L'ART BYZANTIN
Après avoir décrit la Pala-d'Oro avec tous les détails nécessaires pour établir que c'est bien une œuvre byzantine, remaniée et ornée par les Vénitiens, je vais indiquer un autre monument de même origine et qui a passé aussi par les mains des orfèvres de Venise; c'est un tableau qui, selon l'expression consacrée dans le pays, sert de « pala » à l'autel de la Vierge placé dans le bras septentrional de l'église. Ce tableau , peint sur bois , représente la Mère de Dieu (mp êV) à mi-cprps, tenant son divin fils devant elle et l'offrant h l'adoration des chrétiens. Elle a le visage ovale, le nez long, les yeux grands et qui vous regardent bien, l'air jeune et sérieux; son voile lui couvre la tête de manière à ne laisser voir qu'une petite partie du front. L'enfant Jésus bénit ; il est entier et complètement vêtu. Cette image, d'assez petite dimension et qui parait traitée avec beaucoup de finesse, est depuis des siècles en grande vénération chez les Vénitiens qui l'ont surnommée Nicopba, la « Victorieuse » , ou plutôt qui « fait la victoire ». Ce serait la même que les Grecs, commandés par Murzuphle, auraient laissée sur le champ de bataille, dans une rencontre avec les Croisés sous les murs de Constantinople, en 1203. Sa légende est racontée dans plusieurs ouvrages^. Un riche cadre entoure le tableau : c'est un
1. Voyez les « Annales Archéologiques », volume xx, pages 464, 208 et 251.
t, G. Thibpolo, ff Trattato dell* imagine délia gloriosa Vergine ». In Venetia, 1648. — Gump- PBNBBII6, « Atlas Marianus », Honachii, 4657, lib. ii, p. 48, et l'édition italienne augmentée par Tabbé Zamella, publiée à Vérone en 4 839, 1. 1, p. 329. — Corner, « Apparitionum et celebrio* rum imaginum Deiparae virginis Maria; in civitate et dominio Venetiarum enarrationes », Yenetiis, 4759, p. 3. — Ces ouvrages, ainsi que les gravures qui y sont jointes, et toutes les copies de la Madone publiées pour la dévotion des fidèles, sont des renseignements très-incomplets au point de vue de Texécution du tableau et tout ii fait nuls à l'égard des émaux.
ouvrage d'orfèvrerie du xvii* siècle, dans lequel on a incrusté des pierres précieuses et seize émaux grecs, dont chacun représente une figure. Cinq en haut, parmi lesquels j'ai distingué le Christ, la Vierge et le Précurseur, et cinq en bas sont en bustes ; six autres figures, placées sur les côtés , représentent des évoques en pied, reconnaissables à leur homophore. Toutes sont accompagnées de leur nom en caractères grecs. Ce précieux monument est placé au fond d'un tabernacle qui n'est ordinairement ouvert que le samedi. La madone apparaît alors au milieu de l'éclat éblouissant des lumières qui se reflètent sur les pierreries et les métaux ; cette circonstance, jointe à Téloignement du tabernacle, ne m'a pas permis de prendre des notes plus cornplètes.
Je traverse maintenant l'église, je me dirige vers le midi et j'aperçois une porte surmontée d'une décoration élégante, contenant en mosaïque une croix & doubles traverses, accompagnée de deux anges, sans doute pour rappeler la plus insigne des reliques conservée dans le sanctuaire qui se trouve en cet endroit. J'entre et je me trouve dans un vestibule qui donne accès, à gauche, à la chapelle des reliques ; à droite, dans une salle renfermant divers objets précieux. Je poursuis mes descriptions en commençant par les reliques.
La chapelle qui les renferme est très-petite ; elle ne reçoit qu'un faible jour par son entrée, et un luminaire quelconque est indispensable pour y distinguer quelque chose. Un autel est adossé au mur du fond ; des armoires , établies au-dessus et près de l'autel, ainsi que sur les murs latéraux, renferment tous les reliquaires contenant encore des reliques; voici ceux qui ont particulièrement fixé mon attention.
