‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 19 sur 135 · OMNIA IN NUMERO MENSURA ET PONDERE PONO · texte numérisé non relu

OMNIA IN NUMERO MENSURA ET PONDERE PONO

La balance est donc une arme essentiellement pacifique, et cependant le sculpteur du tombeau de Jean de Langheac, évêque de Limoges, a mis entre les mains du cavalier de l'Apocalypse, qui représente la Justice *, une balance dont il se sert, comme d'une arme offensive, comme d'un double fléau ou d'une double massue, avec quoi il frappe et tue les criminels condamnés par Dieu.

A la peinture de Giotto, dans Santa-Maria-dell'-Arena, de Padoue, la Justice est assise sur un trône, couronne royale en tête. De chaque main elle soutient un plateau bombé, comme celui d'une balance, mais ne se rattachant ni à des chaînes, ni à un fléau. Chaînes et fléau ont peut-être disparu , effacés par le temps ou l'humidité, comme le croit M. P. Selvatico dans sa Notice sur

1. «Et ecce equus niger, et qui sedebat super illum habebat stateram in manu sua». — «Apo- H

calypsis » B. Joannis apostoli, cap. vi, vers. 5. „

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cette chapelle et ces peintures^. Mais aijyourd*hui on n'en aperçoit plus de traces. Du milieu de chaque plateau s*élève une petite figure, ange ailé dans le plateau de droite, soldat armé dans le plateau de gauche. L*ange tend à deux mains une couronne qu'il va déposer sur la tête d'un petit personnage assis à un établi ou il travaille avec application. Cet établi m'a paru celui d*un orfèvre, et j'ai cru y voir assez distinctement comme un pied de calice que le vertueux ouvrier emboutissait. Le soldat de gauche s'apprête à trancher la tète d'un coupable agenouillé , d'un bandit dont les mains sont liées derrière le dos. A droite, c'est la récompense de la vertu ; à gauche, c'est le châtiment du crime. La Justice de Giotto rend donc à chacun ce qui lui est dû. L'ouvrier doit exercer une rare et difficile vertu comme le coupable a dû conunettre de grands crimes. En effet, comme rien n'est plus facile que de voler des métaux précieux ou des pierreries qui, sous un faible poids, contiennent une grande valeur, l'orfévre-bijoutier, qui ne vole pas et qui rend exactement ce qu'on lui a confié , est le modèle des ouvriers vertueux. Un vol de ce genre est si facile et si commun que, dans l'antiquité comme au moyen âge, on en accusait les plus grands artistes et les plus grands saints. Phidias et saint Éloi n'ont pas plus échappé à l'accusation que Benvenuto Cellini. Le fanfaron Cellini, qui n'était pas la vertu même, ne put pas se disculper d'avoir volé au pape Clément VII pour quatre-vingt mille écus de pierreries et de bijoux, et il fut emprisonné, pour ce fait, en 1538, dans la prison du château Saint-Ange , à Rome ^. Mais Phidias, qui était un grand artiste et un honnête homme, et saint Éloi, qui était un saint, se disculpèrent facilement, l'un aux yeux des Athéniens , l'autre à l'esprit du roi Dagobert, en démontrant leur parfaite intégrité. Quant au criminel que Giotto fait décapiter par le soldat du plateau gauche, ce doit être un voleur de grands chemins. En effet, à la base du tableau où trône l'Injustice (inivsticia), on voit un voleur qui a tué et détroussé un voyageur dont il emmène le cheval ; puis, à côté, deux autres bandits qui dépouillent de ses derniers vêtements une femme qu'ils ont renversée à terre. On le sait, les brigandages sur les chemins ont toujours été et sont encore la plaie de l'Italie : aussi le Dante, au chant xir de l'Enfer, enfonce dans une rivière de sang, parmi les tyrans et les injustes, ceux qui ont volé et tué sur les grandes routes : « C'est là que la divine justice a plongé cet Attila qui fut son fléau sur la terre... et que, pour l'éternité, elle arrache les larmes, qui

4 . « Sulla Cappellina degli Scrovegni nell' arena di Padova et sui frescbi di Giotto in dipinti ». In-8% Padova, 1836.

%, Voir dans les « Mémoires de Benvenuto Cellini », traduits par L. Leclancbé, vol. i, p. 258, la curieuse narration de cet épisode de la vie de Tartiste, né Florentin, mais voleur.

s^échappent à chaque bouillonnement, à René de Cometo et àrRené de Pazsi, qui firent si rude guerre aux grands chemins ^. » Giotto était Tami du Dante, et c'est sous les yeux du poète florentin que le peintre florentin a fait les peintures de TÂrena : il n*est donc pas étonnant que la poésie et le dessin parlent la même langue, et que l'un soit comme la traduction de Tautre.

