P.^. •CB*«V
avec celle des meilleures exploitations du département du Nord, on trouve qu'elle est encore près de trois fois plus considérable. On n'estime pas en elTet la valeur totale du produit moyen de l'hectare dans les exploitations de ce genre à plus de 700 ou de 750 francs. Il faut sortir de notre territoire et aller jusqu'à Jersey, dans les îles de la Manche, pour trouver une cullure qu'on puisse comparer, sous le rapport de la richesse spécifique, à celle d'Argenteuil.
Toutefois, si la culture des meilleures exploitations de Jersey est juste au même niveau de richesse que celle d'Argenteuil, rien n'est plus différent que les combinaisons à l'aide desquelles on réalise ce degré de richesse. A Jersey la moitié du produit provient directement du bétail, et une grande partie de l'autre moitié a pour origine l'exportation des pommes de terre hâtives sur le grand marché de Londres. A Argenteuil les produits du bétail sont complètement nuls. Cette différence d'oi^anisation et de procédés entraîne des différences notables dans la rente et dfins la valeur du sol.
A At^enteuil, le prix courant du loyer de la terre n'est que de 300 à 350 francs l'hectare, c'est-à-dire du 6" au 7" du produit brut. A Jersey, au contraire, un hectare de sol pouvant rendre 2000 francs de produit annuel s'afferme de 500 à 600 francs, soit un peu moins du quart du produit. C'est que la main-d'œuvre ou le travail de l'homme joue à Ai^cnteuil un rôle infiniment plus considérable qu'à Jersey : la terre s'y afferme moins dier, parce qu'on n'obtient le même produit que par un travail plus énergique, plus constant, ou par une activité plus grande. Quant à la valeur du sol, qui se règle sur le loyer, elle est dans les deux cas de 33 à 35 fois la rente. Les systèmes de culture qui font à la production animale une large part, présentent tous ce caractère : pour un produit total donné, la rente yest plus forte, parce que les frais de main-d'œuvre sont moins élevés.
Réparti entre les 600 familles de vignerons qui cultivent le sol, le produit total de la culture donne une moyenne de 5000 francs pai' famille. Mais ce chiffre doit être ramené à 4000 francs environ pour tenir compte de l'achat d'engrais et d'échalas, ainsi que des frais de main-d'œuvre payés aux étrangers à l'époque de la vendange. C'est là tout à la fois la production réelle et le revenu moyen de chaque famille. Si l'on suppose que chaque famille de vigneron est composée de cinq personnes de tout âge, cela fait un revenu moyen de 800 francs par tète de population agricole.
LES TICNEROHS D'IRGENTEDIL. 14»
C'est une situation qui est fort au-dessus de la moyenne. La-production totale de l'agriculture eu France, quand on la rapporte à la population qui la crée, c'est-à-dire aux 18 millions et demi de têles qui composent notre population agricole, ne donne qu'une moyenne de 450 Fi-ancs environ par tète. Encore faut-il ajouter que ce chiffre doit subir de notables réductions pour exprimer le revenu réel de la moyenne des membres de notre famille agricole. Une part assez importante de ce produit se distribue dans les villes sous la forme de loyer et d'assurances, et l'entretien d'un matériel considérable atl'mue encore dans une certaine mesure le chiffre du produit moyen. Les vignerons d'Argenteuil, sont, au contraire, les propriétaires presque exclusifs du sol qu'ils cultivent, et tout le produit de cette activité féconde reste dans leurs mains pour leurs consommations et pour leurs épargnes. Il n'y a pas de très-grandes fortunes parmi eux, mais toutes les familles vivent dans une grande aisance. La plupart possèdent d'ailleurs, comme je le dirai plus loin, des valeurs mobihères dont les intérêts ou dividendes contribuent è accroître ce bien-être.
