LIVRE XLII
Population européenne en Algérie.— Colonisation.— Concessions de terre. — Commerce. — Spéculation sur les propriétés. — Ordonnan* ces du 1" octobre 18H et du 21 juillet 1846. —Constructions urbaines. — Crise financière. — Décrépitude anticipée du nouvel Alger.
Les Européens de la classe civile établis en Algérie étaient, au 1" janvier 1847, au nombre de 109,400. Nous avons vu qu'au moment de la rupture du traité Ae la Tafna, ce nombre ne s'élevait qu'à 25,000. L'augmen tation en sept ans fut donc de près de 85,000 âmes. Elle suivit la progression suivante :
Année 1840 28,736 âmes.
Ypici maintenant quel a été l'effectif de l'armée pot) dant les mêmes années :
Année 1840 61.231 hommes.
24S ANNALES ALGÊDIENNES.
On voit sur-le-cliamp, en comparant les deux bleaux ci-dessus, que la population civile s'accrut avi l'effeclif de rarmée dans celte période. Il en avait été continuellement de même dans les années précédentes en remontant jusqu'à Î831. En 18i6 seulement, l'accroissement de la population civile ne correspondit pas à une, augmentation «l'effeclif.
Voyons acltiellemenl comment se forma cette populi tien, et pour cela établissons pur année un tableau ini quant les naissances et les décès, les arrivées et les di parts, c'est-à-dire tous les élémeots de perte et de gaîi Voiei ce tableau de 1842 à 1846
JrriTécs.
Décèb.
Wp»rl.. ■
17,IOi
On voit d'abord que les décès dépassèrent de beaucoup les naissances. Ainsi donc, la population civile ne prit son accroissement que du dehors, et il mourait en Algérie plus d'Européens qu'il n'en naissait dans la période qui nous occupe. On remarquera ensuite que cbaquc année le nombre des départs fut fort considérable, ot qu'il fut à celui des arrivées à peu près dans le rapport de 1 1 à 19. Dans les années antérieures à 18i0, ce rapport avait été de 51 à 49, qui t;n diflere peu. J'estime que pour raisonner sur ces chiffres comme éléments de perte et de gain de la population européenne de l'Algérie, il faut en retrancher un dixième représentant les individus ,
LITRE SLII.
qui n'y viennent qne par curiosilé c
pour des affaires passagères. Le rapport entre les dépiirls et tes arrivées d'émigrants sera alors de sept à treize, à peu de chose près. Ainsi, parmi les individus qui vinrent demander à l'Algérie une position lolérable, depuis 1850 jusqu'en 1S47, près de la moitié en partirent, sans doute parce qu'ils ne purent la trouver.
La disproportion entre les naissances et les décès, si détavorable au peuplement du pays, tient néanmoins à des causes desquelles il est facile de conclure que cet état de choses n'est pas aussi fâcheux qu'il parait l'être première vue. En efletj les décès portent sur toute la population, tandis que le nombre des naissances étant nécessairement subordonné à celui des femmes, ce chiffre peut être inférieur à celui des décès sans qu'on puisse en induire, soit que les Européennes sont moins fécondes en Algérie que sur notre continent, soit que les décès y dépassent les limites nécessaires ù la propagation et à la conservation de l'espèce ; il suffit pour cela que le nombre des femmes soit trop inférieur à celui des hommes : or, c'est précisément ce qui eut lieu : en 1840, le rapport entre les hommes et les femmes était de onze ii quatre; au 1" janvier 1847, il était de quarante à vingtcinq, ce qui ne fait qu'une femme pour près de deux hommes.
On a vu que dans les années anlérieures à 1841 les Français étaient en minorité dans la population européenne civile de l'Algérie. Cet état de choses ne fut pas modifié sous l'administration du général Bu^eaud; voici la division par origine de cette population au 1" janvier 1847:
S80 AHNALBS AiGtemniBs.