1* Reliquaire en argent doré. — Le plan est un carré, sur chaque face duquel saillit un demi-cercle, en forme d'une petite abside. Les quatre parties circulaires, disposées en croix, sont terminées par une coupole sphérique et séparées par une tourelle. Au centre du carré s'élève une coupole plus grande que les autres. Les tourelles, au nombre de quatre, sont carrées et se terminent en pointe avec un toit aigu. Les coupoles et la pointe des tourelles sont découpées à jour; les découpures figurent des feuilles, des imbrications et d'autres motifs d'ornements. Celle des parties bombées qui me faisait face, quand j'examinai le monument, s'ouvre à deux battants, sur chacun desquels est une figure en pied exécutée au repoussé ; d'un côté, un guerrier casqué tient sa lance et son bouclier; de l'autre, une femme porte sa main au front; tous deux sont nimbés, mais je n'ai point vu d'inscription. Au-dessus de la porte, une tête de lion et, à la base du monument, des lions, des griffons et autres animaux sont également faits au repoussé. On aperçoit
en dedans un petit reliquaire suspendu à la coupole centrale; il renferme, dit-on, du sang sorti d'une image de Jésus-Christ, qui était à Beyrout en Syrie. Je n'ai pu le voir de près; je pense que c'est celui décrit ainsi par Thiépolo ^ : « Un petit vase de cristal de forme circulaire, de la hauteur du pouce d'une main ; le couvercle de ce vase est d'or pur, couvert d'un riche émail. Sur la partie extérieure de ce couvercle, il y a, au milieu, une grande et précieuse pierre de jaspe (diaspro), avec laquelle on a sculpté habilement un crucifix de peu de relief, dans les quatre angles duquel se lisent les paroles suivantes : IC. XC. BACIAEYC THC AOSIG. (sic) ; c'est-k-dire : « Jésus Christus, Rex gloriae ». Le tour du même couvercle (sans doute le bord autour du camée de jaspe) est incrusté d'émail avec cette inscription : -j- EXEIC ME XPICTON AIMA CAPROG MOT *EPON (pour çepcov); c'est-à-dire : « Habes me Christum gestans sanguinem carnis meae. »
On dit ordinairement que cette châsse à coupoles est tracée sur le plan de Sainte-Sophie de Constantinople. Ce n'est pas exact. Elle est faite comme une église et, parce qu'elle a été, bien probablement, fabriquée en Grèce, elle a la forme des églises de ce pays, forme dont les caractères généraux sont les coupoles et un plan inscrivant une croix dans un carré. En Occident, nous avons aussi des reliquaires en forme d'église, mais avec la forme en usage au moment où ces reliquaires étaient fabriqués : plans longs, toits élevés, pignons et clochetons pointus, arcs plein cintre, ou aigus. Cet usage de faire des reliquaires en forme d'église était motivé par des idées communes aux peuples grecs et latins, parce qu'elles étaient puisées à la même source. Les latins ont fait quelquefois des reliquaires carrés à coupoles, mais les exemples qui nous en restent sont rares. C'était sans doute un fait accidentel et par suite d'imitation de la part des orfèvres occidentaux 2.
2* Reliquaire d'argent doré. — Il a la forme d'une tablette carrée. Au centre est incrustée une croix en cristal, à doubles traverses, renfermant la relique ; près de cette croix, les figures en pied de Constantin et d'Hélène sont faites au repoussé. La tablette est surmontée d'un médaillon contenant Jésus-Christ en buste : ic. XC. Ce médaillon est entre deux anges agenouillés, ajoutés par les Vénitiens au xvii* siècle. Sur le bord de la tablette, en haut et sur les côtés, on litxette inscription publiée par Montfaucon et autres :
4. « Trattato delle santissime reliquie della chiesa di San-Marco », 1617.
2. Le prince Soltykoff en possède une qui a été reproduite dans les « Annales », t. xix, p. 13; une autre semblable, qui existe dans le trésor de Hanovre, a été publiée par M. Vogell; on en signale une troisième, à peu près pareille, dans le trésor grand-ducal de Hesse-Darmstadt. XX. dO
• -(- Ôv ol (rToXaypiol tou 6eoO tôW aî[xaTAiv Ao^ocv Oeûcjjv ècToXiffav xal xpaTOÇ nûç ^o^aCouci (JLapyaptTat xal XiOot.
2àç xda[xoç êm (XTaupè iriortç xal iroOoç
d croix, que les gouttes du sang divin ont revêtue de la gloire divine et de la puissance, comment serais-tu ornée par des perles et des pierres précieuses 1 Ton ornement, c'est la foi et Tamour; ainsi t'a décorée l'impératrice Marie ».
Thiépolo pense que cette reine est Marie TArménienne, femme d'A»dronic Paléologue, mort en 1328; Montfaucon croit que c'est Marie, femme de Nicéphore Botaniate, qui fut détrôné en 1081.
3" Reliquaire de la vraie croix. — La relique, disposée en forme de croix à quatre parties égales , est placée dans une croix de cristal , fixée sur un pied moderne. Les quatre extrémités de la croix sont enveloppées d'une feuille d'or ou vermeil, sur laquelle est gravée une inscription grecque qui forme tout l'intérêt archéologique de ce monument. Pour bien faire, il eût fallu la copier avec la forme des caractères; ne l'ayant pu, je la donne d'après Montfaucon*.
In suprema crucis parte :
Kal toGto yoOv ooi Tcpoaf Epa> nciMuaxoixiùç h5» wpoaeyyiaaç aoTaiç aJou iruXaiç To ôeiov àvàÔrijJLa to Cw^Ç $uXov Ev ^ TO icveo{x.a tô rexovTi Tcapiôou Rai Tûv irovcov ùiiri^ciç oSç èxaprlpeiç.
In brachio dextro :
Olç TOtç inJvoiç tkocoLç ou; )caTexpiô»v Kal xaprepeiv Iicei^aç Tï^Miç èv ^(ivoiç TauTDV ^i$a)[x,l (roi TeXeuraïav ^oaiv &vy((rxou9a xal ^Tfyouca xâyà) tûv ttovcùv.
In braccbio sinistre :
H ^aaiVtc Aou)caiva Xarpiç EipiQVii Xpua^v^uTi; Tcplv ak'kk vuv fax^vJurtç Ev Tpuj^tvoiç vuv il Ta irplv êv 6u<y(rivoiç Ta ^axxia OTepyouaa icopçupa; irXeov.