précieuse céréale? De même, sous le climat propre au cédratier, il survient de loin en loin des froids intenses qui anéantissent les plus belles plantations. En supposant que les racines n'aient pas été atteintes, les arbres demeurent improductifs plusieurs années, jusqu'à ce que l'on ait rétabli leur forme primitive et qu'ils soient en mesure de produire de nouvelles fructifications. Les arbres affaiblis en hiver par la gelée, en été par l'insufTisance des arrosages et des fumures, tombent généralement dans un état de langueur qui nuit beaucoup à l'abondance de la récolte. C'est sur ces sujets souffreteux cl languissants qu'apparaissent tout à coup la gomme, la fumaginc, le kermès et l'oscine dont les arbres ont tant souffert, depuis quelques années, dans les plantations si renommées du cap Corse.

La gomme, aussi pernicieuse pour les cédratiers que pour les pêchers, paraît être le résultat des transitions brusques de température. L'écorce atteinte de la gomme, en s'allérant et en se décomposant, entraîne la destruction et la mort des ramifications les plus jeunes et les plus utiles à la production des fruits.

Les arbres chargés de gomme dépérissent et subissent une diminution considérable dans le rendement des cédrats. On ne saurait donc apporter tiop d'attention aux abris les plus propres à protéger les arbres contre les refroidissements subits de la température. C'est le moyen le plus sûr d'éviter les conséquences fâcheuses de cette maladie. Quant au remède à appliquer aux arbres qui en sont at* teints, il consiste à rappeler la force de la végétation et la vigueur des cédratiers par les façons répétées du sol, d'abondantes fumures et des arrosages en rapport avec les besoins de la 'plante.

La fiimagine est, suivant les entomologistes, la conséquence des dégâts causés sur les arbies par le kermès des hespérides.

Celte maladie n'est que trop facile à reconnaître dans les cédrateries. L'arbre qui en est atteint a son écorce et ses feuilles totalement recouvertes d'une substance noire eiacteracnt semblable à du

CDLTDRE DD CÏDRATIKtt EM CORSE. if»

noir de fumée. — D'après des observations recueillies en Al{[érie, voiù comment la fumagine se développe à la suite d'un premier travail opéré par le ketiiiès. L'insecte projette à distance des gouttelettes d'un certain liquide qui s'amoncelle et recouvre les feuilles et les rameaux places dans sa sphère d'action. Bientôt cette liqueur change de couleur, devient noirâtre, et c'est alors que les champignons prennent naissance sur cette espèce de couche d'engrais. Ils s'y multiplient à l'infini et fmissent par faire périr la plante, en gênant peut-être l'arrivée des gaz de l'atmosphère dans les organes foliacés. On recommande de combattre le fléau par toutes les pratiques propres à arrêter la multiplication de l'insecte qui semble être la cause originaire de la maladie. Une taille intelligente, des nettoyages fréquents, un badigeonnage à la chaux sur toutes -les écorces, des aspersions de la même nature sur les feuilles à l'aide d'une pompe k main, tels sont les procédés qui paraissent le mieux faire contre cette invasion d'insectes et de champignons.

Le kermès des hespérides, cause première de la fumagine, se reconnaît facilement à l'œil nu. On le trouve à l'état de gale sur toutes les parties de l'arbre. On le rencontre sur les feuilles et sur les jeunes pousses parfois en si grande quantité, qu'elles en sont presque entièrement recouvertes. Ces insectes vivent aux dépens de l'arbre dont l'épuisement s'annonce bien vite, par la couleur jaune des feuilles et par la chute des Heurs et des fruits. '

Le kermès se rencontre fréquemment sur les arbres de la famille des aurantiacées (orangers, citronniers, cédratiers), où il est facile de le distinguer à l'œil nu, et où il ne fait aucun mal appréciable, tant qu'il ne trouve pas de conditions favorables à son développement et i sa multiplication. Il n'en demeure pas moins un ennemi redoutable dont il importe de bien connaître le modo d'existence, tes mœurs et les moyens de reproduction, si on veut se mettre en mesure de prévenir ses rava;;e$ et de mettre obstacle à sa puissance prodigieuse de multiplication.

11 n'est pas d'insecte dont l'histoire naturelle soit plus curieuse et plus digne de fixer l'attention des arboriculteurs.

J'emprunte à Latreille, émioent entomologiste du commencement de ce siècle, l'extrait suivant où il résume l'histoire de cet insecti' destructeur. « Il y a des kermès niàlcs et des kermès femelles. Le mflle est ailé, ses antennes sont longues, cDmposéos de 9 à 10

130 A. BOtTEI..

articles; son corps est allongé, terminé par deux filets sétacés; ses cieux ailes sont horizontales.

> La femelle est sans ailes; son corps d'abord de forme ovale prend ensuite la figure d'une galle, finit par se dessécher et sert à couvrir les œufs.

» Dans leur jeunesse les femelles courent sur les feuilles et ensuite se fixent sur les tiges ou les branches de» arbres où elles passent plusieurs mois de suite, c'est alors qu'elles prennent la figure d'une galle ou d'une excroissance.

I C'est sur les arbres et les plantes qui passent l'hiver que croissent ces insectes. Il leur faut une plante qui les nourrisse pendant un an, terme fixé pour la durée de leur vie.

» Après avoir pris leur accroissement, ils ressemblent à un bateau renversé. Ils ne parviennent au terme de leur développement que vers le milieu ou au plus tard vers la fin du printemps. Si on les examine à cette époque, on reconnaît que les uns sont vivants et immobiles et les autres morts dès l'année précédente. Si on observe ces insectes un peu plus tard, leur peau ne paraît plus être qu'une simple coque contenant et couvrant une infinité de petits grains rougeâtres, oblongs, qui sont des œufs.

> Les petits qui en sortent restent encore pendant quelques jours sous la peau de leur mère. C'est avec son propre corps (|ue la femelle du kermès couvre ses œufs, il leur tient lieu d'une coque bien close. Elle est encore utile A ses petits même après sa moii, puisqu'ils restent plusieurs jours sous son coi-ps desséché. Elle meurt peu de temps après avoir fait sa ponte, qui est de 2000 à 4000 œufs, suivant les espèces. »

D'après ces observations, il ne suffirait pas d'enlever des écorces les kermès par un bi'ossage énergique, il faudrait en outre détruire par un lavage approprié ces myriades d'œufs microscopiques déposés sous le corps desséché des femelles.