Pour arriver ainsi à une production, qui, calculée sur le nombre des tètes, est le double environ de la moyenne, la population agricole d'Argenteuil doit déployer une merveilleuse activité. Si elle a l'avantage d'être aux portes d'une ville immense qui sollicite incessamment la production par les pris et l'activité par la rémunération, elle â contre. elle l'exiguité de son territoire et surtout la nature des productions auxquelles elles s'adonne, ainsi que l'enchevêtrement d'une propriété morcelée à l'infini. Le vigneron d'Argenteuil n'a pas, en effet, comme la plupart des cultivateurs, la ressource de faire travailler le bétail ou les machines et de décupler ses forces par le capital. Ce n'est que par une activité plus grande, par un labeur plus opiniâtre qu'il surmonte cette cause d'infériorité.
Les vignerons d'Arç;enteuil sont en effet de rudes travailleurs. Ils ne boudent pas à la peine quand la besc^ne est pressée. Toujours . sur pied dès l'aurore, ils travaillent sans relâche jusqu'à la nuit. La journée, pour eux, ne se mesure point au nombre des heures : pendant qu'il y a de l'ouvrage à accomplir, ils travaillent.
Cette population si laborieuse est aussi douée, â un degré remarquable, de l'esprit d'association. Ce n'est pas là du reste un fait qui soit particulier à Argenteuil : on l'observe dans tous les milieux ou la richesse et la population sont très-condensées. H. de Lave-
leye , dans son Économie rurale de la Belgique , fait ressortir ce caractère moral de la population qui habile les Flandres. On sait aussi que l'esprit d'association est très-développé dans certaines campagnes de la Suisse et dans les riches vallées de la France. On dirait que l'enchevêtrement des intérêts fait naître le besoin de s'unir, et que l'habitude de s'associer est moins une question de race qu'une affaire de milieu.
Quoiqu'il en soit, voici un curieux exemple de l'esprit d'association qui caractérise la population d'Argenteuil. Tout le territoire est divisé en quartiers dislincls, dont les intérêts communs sont administrés par les intéressés réunis en société spéciale. La garde de la propriété et la surveillance des délits, la réparation, t'entretien et l'ouverture des chemins et dessertes à l'usage de chaque parcelle, constituent les attributions principales de ces sociétés, à la lête desquelles se trouve placée une hiérarchie calquée sur l'organisation militaire. Quand le capitaine d'un quartier convoque ses hommes pour l'exécution d'un travail, tous s'y rendent avec autant de ponctualité que s'il s'agissait de courir à un incendie. Ces soaétés de quartiers assistent aussi la commission des répartiteurspour distribuer l'impôt sur cliaque parcelle en raison du produit qu'elle donne.
Je ne connais qu'un exemple d'organisation analogue, et c'est précisément à l'Ile de Jersey qu'il s'applique. Là chaque paroisse ou commune est aussi divisée en quartiers qu'on appelle vingtaities.
Le vingtenier est l'administrateur du quartier, en ce qui touche ses intérêts collectifs spéciaux, et il le représente devant le conseil de la paroisse. Dans un pays où chacun a la faculté d'émettre, sous SB responsahiUté, des billets de banque analogues à nos billets de la Banque de France, les vingtaines contractent souvent des emprunts sous la forme d'émission, quand il s'agit, par exemple, des travaux de quelque importance intéressant un quartier. Ce sont là, comme on voit, de véritables fractions de la commune, ayant une existence dé fait propre, pour les intérêts de leur ressort, mais dépendant de la commune pour les intérêts d'un ordre plus général. L'associa- ■ lion revêt d'ailleurs les formes les plus diverses à Jersey, co^me dans tous les pays qui sont à la Eois très-riches et très-peuplés.
LES VICNEROnS D-AHGEHTEDIL.