Vnn^Êk. 47,97*
Espagnols. 31.5W
BlalUis 8,788
Allemands et Suisses 8,891
ItaUens 8,175
Divers. 4,991
. On voit doDo que la coloDie firaqçaise de l'Algérie n'avait pas la moitié de ses habitante qui fussent Français. Parmi les étrangers^ ce sont les Espagnols qui lui ont fourni le plus de colous,et ce sont généralement les meil* leurs. Ils appartiennent pour la plupart aux îles Baléa^ res. Leur sobriété et leur régime hygiénique les mettent à l'abri de bien des maux. C'est à eux que sont dues en très-grande partie les petites cultures du fahs d'Alger. Les Maltais sont aussi^ et par les mêmes raisons, de fort bons éléments de colonisation. Us ont de plus l'avantage de s'entendre ave^î les indigènes, dont ils parlent la langue et avec lesquels ils ont communauté d'origine. Lea ItaUfipj|i4)ç valent, sous le rapport du travail et de la sobriété > ni les Espagnols ni les Maltais ; mais les plus mauvais ^lons sont sans contredit les Allemands. II9 sont tn Algérie ce que Jacques de Yitri nous rapporte ce qu'ils furent en Palestine au temps des Croisades.
Sur les 109,400 personnes dont, d'après les docu«» ments ofRciels, se composait la population européenne au 1*' janvier 1847, 9,485 seulement habitaient les villages construits aux frais ou par les soins de l'administration. Nous avons parlé de ceux de ces centres de population qui furent fondés en 1842 et 1843. En 1844, quel* ques autres furent créés dans la province d'Alger, voir :
Livne XLii. 2S1
Zerelda entre Sidi-Feruch et l'embouchure de Mazafran;
Dalmalie, sur les premières pentes de l'Atlas au nordest de BHda, dans une position raviasaote, et sur un sol d'une grande richesse ;
Le Fondouk, également au pied de l'Atlas sur le territoire des Khachna dans ia localité où avait existé, sous le maréehal Valée, un camp et un village que M. Bugeaud fit détruire à son arrivée.
On détermina entre Dalmalie et le Fondouk remplacement de plusieurs nouveaux centres qui devaient être successivement fondés; mais il n'existait encore sur cette ligne, au départ de M. le maréchal Bugeaud, que le petit village Souma.
Nous avons dit un mot, dans le livre XXXVI, de quelques constructions de villages par des particuliers, moyen- I nanl certains avantages faits par l'Etal. Voici comment I U fut procédé : les particuliers propriétaires qui Irailèrent 1 arec l'administration s'engagèrent à établir sur leurs } domaines un certain nombre de familles européennes, à i leur livrer à chacune quatre hectares de terre et une ha- I bitatioD. L'Etat s'engageait, de son cûté, à faire en nu- I méraire et en matériaux une avance de mille francs par I Êimille, avance remboursable par cinquième d'année en [ année. Les propriétaires qui passèrent ces sortes de mar- Lché étaient conduits par l'espoir de donner, par l'abanjdon d'une partie de leur terrain, quelque valeur au reste, 1 valeur qui devait naturellement être le résultat de la création d'un village sur leur propriété. Trois petits centres âe population furent fondés diaprés ee système, savoir, les quatre chemins, Saint-Jules et Saint-Charles entre Ou- Ud Mendil et Coléa. Les deux premiers seuls avaient ac-
252 ANNALES AI.GEniENNES.
quis quelque consistaDce, lorsque le maréchal Bugeaud qui lia l'Algéiie.
Trois villages marilinîes furcEt fondés par entreprises particulières en 18*3 et 1846, savoir : Sidi-Feruch, Aïn- Jtenian cl Notre-Dame-de-Fouka. Le premier occupe la position bien connue oii débarqua l'armée française en 1850 ; le second est situé près du cap Caxine ; le troisième est au-dessous de Fouka. Sidi-Feruch el Notre- Damc-de-Fûuka paraissaient devoir prospérer ; ils se peuplèrent de pécheurs et eurent en outre quelques cultures. Quant à Aïn Benian, il n'était pas dans une situation satisfaisante au départ du maréchal. Le territoire de ces trois villages fui concédé gratuitement aux cnirepreneurs, à qui furent accordées de plus des primes pour les maisons, les constructions d'utilité publique et les barques de pêche faites par eux.