L'oscine n'est pas moins redoutable que le kermès pour les plantations de cédratier. La femelle se couvi'e d'une matière blanche, cotonneuse, dont elle tapisse les feuilles, les fruits et les jeunes ramifications. On croirait ces organes couverts d'nn épais lait de chaux. Cet insecte se multiplie avec une rapidité prodigieuse et donne lieu au blanc ou maladie blanche qui forme contraste avec la fumagine dite maladie noire.

A l'état de larve ou d'insecte parfait, il vit du buc de la plante en

CULTL'RE Dtl CEDRATIER EN CORSE. 131

^laq^uant, avec ses organes perforateurs, les feuilles, les fleurs, les fruits et les jeunes écorces. Les dégâts de l'oscine ont pris des proportions considérables sur les cédratiers du cap Corse. On a vu beaucoup d'arbres s'épuiser et périr sous l'action destructrice de cet insecte. On a essayé de combattre te fléau par des procédés analogues à ceux qui sont recommandés pour la destruction du kermès, mais jusqu'à présent il n'en est aucun qui ait donné des résultats complètement satisfaisants.

On doit donc, avant tout prévenir le mal en maintenant la vigueur des arbres par des soins multipliés et intelligents. Dès que l'insecte apparaît sur un sujet, il faut s'empresser d'eitirn^r les parties attaquées et au besoin sacrifier l'arbre contaminé el le brûler aussitôt. Go sait que cet insecte abandonne les arbres dés qu'ils sont épuisés et mourants, et qu'il continue son œuvre de destruction en attaquant successivement tous les sujeU de la plantation.

Ces divers accidents ont frappé principalement le cap Corse, le véritable berceau de la culture du cédratier. Les cultivateurs du cap Corse, remarquables par leur énergie et leur amour du travail, connaissent de longue date tontes les péripéties de cstle culture. Envisagée dans le passé, elle apparaît avec un cortège sinyrulier de revers el de succès où l'on voit des années désastreuses succéder à d'autres éminemment productrices.

Les fluctuations extrêmes de cette production ont été occasionnées tantôt par des fléaux naturels, tantôt par la situation économique des débouchés.

Dans l'intérêt des populations de ce département, souhaitons qu'il soit vrai que le cédrat corse soit le meilleur des cédrats connus dans l'ancien et le nouveau monde, qu'il ait pour la médecine, ta parfumerie, la confiserie et d'autres usages culinaires, des qualités spéciales que ne posséderaient pas les cédrats de l'Italie el de l'Algérie. Souhailons surtout que les prix si rémunérateurs de ces derniers temps, se maintiennent pendant une longue série d'années, et que les nouveaux débouchés qui se sont ouverts pour cette production, sur les marchés de l'Europe et de l'Amérique se multiplient et s'étendent, en proportion de l'accroissement et des progrès de celle culture sur la zone maritime de la Corse. i

Rien ne peut contribuer davantage à la prospérité du pays, en y attirant les capitaux si nécessaires au développement de son agi'icul-

lure, de son commerce et de son industrie. Aucune spéculation n'est plus propre à hâlerlamise en valeur des maquis et l'assainissement des terres insalubres. Ne doit-on pas espérer que l'impulsion donnée à l'i^cuKure par la production des cédrats conti-ibuera au bien-être matériel des populations et généralisera dans toutes les parties de l'Ile ces habitudes de travail, d'ordre et d'économie, qui font la force et la prospérité d'un pays?

Si on parvient à étendre la culture du cédratier et à créer en Corse toutes les industries qui s'y rattachent, ce sera un moyen certain d'y attirer les capitaux dont on a tant besoin pour la mise en œuvre des ressources naturelles du pays. La malaria et le banditisme qu'on appelle, à juste titre, les deux plus grands fléaux de la Corse, disparaîtront promptement des que les populations s'adonneront davantage à tous les travaux des champs.

La Corse n'a par elle-niùme qu'une main d'œuvre très-restreinle pour les travaux pénibles de la terre. Les bêchages du sol, l'entre* tien et la construction des routes, les travaux de maçonnerie et d'assainissemeul ne sont pas du goût des indigènes. Leur fierté naturelle les porte à dédaigner ces opérations manuelles pour la vie pastorale, tes promenades et les discussions de la place publique. Des légions d'Ilnliens connus sous le nom peu respecté de Lucquois débarquent tous les ans au port de Bastia et viennent passer l'hiver en Corse, se répandant dans les villes et les campagnes oiî l'on attend leur retour pour réprendre tous les travaux d'une certaine importanre. C'est une population laborieuse, patiente, docile, d'une sobriété sans exemple, et n'ayant aucune exigence pour le vêlement, la nourriture et le logement. Ils voyagent sans bagage, n'ayant d'autre vêtement que ceux qu'ils portent, d'autre mobilier que leur longue béclie triangulaire, et la marmite où sera préparée trois fois par jour la polenta, leur unique nourriture pendant toute la durée de leur séjour en Corse. La physiologie devrait nous dire comment il se lait qu'une alimentation si simple et si uniforme sultîl, avec l'eau pour boisson, à maintenir en force et en bonne santé des ouvriers actifs et vigoureux pour tous les travaux de l'agriculture.

Journaliers payés 1 fr. 75 à STrancspar jour, on les voit en petiles escouade^ sous l'œil du propriétaire, bèclier les champs et les jardins, ne prenant de repos que te temps néressaire à leur repas et se contentant pour la nuit d'une simple étabic garnie de paille où ils s'entassent tout habillés et reposent sur la dure les uns à côté des

autres, sans jamais se plaindre d'un coucher si peu confortable pour des gens fatigués et brisés par le travail.