Le débouché et les capitanx
Ces merveilles àe culture, de production et d'activité ne s'expliquent que par un mot : te débouché. Argenteuil a la bonne fortune d'avoir son territoire placé aux portes d'une ville immense qui paie à très-haut pri^i toutes ses consommations, notamment celles de luxe, et qui par l'action incessante d'une demande toujours plus .ictive et de prix toujours plus élevés, a fait la fortune agricole des pays qui IVintourent. 11 ne fallait pas moins que cette action répétée durant des siècles pour aider à triompher des obstacles de la nature jusqu'au point de faire prospérer les cultures du midi sous le climat brumeux du nord. Tout en sollicitant ainsi la production, Paris fournissait  sa banlieue une masse énorme de détritus, dont l'industrie des vignerons d'Argenleuil a su tirer un admirable parti. Les boues de la grande ville sont l'engrais essentiellement approprié à la vigne et aux autres cultures qui font la richesse des communes qui l'entourent. Il s'est établi ainsi entre Paris et sa banlieue un double courant de matières premières et de produits. Echange fécond dans lequel les deux parties intéressées bénéficient également, les Parisiens trouvant à se débarrasser utilement de détritus dont ils n'ont que faire, les cultivateurs du voisinage en tirant parti pour multiplier dès-produits qu'ils vendent â prix d'or.
Ceux qui jugent les choses d'une façon superficielle n'attribuent pas au débouché toute sa puissance réelle, et ils sont volontiers portés à en méconnaître les effets. Ils ne voient habituellement dans ta production agricole qu'une question de r^pilal, et ils s'imaçineot que le capital lient lieu de tout, répond à tout, supplée à tout. Quand la culture est pauvre, ils mettent en avant la disette de capitaux; quand la terre se couvre de riches moissons, quand elle ouvre son sein fécond an laboureur qui la sollicite, c'est unique* ment parce qu'il est riche et qu'il a de nombreux capitaux à affecter à son industrie.
Il y a une ^parence de vérité dans ce raisonnement, en ce sens que pour laire une riche culture il faut beaucoup de capitaux et que la disette de c^itaux entri^ne nécessairement la pauvreté de la culture. Hais le c^iital est dominé lui-même par le débouché.
(Test le débouché qui aide k créer le capital et qui en limite remploi. Plus le débouché est étendu et les pris élevés, plus les emplois du capital se multiplient, plus la culture, par conséquent, peut être riche. Mais il ne faudrait pas se hàler d'en conclure que les emplois du capîtnlsonL illimilés, el que te capital, sans le débouché, suffit pour créer la richesse.
Ce qui se passe dans le commerce se passe aussi dans l'agriculture. Pour une maison qui n'a qu'une clientèle resireinte, tout excès de capital, au lieu d'être un avantage, est une charg'e des plus onéreuses. C'est l'extension de la clienlêle qui amène la condensation utile du capital, par la multiplication des alîaires et le renouvellement plus fréquent des fnarcharidises en magasin. Il arrive même que le capital, au fur et à mesure qu'il se condense dans une maison de commerce par le développement de la dienièle, voit baisser le chiffre de sa rémunération. Les grandes maisons du Louvre et du Bontnarché emploient mille fois plus de capitaux que les petites maisons voisines; mais elles se contentent d'un béiréfîce incontestablement moindre. Ce n'est qu'à cette condition qu'elles ont pu développer leur clientèle. La concentration du capital n'a pu se faire qu'au prix d'une plus faible rémunération.
Il y a là une loi générale qu'il ne faut pas méconnaître, si l'on ne veut s'exposer à faire fausse route. Plus la richesse d'un milieu est grande, plus le capital y a des emplois, plus la rémunération de ces capitaux est faible. La conclusion pratique à en tirer, c'est que l'emploi utile du capital est strictement limilé" par le débouché.
Je ne veux pas invoquer à l'appui de cette démonstration les faits si nombreux et si concluants qui ne rentrent pas dans le sujet que je traite. Je me bornerai aux observations qu'on peut vérifier à Ai^enteuil.