Dans l'ardeur de colonisation dont fut animé le ministère depuis ISiâ, il s'était servi simultanément de ses agents civils, des militaires, et, enfin, il avait procédé quelquefois, comme nous venons de le voir, par entrepreneurs particuliers. Il voulut encore essayer de la colonisation par les mains des moines ; le 11 juillet 1843^ un arrêté ministériel concéda aux trappistes 1,020 hectares de terre dans la plaine de Slaoueli. Ils se mirent résolumeiit & l'œuvre dans la même année. Aidés par une subvention de 62,000 francs, et très souvent par la coopération des troupes, ils parvinrent à créer un fort bel établissement agricole. Comme ferme-modèle, comme spécimen de ce que peut le travail constant et disciplin< le couvent de Staoueli a son degré d'utilité. Cependant j nous croyons qu'il y en a assez d'un.
Lu fondation de lous les centres de population crééNi
LlïllE XUI. 3 -1
} 'depuis 1843 nécesstla l'ouverlure de plusieurs chemins nouveaux pour les relier, soil entre eux, soit avec Alger. [ JjCS délicieux environs de celle ville furent sillonnés en I (tous sens de voies praticables aux voitures. Dans ces I i^rcemcDls, on sut unir le pillore^ique à l'utile, ce qui est 1 toujours une fort bonne chose ; de sorte que la plupart I :dcs nouveaux chemins furent en même temps de ravis- 1 saules promenades. Bien des vallons, que d'épais taillis I rendaient jadis inextricables, furent ouverts à une facile I circulalioD. Ils perdirent bien quelque chose de leurs \ agrestes mystères; mais l'cnseinhle du pays y gagna, en l'déGnilive, autant en beauté qu'en commodité.
Les sommes employéis à la colonisation, depuis 18-42
I jusqu'au 1" janvier 1847, s'élevèrenl à 4,300,000 francs,
] tant pour dépenses d'utilité publique que pour alloealions
\ foites aux colons. D'après les cakuls de l'administraliou,
I cela fdil 2,562 fr. 65 cent, par famille. Tout homme im-
l^^tial qui aura visité avec soin les établissements de
jette période reconnaîtra avec nous qu'il était impossible
^4e faire mieux et plus que l'on a fait avec des moyeus
relativement aussi restreints. Celle belle opération doit
issurer ù M. le comte Guyol, directeur de l'intérieur, qui
1 fut plus parliculièrement chargé, une page fort hono-
ible dans les annales de l'admiiiistralion algérienne.
La colonisation par l'État ne dépassa pas les limites de
J^ancien territoire que la France s'était réservé dans la
«vînce d'Alger par le traité de la Tafna. Mais la colo-
tlisation particulière fut encouragée par des concessions
■de terrains sur tous les points oîi elle était possible.
Kous avons vu que le maréclial Valée avait arrêté que
s maisons cl des terres seraient dislribuées à Chercbcl
itcent familles européecnes. Cette disposilion, successi-
S[S4 ANNALBS ALGÉRIENNES.
vemcnt exécutée au fur et à mesure que les colons' fte présentaient, et raêrae étendue à un nombre plus considérable de concessionnaires, amena dans cette petite ville, dont le territoire est aussi beau que fertile^ une population européenne qui s'élevait, au l*Vjanvier 1847, à 967 individus. Celle du Dellys était, à la même époque, de 508. On n'avait pu faire là de concessions de maisons, attendu que les indigènes n'avaient pas abandonné leuriâ foyers. Le village européen s'éleva donc à côté de la ville musulmane.
A Tenez, l'établissement européen fut séparé, comme à Dellys, du centre de population indigène. Il occupe l'emplacement de l'ancienne ville romaine. Les lots à bâtir y furent concédés à 26 centimes de rente perpétuelle par mètre carré. La ville nouvelle s'éleva rapidement, et elle comptait 2,555 habitants au 1" janvier 4847. Il y avait encore peu de culture à Tenez, dont le sol ne se prête pas aux travaux agricoles ; mais on y comptait beaucoup sur l'exploitation de certaines mines de fer et de cuivre qui existent dans les environs. En attendant, la ville neuve prospérait grâce aux fréquents passages de troupes qui y avaient lieu depuis sa fondation, et à sa position relativement à Orléansville dont elle est le port.
Une ordonnance du 14 octobre 1845 avait décidé qu'il serait créé dans cette dernière localité une ville européenne de 2,000 âmes. Il y existait déjà quelques centaines d'Européens, de la classe de ceux que fait surgir tout établissement militaire d'une certaine importance, et l'ordonnance n'avait pas apporté de changement bien notable à cette situation à la fin de l'administration du maréchal Rugeaud. La population civile d'Orléansville