Tous les travaus leur sont bons. Dans les terres marécageuses ils travaillent sans difficulté dans l'eau jusqu'à mi-jambe, occupés toute la journée à curer ou k creuser des canaux d'assainissement ou d'irrigation. Les lerres basses propres au maïs, les coteaux garnis de vigne, les plantations d'orangers, de citronniers, de cédratiers sont bêchées pendant l'hiver par ces Lucquois. Leur nourriture, qui est leur unique dépense, ne coûte que quelques centimes par jour. Tout ce qui leur reste sur le prix de la journée se transforme en épargnes qu'ils emportent en bonnes espèces sonnantes en Italie dans le courant du mois d'avril. Semblables aux hirondelles, ils ont pour leur arrivée et leur départ des dates à peu près invariables. Le terme du départ arrivé, il devient impossible de les retenir. La crainte de la nuilaria, dont les retardataires sontquelquefois les victimes, est pour beaucoup dans l'empressement qu'ils mettent à regagner leur pays natal.

D'origine italienne comme le Lucquois, parlant à peu près la même langue, le paysan corse ne ressemble en rien à l'émigrant d'Italie. 11 en diffère essentiellement par sa taille moins élevée, sa physionomie intelligente, son caractère fier et indépendant et toutes les habitudes de sa vie. L'un chemine à pied toujours muni^e sa bêche classique et sous un costume qui rappelle son origine et sa nationalité. L'autre, cavalier consommé et tireur émérite, ne .sort jamais sans son fusil qu'il porte avec amour comme l'objet le plus précieux et le plus nécessaire â sa sûreté personnelle. Le Lucquois au caractère doux et simple, h l'attitude résignée et soumise, semble fait pour les rudes travaux de l'agriculture. On voit qu'il provient d'une population active, laborieuse, toute entière aux soins de la petite culture et du jai-dinage. Le Corse, au contraire, est de la race intrépide des chasseurs et des soldats, il recherche instinctivement la lutte et le danger. Les émotions de la chasse et du jeu , la vie nomade et accidentée du pasteur et du muletier au milieu des maquis, dans la solitude des forêts et des montagnes, lui plaisent infiniment plus que les occupations paisibles et régulières du laboureur.

On se tromperait du reste, étrangement, si on pensait qu'il n'existe qu'un seul type pour toute la Corse. Les occupations journalières et les habitudes du Corse offrent de grandes différences suivant les localités. A Bastia, au cap Corse, à Bonifacio, l'horticulture et l'ar-

boriculture sont en honneur et plaisent aux {^ens de la campagne et de la ville. Dans les parages d'Ajaccio et de Sartène, c'est la viticulture qui a la préférence de t'esploitant; sur d'autres points od s'adonne davantage aux oliviers, à la sériciculture, à la production des cédrals, aux cultures du blé, de l'orge, du maïs, de la luzerne et de la prairie naturelle. Les différences ne sont pas moins tranchées pour le caractère et les mœurs des habitanls. Le sauvage berger du Niolo, qui vit toute l'année en plein air, à la plaine ou à la montagne suivant la saison, a-t-il rien de commun avec les Corses sédentaires qui se consacrent aux travaux des champs ou aux industries diverses des villes? Pour ce qui est des opérations les plus pénibles^ les Lucquois occupent partout le premier rang, surtout quand il s'agit de façonner le sol à la main, de le défricher ou de faire quelque travail important de route et de Icrrabsement.

Ces émigrations italiennes tendent à diminuer par l'elTct du développement des travaux publics en llalie. EsL-ce un bien ou un mal pour la Corse? Uest évident que ces 4 à 5000 Lucquois viennent tous les ans drainer une partie relativement considérable du numéraire disponible, mais ils donnent en échange le travail qui féconde toutes les branches de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. Le Lucquois est un agent indispensable de la production nationale, les inrèrêls du pays seraient gravement compromis, si tout à coup il renonçait à la Corse. On doit l'y accueillir avec reconnaissance' tant que les indigènes ne seront pas en mesure de le remplacer dans son rôle de travailleur. Celte transformation désirable sera l'œuvre patiente du temps et de l'éducalion. Pour le momcnl, les Lucquois concourent très-efficacement à l'installation et à l'entretien des cédrateries. Ils enterrent les fumures et bêchent le sol avec une activité et une adresse merveilleuses. Tous ces travaux sont terminés pour le mois d'avril, date de leut" retour en Italie. A partir de ce moment, des ouvriers du pays, et quelques rares Lucquois fixés en Corse, suffisent pour l'enlèvement des mauvaises herbes, les binages, les irrigations, le pincement et le palissage des arbres.

Le Corse est naturellement intelligent, il aime l'instrucllon et il possède à un haut degré l'amour de la famille et l'esprit militaire. Si à ces qualités naturelles il unissait les habitudes laborieuses des pionniers du cap Corse, ce département, si pauvre par la faute des hommes, ne tarderait pas & prendre rang panni les départements les plus riches et les plus productifs de la France.

LES TIGHEROnS DASCEHTEinU 1»

Je dois avouer, en terminant, que je n'ai pas la prétention d'avoir dit le dernier mot sur le cédratier, dont l'élude complète demanderait plusieurs années d'observations sur place, et l'examen sérieux de toutes les industries basées sur cette production naturelle.

En ébauchant cette première monographie, mon but a été d'exposer l'état actuel de cette culture, de dire ce qu'elle a été dans le passé, et les espérances qu'elle fait naître dans l'avenir. J'ai raconté les observations que j'ai été à même de recueillir pendant mes nombreuses excursions en Corse, et j'ai ajouté celles que je liens des agriculteurs les plus éclairés et les plus compétents, parmi lesquels je citerai M. Ruelle, auteur de l'importante cédralerie de H. de ScboLton i Porto, et M. Vignat, ancien élève de Grignon, chargé de la direction des cultures du Pénitencier agricole de Gasiellouccio, oii le cédratier se cultive dans d'excellentes condition» de température et d'arrosage.

ÉTUDE d'économie RURALE

LES VIGNERONS D'ARGENTEUII/

Prafr^KUr d'économie ni do kgitlilion rurales à Gri|nloD.