La densité du capital agricole y est incontestablement plus grande qu'ailleurs, soit qu'on la rapporte à la superficie, soit qu'on la rapporte à la population agricole. Par hectare de superficie, la valeur de tout le capital consacré à la production agricole dépasse incontestablement douze mille francs: c'est au moins six ou sept fois plus de capitaux que dans la moyenne de la France. Quant au capital qui correspond à chaque tèle de population agricole, il est au moins de 7 ou 8000 francs à Argenteuil, pendant qu'il est à peine de 4000 pour la moyenne de notre population agricole. Or ce ca- 'pital ainsi concentré et mis en œuvre par l'activité la plus indus-
LES TIGNEROHS D'ARGEKTEUIL. 151
trieuse et In culture la plus perfectionnée, ne donne que 10 p. 100 environ tle revenu lolal. Que ferait avec un pareil taux de profit ou de bénéfice, un de ces métayers ou petits fermiers comme il y en a tant dans certains pa\'s, qui n'apportent, que quelques milliers de francs dans leur entreprise, qui sont incontestablement moins laborieux et moins robustes que le vigneron d'Ai^eoteuil el qui cependant trouvent le moyen de faire vivre leur famille et parfois même de réaliser des épargnes?
Cet abaissement de la rémunération du capital par la concentration des capitaux nous donne l'explication d'un fait qu'on a signalé sur divers points de la France dans l'enquête agricole de 1866, et qui s'est accusé à Argenleuil avec d'autant plus de vigueur que la concentration des capitaux y est plus grande. Je veux parler de la baisse de valeur du sol par la concurrence des placements mobiliers.
11 est hors de doute que la production du sol k Argcnteuil n'a jamais été plus grande que do nos jours, et que le loyer de la terre, dans le petit nombre de cas où elle se loue, n'a jamais été plus élevé. Cependant il n'est pas moins incontestable que la valeur du sol a baissé dans une assez forte mesure. L'hectare de vigne qui vaut aujourd'hui 10000 francs environ en valait, il y a 30 ans, jusqu'à lâOOO et même plus. Quelle est la cause de cette diminution de valeur? Faul-il y voir un symptôme de décadence pour l'agriculture ou un signe de prospérilé?
L'abaissement de valeur du sol peut tenir à deux causes : la di- minution du revenu, et le délaissement des placements en terre pour d'autres placements.
La première de ces causes est inconleslablemenl iUcheuse et révèle un état de souffrance. Quand la rente foncière diminue, il y a crise dans la situation agricole. Cette crise se manifeste toutes les fois que la production est atteinte par le fait d'un fléau intense el durable, ou bien encore, quand la production restant stationnaire, les frais vont en augmentant, comme les salaires, par exemple, par suite d'une pénurie de bras disponibles. Mais si c'est là une cause Rlchensc de la diminution de valeur du sol,' on ne peut l'invoquer pour le cas d'Argenteuil, puisque les vignerons reconnaissent euxmêmes que ni le produit, ni le loyer du sol n'ont diminué. C'est donc dans la concurrence des valeurs mobilières, et dans l'abandon
partiel des placements de capitaux ea terres, qu'il laut chercUer l'explicatioD des faits.
La vérité est que le débouché et par cooséquent l'emploi utile manquaient aux capitaux, quand la terre constituait pour ainsi dire l'unique placement des épargnes. La concurrence pour les acquisitions foncières était alors efîrénée ; le terrain se disputait à pris d'or et le prix du sol s'élevait hors de toute proportion avec le revenu. Trois cents francs de rente pour 12 à 1^000 francs de capital, c'était â peine un intérêt foncier de 2 1/2 pour cent. Quand le débouché s'est ouvert aux capitaux disponibles par les placements en valeurs mobilières de toute nature, le sol a été moins recherché, sa valeur a baissé dans une assez forte mesure, et cet abaissemeot de valeur a déterminé une hausse du taux de l'intérêt. L'hectare de vigne qui ne vaut plus que iOOOO francs et qui donne toujours 300 francs de rente quand on l'afferme, sert ainsi un intérêt de 3 pour cent, la baisse de valeur du sol, qui implique une hausse de taux de l'intérêt, n'est donc que la conséquence nécessaire de l'extension des débouchés pour le placement des capitaux, et par conséquent le signe certain d'emplois plus nombreux et plus utiles offerts au capital. Les vignerons d'Arçenteuil, qui sont parfois tentés de se plaindre de la baisse de prix du sol, ne jugent pas dans la pratique qu'un placement en terre à 3 pour cent, qu'ils peuvent porter à 10 pour cent en y appliquant leur industrie, soit suffisamment avantageux, puisqu'il est notoire, qu'au lieu d'achet«r des terres, la plupart des familles ont fait le placement de leurs épargnes en valeurs mobilières. C'est même à ce délaissement partiel de la terre par les capitaux des familles agricoles d'Ai^nteuil, qu'il faut attribuer l'acquisition récente d'un certain nombre de parcelles du vignoble par les cultivateurs des communes environnantes.