C'est une tradition Ibrt accréditée que le roi populaire par excellence, Henri IV, avait, un goût prononcé pour le vin d'Argenteuil. Les grands de ce monde ont aujourd'hui un ordinaire plus délicat ; mais la population ouvrière de Paris ne dédaigne point ce petit crA, qui s'il n'est pas des plus flatteurs pour le palais, n'en est pas moins très-salutaire pour la santé. On peut même dire du vin d'Argenteuil ce qu'on dit rarement des choses de ce monde : il vaut mieux que sa réputation. En dehors de son vin, Argenteuil peut faire valoir d'ailleurs plus d'un titre à la reconnaissance des Parisiens. Avantque les chemins de fer ne vinssent leur apporter les fruits du midi de la France, c'est la commune d'Ai^enteuil qui approvisionnait presque exclusivement le marché de Paris de ces ligues fraîches qui sont si recherchées par les enfants à la fin de l'été ou au commencement de l'automne. Si la concurrence du Midi a fait un peu délaisser ce fruit délicat, il reste à Argenteuil bien d'autres cultures dont les produit! sont précieux : les fraises, les légumes et surtout ces belles aspei|;e8

fS6 F.'C. DI.'BOaT.

qui font au mois de mai l'ornement et les délices des tables somptueuses.

Les faits qui vont suivre ont été recueillis dans une excursion agricole des élèves de Grignon accomplie le 1â mai 1874. Deux habitants de la commune nous servaient de guides : l'un est M. Louis Lbéraull, bien connu dans le monde de l'horticulture par l'enseignement qu'il fait, ainsi que par les nombreux succès qu'il a remportés dansles concours ; l'autre est M. Collas, cultivateur très-habile, qui le suit de très-près en marchant sur ses traces. Le simple exposé des renseignements que nous avons obtenus fournira, je l'espère, quelques motifs d'intérêt et d'instruction.

Territoire. — PopnUtion. — Propriété et morcellement.

La commune d'Ai^nteuil a un territoire de 1 737 hectares, et une population de 9 à 10000 habitants. Mais quand on a défalqué de la surface totale l'emplacement des chemins et des maisons d'habitation, il reste à peine 1500 hectares pour la culture, Quant à la population, le tiers seulement s'adonne à des travaux agricoles, lc$ deux autres tiers se livrant au commerce de détail, ou à des occupations industrielles. Argcnteuil possède en effet quelques usines et principalement des ateliers de tannerie d'une grande importance.

La population agricole se compose de 500 à 000 familles qui possèdent le sol et le cultivent. Il n'y a d'exception que pour une fraclinn minime du territoire, qui a été acquise à prix d'or par des forains, depuis quelques années. Chacune de ces familles cultive son bien : il est rare qu'un propriétaire cède à autrui l'exploitatioit de ses terres. Cela n'arrive guère que quand le chef de familier déjà âgé et muni de ressources sufilsantes pour écouler ses derniers jours dans le repos, prend sa retraite. Pllncore faut-il ajouter qu'il a presque toujours le soin de conserver la direction d'un petit lopio" pour occuper ses loisirs. Le prixdelocaliondes terres, dans les rares circonstances où la terre se loue, ne descend guère au-dessous d& 300 francs l'hectare, ou de 100 francs l'arpent (34 ares).

Une surface de 1500 hectares pour 600 familles, c'est une moyennede S hectares et demi par famille. Si l'on ne juge que par l'élenduer c'est à coup sûr de la très-petite propriété et de la très-petite cullui-e. Hm à l'on va &u fond de^ choses, et qu'on tienne compte tout i la

^IS VICSUnO.N.; "'■.-.'■.EKTEtIL 137

fois et de ta somme des capitaux mis en œuvre, et des produits obtenus, la question change de face : ce n'est plus alors de la très-petite propriété, ni de la très-petite culture, c'est presque de la moyenne. La valeur courante du sol n'est pas éloignée de iO 000 francs l'heclare. Si l'on joint k la valeur foncière de la part moyenne de territoire possédée par chaque famille, les capitaux nécessaires à la mise en œuvre des terres et la valeur de la maison d'habitation, on reconnaltm que chacune de ces familles de petits cultivateurs ne possède pas moins de 35 à 40000 francs de biens au soleil. Que des tilres de valeurs mobilières, fruit des épai^es de chaque jour, viennent s'ajouter encore à ce capital, et voilà ces familles agricoles, si nombreuses sur un territoire restreint, qui jouiront d'une grande aisance, ^âce à leur industrieuse activité.

Si la surface occupée par chaque famille est peu étendue, elle est néanmoins divisée en parcelles infiniment petites. Argenteuil est la terre classique du morcellement de la terre. Son petit territoire ne contient pas moins de 45 000 parcelles, soit moins de A ares par pièce. On cite quelques parcelles qui ont à peine unared'étendue. Il semble douteux qu'il y ait quelque part dans le monde un pays plus morcelé.

Ce morcellement excessif du sol n'a cependant point ici tous les tnconvénienls qu'on signale d'ordinaire, l^es cultures d'Ai^enteuil sont de celles qui ne s'exécutent qu'à la main : le bétail n'y a aucune place, si ce n'est pour les transports. Quand on veut remuer le sol à une certaine profondeur, on emploie ta bôche : pour les cultures snperûcielles, la binette suflit.

Toutce territoire est d'ailleurs sillonné de chemins ou de sentiers d'une lai^ur strictement suffisante pour le passage d'une voiture ou d'un piéton, mais entretenus en bon état. On conçoit que dans uu pays où le sol a une telle valeur, l'espace soit rigoureusement ménagé ; mais si petites et enchevêtrées qu'elles soient, toutes les parcelles se desserrent sans trop de peine.

La Vigne <

La principale culture d'Ai^nteuil, c'est la vigne, qui n'occupe pas moins des deux tiers de la superficie agricole, soit 1000 hectares sur i 500.

Le territoire tout entier de la commune semble se prêter merveit-

leusemeDt & cette culture. Il y a sans doute là, comme partout, des coins privilégiés, où la maturité se fait mieux, où la qualité du vin est meilleure, où la gelée elle-même est moios à redouter. Mais ces difTérences sont peu sensibles, et la nature ou l'exposition du sol ne forment nulle part un obstacle absolu au succès de la vigne. Quant à la gelée, elle fait généralement peu de ravages. La gelée du 26 avril 1873, qui fit tant de mal aux vignobles du Midi et du Centre, effleura i peine quelques bourgeons à Argenleuil. Ou rapporte même qu'une partie importante de ce vignoble n'a jamais reçu, de temps immémorial, la moindre atteinte des gelées. C'est sans doute à l'immunité dont elle semble jouir que la vigne doit sa prodigieuse extension dans le territoire si restreint de cette localité.

L'origine de la vigne à Argenteuil est complètement inconnue. Aucune tradition ne s'y rattache, et les documcnls qui remontent le plus haut établissent que cette culture avait déjà une grande importance. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il y a eu, depuis le milieu du xvitf siècle, plus d'un changement important dans les procédés à l'aide desquels on la cultive.

Le vin qui se produisait autrefois était d'une certaine finesse et provenait de plants qui ont aujourd'hui disparu du territoire d' Argenleuil ; le meunier, le meslier, etc.. Un soldat originaire d'Argenteuil rapporta, il y a plus d'un siècle, de Bourgogne où il avait tenu garnison, quelques plants de gamai noir qui furent le point de départ d'une transformation complète du vignoble. Devantla concurrence des vinsde Bourgogne etsurtoutdeBordeaux,qui commençaient à prendre faveur auprès des riches consommateurs de Paris, le vin d' Argenteuil perdait de sa valeur; les vins communs, au contraire, voyaient leur prix s' élever sans cesse par suite des exigences d'une consommation chaque jour plus grande. Le gamai ne fournit que des vins communs; mais il est infmiment plus productif que les plants cultivés anciennement dans le pays. L'importation du gamai à Argenteuil fit donc fortune : le nouveau plant répondait à un besoin du moment. La transformation du vignoble ne fut pas longue à se faire ; le gamai est depuis longtemps le seul plant cultivé à Argenteuil. D'autres changements dans les procédés de culture ont eu lieu vers la fin du siècle dernier, ou à des époques plus rapprochées de nous; je les signalerai quand le moment sera venu.

Ce qui frappe tout d'abord les yeux quand on parcourt le vignoble d'Ai^enteuil, c'est le nombre vraiment prodigieux de ceps dont le

LES VIGNEROMS D'ARGENTEl'IL. 1»

sol est («uvert : quatre au moins par mèlre carré, c'est-à-dire quarante mille pieds de vigne par hectare. C'est dix à douze fois plus que dans le midi de la France, où le climat convient si bien k la vigne.

Voici comment se fait la plantation à Argenteuil.

Onou¥reàl",50de dislance des auges ou fossés, mesurant 0°',40 de profondeur sur O^/tO do largeur. La terre de déblai est rejetée avec soin sur les berges où elle reste quatre années pendant lesquelles OD en tire parti par des cultures de plantes à feuillage peu développé : pommes de terre hâtives, petits pois, etc. . . Au fond de cette tranchée et àl mètre ou l',20 de dislance on dépose un plant qui devi-a fournir des provins à tout l'espace environnant. C'est vers la quatrième année qui suit la plantation que ce provignage s'opère. On couche alors dans tous les sens 4 ou 5 branches qu'on espace aussi régulièrement que possible, puis "on rejette dans la fosse la terre de déblai.

Ce n'est guère que vers la huitième année de la plantation que le fruit de la .vigne so montre avec quelque abondance. Vers la dixième année, In plantation est en plein rapport, et elle peut donner, si l'année est favorable, jusqu'à 200 hectolitres de vin par hectare.

Cette période de plein rapport pçut durer vingt à vingt-cinq ans. Passé ce délai, le produit diminue, et si l'on veut prolonger son existence, il faut alors la rajeunir soit par des provignnges partiels, soit par un couchage général, destiné à remplacer les anciens ceps par de nouveaux. On cite des vignes ainsi traitées, qui ont duré jusqu'à cent cinquante ans. Mais de même que la plantation, ces provignages ne vont jamais sans une forte fumure.

L'engrais qu'on emploie dans le vignoble d'Argenteuil, c'est la boue des rues de Paris. Les plus riches cultivateurs n'ont qu'un cheval pour leurs transports, et tous n'en ont pas : il n'y a pas plus de 200 chevaux dans la commune. Le peu de fumier qu'on en obtient ne sert même pas à la fumure des vignes; l'engrais, par excellence, c'est la gadoue (1).

Les boues de Paris n'ont pas, dans tous les quartiers ni dans toutes les saisons, la même valeur fertilisante. Les vignerons d',\r-

(1) Le mot fadouc tH employé daas quelques parties de la France, pour déilgaer renfnii humain. Aux environi de Paris on donne exelusivement ce nom aux boueideiille.

genteuil, qui font, depuis près d'un siècle, un grand usage de cet engrais, ont fail là-dessus des observations curieuses. Ib classent non-seulement les quartiers, mais encore les mes, par la valeur spécifique des résidus qui en proviennent. Les boues des rues pavées sont mises bien au-dessus de celles qu'on a recueillies sur le macadam. Les boues d'été sontaussi plus riches que les boues d'hiver; les débris végétaux s'y rencontrent en plus grand nombre. Le quartier des Halles est celui qui fournit la meilleure gadoue.

C'est dans les années qui ont précédé la révolution française que l'usage de la gadoue est devenu général à .\rgenleuil. Le premier qui ait donné l'exemple de cette fumure est le plâtrier Noblet, dont la mémoire est restée chère à ses compatriotes. Le fumier de cheval, dont on faisait alors usage, était loin de produire les mêmes elTets. Au dire des vénérons d'Argenteuil, il n'y a pas d'engrais plus actif et plus durable pour la vigne que la gadoue. L'emploi de cet engrais n'a pas peu contribué à hâter la transformation du vignoble d'Argenteuil par la substitution complète du gamai au meunier.