Dans l'enquête agricole, il y a eu des plaintes très-vives sur la concurrence faite aux capitaux fonciers par les valeurs mobilières, et sur l'abaissement de valeur du sol qui en a été la conséquence. On a accusé l'industrie et le commerce de ruiner l'agriculture par le drainage de ses capitaux. Ce qui prouve bien que ces plaintes n'étaient pas justifiées, c'est que la situation des campagnes, malgré es causes de souffrance qu'elles ont dû subir, n'a pas cessé de s'améUwer. Il y a là un fait trop ctmsidérable pour que je m'abstienoe d'en cbercher l'explication.
Ea premier lieu, oa n'a pas usez distingué les c^taux de phca>
LES VUKOtOIK B'ARGERÏKDIL. 155
ment des capîlaux d'Industrie, et l'on n'a pas vu avec assez de netteté qu'il importe fort peu que la terre ait une valeur plus ou moins grande, par rapport au revenu qu'elle donne. Ce qui est véritablement important, c'est qu'elle donne un revenu très-élevé, par suite d'un produit très-considérable. Or, les modiûcatioos qui se produisent dans le taux de l'intérêt ou dans le rapport entre la rente et la valeur, sont absolument sans aucune influence sur le produit et sur le revenu du sol.
H est facile de voir qu'aux époques de grande activité et par conséquent de prospérité générale, ces moditkâtions dans le taux de l'intérêt doivent infailliblement se produire. Les capitaux ont alors des emplois nombreux et lucratifs : comme ils sont d'une grande mobilité et toujours en quête de placements fructueux, ils se portent naturellement vers les industries les plus fécondes qui leur assurent une rémunération plus élevée. Les placements en terre ou autres inuneubles ont alors moins de faveur, c'est-à-dire qu'on ne consent plus à payer aussi cher un revenu foncier. La diminution de valeur qui en résulte a simplement pour effet de bausser le taux de l'intérêt, et d'équilibrer ainsi tes capitaux immobiliers avec les valeurs mobilières devenues plus productives par le fait même du change? ment d'activité el de débouché.
Ce n'est pas là, au reste, un phénomène qui soit particulier aux immeubles et aux placements qui en sont l'objet. Tous les capitaux, qu'elle qu'en soit la nature ou l'origine, qui sont engagés dans une industrie, ne peuvent donner un revenu élevé qu'à la condition que le chiffre qui exprime la valeur de ces capitaux ne croisse pas dans la même proportion que le revenu. Qui dit revenu élevé dit faible capital, comparativement au revenu qu'il donne; qui dit faible revenu, dit gros capital, eu égard au revenu qui en provient.
En second lieu, si les capitaux ont délaissé les placements en terre, rien ne prouve précisément qu'ils aient été détournés des opérations de la culture, et que la diminuti<Hi de la production ait été la conséquence de ces déplacements. 1! est même certain qu'il y a aujourd'hui plus de capitaux consacrés à la culture du sol, et que l'outillage de nos exploitations en bétail, en matériel et en madiines de toutes sortes est incontestablement plus complet et meilleur qu'il y m quarante au. Nos capitaui agricoles proprement dits, loin de pàtlre de l'importance, n'toit M% qu'en gagn^. Ceb est plus qu'évident, et c'est ua point sur lequel je n'insisterai pas.