La gadoue est apportée à Argenteuil par les entrepreneurs du balayage de la ville de Paris. Les vignerons paient cet engrais 5 à 6 francs le mètre cube, rendu surplace, et ils l'achètent au moins six mois avant de l'employer. Chaque vigneron a son dépdt, situé à 500 ou 600 mètres de la ville, où cet engrais subit une fermentation lente qui le rend tout à la fois plus friable et plus homogène. On en fait le triage avant de s'en servir, en mettant de cdté avec le plus grand soin les tessons de bouteilles et les grosses écailles d'huitres qui pourraient nuire soit ù la végétation, soit au travail du vigneron. La gadoue, ainsi triée, est transportée sur le bord des vignes, au moyen de charrettes à un cheval. Une manne de la capacité d'un pied cube mesure la provision de chaque pied ou souche destiné à donner des provins. On estime qu'il en faut à peu près 20 mètres cubes par an et par hectare. C'est une dépense de 100 francs environ, si Ton ne tient compte que du déboursé et non de la main-d'oeuvre nécessaire nu triage et à la distribution de la fumure.

Les -échalas sont aussi une source sérieuse de dépenses pour la culture de la vigne à Argenteuil. Chaque pied de vigne a son échalas qui coûte 10 centimes, et dure de vingt-cinq à trente ans. Ces échalas sont en bois de châtaignier et proviennent de la forêt de Marly. C'est une dépense de 150 fr. environ par hectare et par an.

■ LES VIGNERONS D'AnCENTEUlL. t»

La taille se fail esclusivemenl au sécateur. On laisse deux à trois couisons par cep et deux yeux par courson.

Les façons données au sol sonttrès-nombreuses, mais très-superlicielles, la végétation de la vigne ayant bientôt couvert le sol et i-touflë les mauvaises herbes. Les seules façons profondes que re- (;oi ve la vigne sont celles que nécessite la plantation ou le provignage. Quant aux opérations de relevage, de liage, de pincement, etc., elles se font aussi avec le plus grand soin. Le vigneron d'Ai^nteuil vit constamment d^s ses vignes et il ne passe jamais k côté d'un brin de mauvaise herbe sans l'arracher, ni k côté d'une branche qui penche vers la terre sans la relever, pour lui donner de l'air et du soleil.

La vendante a lieu vers la fm de septembre ou le commencement d'octobre. Elle dure habituellement huit jours pendant lesquels les vignerons occupent de 4000 à 5000 ouvriers étrangers à la localité. Ce sont les communes voisines qui fournissent ce supplément de main-d'œuvre. )1 vient aussi quelques vendangeurs de Paris; mais les vignerons ont rarement à se louer de leurs services. Tous ces vendangeurs sont payés 2 francs par jour et nourris.

Le ban de vendange était en vigueur dans le vignoble d'Argenteuil jusqu'à ces dernières années ; il n'a même été supprimé qu'en 1 872, mais non sans rencontrer les oppositions que soulèvent toujours les nouveautés, même les plus légitimes. Le maire avait convoqué les vignerons pour leur soumettre la question du maintien ou de la suppression de cette vieille coutume. Quatre cents d'entre eux répondirent à cet appel, et la suppression du ban de vendange fut décidée à une faible majorité.

Quand la vigne meurt d'épuisement ou de vieillesse, on l'arrache et l'on remet le sol en culture pendant douze ou treize ans, avant de faire «ne nouvelle plantation. La terre est assez riche pour qu'on prenne successivement une récolte de petits pois, une de pommes de terre et une de blé sans aucune fumure. Ce n'est que vers la quatrième année et sur le chaume de blé que les mauvaises herbes commencent à paraître. On donne alors une fumure très-abondante, et l'on prépare le sol par des labours. On sème ensuite de la luzerne qui dure sept ou huit ans. C'est sur défrichement de cette luzerne qu'on plante la nouvelle vigne, et le succès en est toujours assuré.

Le seul défaut de cette culture paraît être l'irrégularité de la [)lanliition. Les provins ne sont pas toujours également espacés : il

est des ceps qui ont plus de sol, d'air et de soleil que d'autres. Quelques cultivateurs, au nombre desquels il Taut placer M. Louis Uiérault en première ligne, cherchent à remédier à cet inconvénient par une disposition plus rationnelle. Ce qu'il y aurait de plus simple, sinon de moins coûteux, serait évidemment de placer les plants-fflères à distance égale dans tous les sens de façon à donner à tous les provins la même direction et la même longueur. On arriverait-ainsi très-aisément k placer tous les ceps â 60 centimètres de distance l'un de l'autre.

Quand on voit une plante du Midi soumise à fin pareil traitement sous te climat du Nord, quand on la voit verser ainsi ses sucs généreux jusqu'àcomplet épuisement sous l'intelligenle sollicitation des mains qui la pressent, on ne peut s'empêcher d'invoquer cet . exemple contre la théorie de ceux qui ne voient dans le phylloxéra qu'un effet de l'épuisement des vignes et de la fatigue du sol. Si le phylloxéra était un effet et non une cause, on se demande vainement pourquoi il n'aurait pas pris naissance à Argenteuil plutôt que dans le voisinage de Tarascon. Quel est le vignoble du Médoc ou de l'Hérault si favorisé qu'il soit par le soleil, « père du vin », qui produise parfois, sur de notables étendues, Jusqu'à 200 hectolitres de vin par hectare? Dans quelles vignes des rives de la Gironde ou du Rhône l'espace est-il moins ménagé que dans le vignoble des hords de ta Seine? Dans quel pays du monde la taille estelie plus courte et les provignages plus multipliés?

Au total, la commune d'Argenteuil produit annuellement 36000 pièces de vin (228 litres) valant 50 francs la pièce. Dans les aùnées d'abondance, le produit dépasse aisément 50 000 pièces ; il s'abaisse rarement au-dessous de 30 000 pièces dans les années do mauvaise récolte. Cela fait au bas mol un produit d'un million et demi à deux millions de francs. Pour que ce dernier chiffre soil dépassé, il suITlt que le prix du vin soit un peu élevé. Lors de notre visite à Argenteuil, le vin valait -100 francs la pièce et la récolte avait été abondante. Ginqjours après notre visite c'est-à-dire le 17 mai, la gelée fit le plus grand mal au vignoble, et la dernière récoite estimée à 34000 pièces, est une des plus faibles dont on se souvienne. Le produit en argent de cette récolte n'est cependant pas à dédaigner, car ce vin vaut aujourd'hui 8U francs chc?. le vigneron.

LES ncNnom vargbnteuil.

Asperges, Kgai«r et autres cuItnreB.

Après la vig:ne vienl l'asperge. C'esl une culture qui esl moins étendue que la vig;ne, mais qui n'est pas moins brillante par les produits et surtout par les profits qu'elle donne.

On ne sait rien non plus de bien précis sur les commencements de cette culture à Argcnteuil. Il est seulement prouvé, par des titres qui remontent au xvin* siècle, qu'elle y avait déjà une certaine importance et que ses produits jouissaient déjà de quelque faveur sur le marché de Paris. Toutefois il s'est produit, depuis le commencement du siècle, une vét-itable révolution dans la culture de l'asperge. On la faisait autrefois en plein champ, comme cela se pratique encore sur divers pointsde notre territoire. Vers 18181e vigneron Lescol eut l'idée d'associer la culture de l'aspei^e à celle de la vigne, probablement pour combler les vides laissés par des ceps morts de vieillesse ou d'accident. Les résultats qu'il obtint frappèrent tous les yeux, et l'on ne tarda pas à constater que si la vrgne souffre du voisin^e de l'asperge, celle-ci gagne considérablement au contact de la vigne, et que finalement il y a plus de profit à associer ces deux cultures qu'à les isoler. Celle révolution est depuis longtemps accomplie. Bien que la culture de t'asperge ait pris une grande extension à Argenteuil, on l'associe toujours, si ce n'est dans des cas tout à fait exceptionels, à la culture de la vigne.

C'est au moyen de griffes obtenues par semis dans des pépinières que se fait la plantation. Mais, contrairement à la pratique généralement suivie, cette plantation ne se fait qu'à une faible profondeur, 30 à -40 centimètres au plus. On fait une fosse de cette profondeur, 1ont on garnit la fond de gadoue. Lorsqu'on y a déposé la griffe, on la rerouvre de 15 à 'iQ cenlimètres de terre émiettée avec le plus grand soin. .\u fur et à mesure que la plante se développe, on rejette dans la fosse la terre de déblai, en apnt la précaution de la maintenir constamment meuble. Vers la quatrième année on peut commencer la récolte des tiges, sans toutefois épuiser la plante. Vers la cinquième année, la culture est en plein rapport, et celte période dure ordinairement dix à douze ans. Non-seulement les fosses sont alors comblées, mais on les surmonte encore d'une butte de terre

bien meuble, qui est destinée tout à ta fois à favoriser le développement des tiges, à les protéger contre raclion de la lumière, et à pcrmetti'e de les visiter en écartant la terre avec les mains, aTm de se rendre compte de leur grosseur et du moment opportun pour la cueillette. On obtienlaiosi des asperges de toute beauté, d'un volume parfois extiaordinaire, et d'une valeur qui varie entre 25 centimes et 5 francs la pièce. Une botte de ces belles asperges se vend coul'amment 6 à 8 francs au commencement de la saison, c'est-à-dire i la fin d'avril; quand la boUe se compose de pièces exceptionnelles, la valeur s'en élève même jusqu'à 25 et 30 francs.

On estime qu'une griffe d'aspei^e cultivée dans la vigne rend moyennement 1 franc par an pendant sa période de plein rapport. On cite même des griffes qui ont donné jusqu'à W francs de produit annuel. En pleine terre le produit annuel de chaque griffe serait à peine de moitié.

On pourra se faire une idée de la richesse de cellfi culture, ainsi associée à la vigne, quand j'aurai dit qu'on peut planter jusqu'à 5000 griffes d'asperge par hectare de vigne, et tirer de ce seul produit 4000 à 5000 fiancs environ.

Toutes les vignes d'Argenteuil ne sont pas cependant plantées d'asperges. Cela tient à diverses causes qu'il importe de faire connaître.

La plus importante, sans contredit, est la difficulté de la cueillette. Quand le moment do la récolte est venu, le vigneron et sa famille se multiplient. Dès quatre heures du matin, toute la population valide est dans les vignes, une botte sur le dos. Il faut passer en revue toutes les griffes, afin de faire la cueillette à point. Cette cueillette se fait elle-même avec les plus grandes précautions, afin de ne pas endommager les tiges voisines. On découvre les monticules  la main, afm de bien isoler les tiges que l'on veut cueillir. Quand la récoite est faite, on s'empresse de refaire la butte, atin de recouvrir complètement les asperges qui seront récoltées plus tard. C'est ainsi que les vignerons les plus soigneux se rendent compte chaque jour de )a marche de la végétation dans chaque gritle, ou du progrès des tiges sous chaque monticule. Ils savent exactement combien de tiges pourront être récoltées dans un délai déterminé, leur grosseur et le jour probable de la cueillette. En parcourant les vignes de M. Louis Lhérault, nous étions émerveillés de voir cet ha- ■ bile praticien se diriger avec une parfaite sûreté de coup d'œil vers

LES VICKERONS D'AKGENTI!:UIL. 115

les buttes de tcrie (juî cachaient les asperges les plua volumineuses et les plus rapprochées de l'époque de la cueillette. Le cultivateur qui aurait vouJa attirer l'attention d'un visiteur sur quelques tètes, d'une nombreuse étable n'aurait pas agi avec plus de précision.

La récolle faite ainsi dans la matinée et chaque pied visité avec le plus grand soin, le reste de la journée est consacré à la préparation et au liage des bottes. Dans la soirée les chevaux de la commune eniportent le produit de la cueillette aux Halles de Paris. Un seul cheval emporte ainsi le produit de la récolte journalière de plusieurs vignerons. Le vigneron arrive lui-même aux Halles vers minuit, fait déchaîner et placer sa marcliandise, la vend de quatre à sept heures du matin et rentre chez lui vers huit ou neuf heures. La vente se fait par lots de trois bottes au minimum.