Je dois toutefois reconnaître que si les cultivateurs ont employé une partie de leurs épargnes à améliorer leur outillage et leurs moyens d'industrie, tous les capitaux créés par l'agriculture n'ont pas reçu cette destinatioD, et qu'une portion plus ou moins considérable s'est portée vers d'autres placements. C'est un fait notoire et qui semble échapper même au doute, que les cultivateurs, réalisant plus de bénéfices et achetant moins de terres qu'autrefois, ont acquis des valeurs mobilières et placé leurs épargnes soit dans les emprunts d'Etats, soit dans les obligations de chemins de fer, soit même dans certaines entreprises industrielles. C'est surtout dans les pays à population très-dense et à territoire très-raorcelé où le cultivateur manque d'espace pour étendre son industrie, et par conséquent manque d'emploi utile pour ses capitaux, que ces placements ont acquis une réelle importance. Mais loin de voir dans ce fait un signe de décadence pour l'agriculture et une cause d'arrêt pour la production, nous y voyons la solution d'unedifficulté qui a longtemps préoccupé les économistes, et l'un des meilleurs moyens de favoriser la prospérité de l'agriculture elle-même.
On a longtemps reproché au petit cultivateur son engouement pour la terre. Cette passion pour le sol semble même avoir été, jusqu'à l'époque moderne, le caractère distinctif du paysan français. On sait les funestes conséquences qu'elle entraînait. Sous l'influence d'une demande croissante, la terre avait acquis une valeur hors de toute proportion avec son revenu. Les épargnes du cultivateur n'amélioraient donc qu'insuflisamment sa position. La terre se morcelait d'ailleurs de plus en plus pour se mettre à la portée des petites bourses; les grands domaines se dépeçaient eux-mêmes en petits lots; et ce morcellement 9u sol ne pouvait avoir pour conséquence que d'exagérer les frais de culture et de multiplier les chances de procès. Le paysan s'endettait, en achetant plus qu'il ne pouvait payer, et quand il avait ainsi dépassé ses forces, on pouvait dire qu'il était sur le chemin de la ruiiie. L'expropriation forcée, avec ses lentes et coûteuses formalités de procédure, faisait tomber finalement dans les mains des hommes d'af&ires la meilleure part de ces petites fortunes amassées sou à sou par le concours de générations nombreuses. Morcellement exagéré du sol, enchevêtrement des parcelles, augmentation des frais de culture, instabilité de la propriété, misère et ruine ; voilà les effets du manque de débouché pour les épargnes du cultivateur. On lui aurait vainement conseillé de suivre
oeTERMINATIO» DE U VALEUR HITRITIVE DE L'AIONC. 151
une autre marche el de coasacrer ses épargnes à améliorer ses terres, au lieu d'étendre ses propriétés. L'emploi utile du capital faisait partout défaut. Le paysan est trop ardent au gain pour négliger des opérations qui lui donnent sûrement du profit. S'il ne faisait pas mieux, c'est qu'évidemment il ne pouvait pas mieux faire. Ce sérail une grande illusion de croire que le capital a une valeur propre, indépendante du parti qu'on en tire ou de l'usage qu'on en fait. La valeur de toutes choses se régie par les services qu'elles rendent: c'est là une des vérités économiques les mieux démontrées depuis Basiiat.
Quand même ces épargnes auraient servi à féconder l'industrie, il n'en faudrait pas tirer la conclusion que, nées de l'agriculture, elles se sont tournées contre elle. Loin de nuire aux intérêts de l'agriculture, le développement de l'industrie est, au contraire, la condition essentielle de sa prospérité. Les besoins des consommateurs : voilà le débouché de l'agriculture. Plus il y a de bouches à nourrir, plus il y a d'industries à alimenter, plus le prixdes denrées agricoles s'élève, plus la situation de l'agriculture devient meilleure. En se portant vers l'industrie, les capitaux agricoles ne s'engagent pas dans une voie funeste : ils servent les intérêts de l'agriculture, et par les débouchés qu'ils ouvrent à ses produits, et par les nouveaux emplois qu'ils préparent à ses épargnes.