Si l'on rédéchit que la période de la récolte s'étend habituellement du 10 avril au 10 juin, et qu'elle coïncide ainsi avec les façons de printemps qu'il faut donner à la vigne, on conçoit que la produclion de l'asperge soit strictement limitée par les ressources en maind'œuvre dont chaque famille dispose. La main-d'œuvre étrangère ne serait pas ici à sa place ; le produit est trop délicat et de valeur trop haute, pour qu'on pût impunément confier au premier venu los manipulations qu'exige une telle culture. Les vignerons d'.\rgenteuil n'hésitent pas à l'aire appel à la main-d'œuvre étrangère pour la cueillette du raisin, mais ils regardent la cueillette des asperges comme une opération réservée aux membres de la famille.

Si l'asperge gagne au voisinage de la vigne et y acquiert des dimensions qu'elle est loin d'offrir en pleine terre, la vigne ne se comporte pas aussi bien au contact de l'asperge. Le produit en vin des vignes plantées d'asperges subit une notable diminution. Avec âOUO grilles d'asperge par hectare, la vigne ne donne plus guère que moitié d'une récolte ; le produit s'abaisse des trois quarts quand il y a 5000 griffes d'aspei-ge par hectare. Même avec une pareille diminution, le produit des doux cultures associées est encore très-considérable. Mille à quinze cents fhincs de vin, deux à trois et même quatre mille francs d'asperges: c'est un produit qui n'est point à dédaigner pour un hectare de culture sous le clim.it du Nord.

L'asperge ne se succède pas d'ailleurs indéfmiment à elle-même.

Quand on la cultive en' plein champ, il faut dix ans d'intervalle

entre l'arrachage et la plantation nouvelle. Dans les vignes on peut

AHHA'TS AGiio:ioMi|)i;E:s. i. — 10

faire deux plantations consécutives, en ayant soin de changer l'emplacement des griffes. On a ainsi une culture d'asperges qui dure trente ans, dont vingt ans environ sont de plein rapport. Api^s cette période, il faut une nouvelle plantation de vigne, avec la succession des cultures qu'elle comporte, pour assurer le succès d'une nouvelle rotation d'aspei^es.

La vigne et l'asperçe ne constituent pas toute la culture d'Ar^enteuil, mais seulement ta partie la plus importante par la surface qu'on y consacre et par le produit qu'on en tire. A côté des 1000 hectares de vignes emplantés ou non d'asperges, il reste 500 hectares qui sont consacrés à d'autres cultures de légumes ou de fruits, et même à quelques cultures de céréales et de fourrages.

Parmi ces cultures secondaires, le figuier avait autrefois une grande importance. On le cultivait sur 50 hectares environ, et le produit de l'hectare en plein rapport était parfois énorme. C'est ainsi qu'on cite des figuerics qui onl donné jusqu'à 10000 francs, et même 13000 à l'hectare. Mais le produit moyen annuel était beaucoup au-dessous de ce chiffre, et ne dépassait pas 2000 à 3000 francs. C'o«t un produit inférieur, comme on le voit, au produit des cultures associées de la vigne et de l'asperge.

La désastreuse guerre avec lu Prusse a porté un coup fatal à celte culture. Le figuier ne supporte le climat de Paris qu'à lacondilion d'être enterré l'Iiiver. Les vignerons d'Argenteuil, qui claient presque tous entrés à Paris pendant le siège, ne purent procéder à cette opération, et les froids rigoureux de décembre 1870 et de janvier 1871 gelèrent les figuiers. Il ne reste plus aujourd'hui que quelques spécimens, éparpillés i;à et là, de ces anciennes plantations. Les chemins de fer, qui font aujourd'hui affluer vei'S Paris les figues fraîches de la Provence, ont d'ailleurs singulièrcmenl limité l'avenir de cette culture. Tout porte à croire qu'elle ne se relèvera pas du coup qu'elle a reçu.

Les pommes de terre hâtives, les petits pois, la culture récente des fraisiers, celle plus ancienne des groseilliers se disputent le sol des meilleures terres. Toutes ces cultures, grâce au voisinage de Paris, et auic soins dont elles sont l'objet, donnent des produits de grande valeur.

LES TICnEROm IflRGEirmKL.

IU<:^H« ipéciBqnA de la cnltura

Quand on cherche à évaluer la production agricole totale de la commune d'Argenteuil, on arrive à se convaincre qu'elle atteint, si mente elle ne dépasse, le chiffre de trois millions de francs, dont plus de la moitié en vins, le quart eu asperges, et le reste en divers produits maraidiers ou même simplement agricoles. Trois millions de produits pour 1500 hoctares de cultures, c'est 3000 francs de produit moyen par hectare. Tel est le chiffre qui exprime avec précision la densité de la richesse agricole à Argenteuil. Si l'on répartissait ce produit sur le territoire entier de la commune, et non sur la surface consacr'ée à la production, on aurait encore une richesse spécilique de plus de 1700 francs par hectare de la superûcie totale.

Pour donner à ce chiffre toute sa signification, il importe de le comparer d'abord à celui qui exprime la production moyenne du sol sur l'easemble de notre territoire.

Avec la meilleure volonté du monde, il n'est pas facile de déter* miner rigoureusement la production agricole totale de la France. Cependant, après avoir retourné (a statistique sous toutes ses faces, je ne crois pas m'écarter sensiblement de la vérité en en fixant le chiffre à 8 milliards et demi. Pour arriver à la détermination de C€ nombre, il m'a fallu supprimer les douilles emplois et combler les lacunes de la statistique de I86â. J'ai dû tenir compte aussi de la diminution de notre territoire par suite des conséquences de U guerre. Mon appréciation ne saurait donc avoir un caractère de véritéabsolue; mais je la crois exacte à un dixième près.

8 milliards et demi pourun peu plusde 52milliard5 d'hectares qui composent le territoire actuel de la France, c'est une moyenne de 164 francs environ par hectare de superficie. Le produit de la culture d'Argenteuil est dix Tois plus élevé. Si le territoire tout entier de la France était aussi productif que le territoire d'Ai^enteuil, la production totale de l'agriculture ne serait pas loin d'atteindre 100 milliards, et la population toLile pourrait être portée dans les mêmes conditions de bien-être qu'actuellement, à près de 400 millions d'habitants.

Quand on compare la densité de la richesse agricole k Argenteuil

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