Sous les pieds de la Justice , la scène est complètement différente. Giotto y a peint, à gauche, deux voyageurs chevauchant avec tranquillité dans la campagne, une grosse valise sur Tarrière-train de leur monture; à droite, deux chasseurs à cheval, faucon au poing , précédés de deux chiens qui flairent le gibier au pied d'un arbre. Entre les chasseurs et les voyageurs une femme joue du tambour de basque , et un jeune homme et une jeune femme dansent au son du rustique instrument. C'est une idylle véritable et comme une des plus fraîches bucoliques de Virgile, ce guide et ami poétique du Dante. A l'ombre de cette Justice, on ne craint ni brigands ni voleurs dans ces scènes champêtres, car entre les voyageurs et les danseurs s'arrondit une cage où poules, poulets et coqs reviendront s'abriter la nuit, après avoir pris paisiblement leur nourriture du jour. Je ne saurais dire l'impression que me fit ce petit tableau de la sécurité sociale, car j'étais à une faible distance de ces routes de la Romagne, infestées de brigands, et où le fils d'un de mes amis venait d'être tué , sous les yeux de sa mère , qui fut dépouiHée de son argent et de ses bijoux par les assassins mêmes de son fils.

L'ÉPÉE. — Entre les mains de la Justice l'épée est presque aussi ancienne que la balance. Sur l'émail de M. le prince P. Soltykoff, la balance seule est attribuée à la Justice; mais, au centre des quatre Vertus trône, pour ainsi dire, la Vertu souveraine, qui est appelée la Vérité. Par sa place et par son nom, cette Vérité semble un dédoublement de la Justice, car, pour prononcer

1. Le Dante, « Divine Comédie », trad. de Brizeux, « Enfer », eh. xii. — Dans ]e manuscrit de M. le comte A. de Bastard, I'Équite, une variété de la Justice, tient un niveau triangulaire. Cet instrument, qui égalise les surfaces, est l'équivalent de la balance, qui égalise les poids. L'Équité foule aux pieds un renard fauve qui vient de prendre dans sa gueule, pour le dévorer, un coq blanc à crête rouge. Ce renard, à son tour, est l'équivalent des assassins que Giotto a peints sous les pieds de l'Injustice; il est le brigand des basses-cours comme les voleurs de Giotto sont les bandits des grandes routes. — Indépendamment de cette Équité, le même manuserit contient une miniature de la Justice. Cette vertu porte, par-dessus son voile, une couronne rouge. A la main gauche, elle tient un long glaive nu. De la main droite, elle pose une couronne rouge sur la tête d'un enfant. Cet enfant, debout entre les montants d'une balance, pèse un paquet ficelé, dans un plateau, avec un poids qui est dans Tautre plateau. Il pèse avec justesse, avec conscience, et c'est pour cela qu'il est couronné. Dieu, placé dans l'amortissement de l'ogive oà ce tableau s'inscrit, est content de la Justice et de l'enfant qui pèse. D'une main, il bénit la Vertu, de Tautre main, il bénit le petit poseur.

un jugement solide, il faut distinguer nettement le vrai du faux. Or, la Vérité est armée d'un glaive nu, pointe en Tair, comme celui qu'on donne habituellement à la Justice.

Ce glaive est toujours unique et à la main droite, qui est la main puissante. Il suffit, en effet, pour punir le coupable et protéger l'innocent. Cependant, par une exception dont je ne connais pas d'autre exemple, au tombeau de Juan II de Castille (i/i89-i&9â), la Justice tient une épée à chaque main. A la main droite , l'épée est abaissée ; à la main gauche , elle est élevée en l'air, et, de plus, la balance est passée au bras gauche de cette curieuse statue. Le rôle de la Justice est non-seulement de rendre le droit à chacun, mais encore , suivant la maxime virgilienne , que proclame la Magnanimité , une des variétés de la Justice, peinte par Thaddeo Barlholi (1407-1414), au palais municipal de Sienne,

OPVS • BIVS • PARCBRE • SVBIECTIS • ET • DBBBLLARE • SVPERBOS

Je crois donc que par son épée abaissée la Justice espagnole pardonne aux soumis , tandis qu'avec l'épée en l'air elle combat les superbes. Il est fâcheux que ce rôle soit celui de la Force plutôt que de la Justice ; mais c'est ainsi que l'entendait , en 1344? le sculpteur du palais ducal de Venise, lorsqu'il faisait dire à saint Michel , le représentant de la justice divine :

BNSB BONOS TEGO MALOBVM CRIMINA PVBGO

et c'est ce que Bartholi, cent ans plus tard, peignait et redisait à Sienne. Il est même probable qu'il faut entendre ainsi cette double épée, ou plutôt cette épée à double tranchant placée par l'Apocalypse dans la bouche du Fils de l'Homme ou de Dieu même, le justicier par excellence *.

Ces épées, bien entendu , sont prises dans la matière même dont est faite la statue; cependant à Venise, au palais ducal et à Saint-Marc, les Justices, qui sont en marbre blanc, tiennent une épée de métal. Ce glaive réel , pour ainsi dire , donne à ces statues comme une physionomie vivante et une tournure de bourreau. Dans le nord de l'Italie, surtout dans la Vénétie, la Justice prend un aspect farouche. Ainsi , à Vérone, la Justice est debout au sommet d'un pilastre oii s'attache la grille qui défend l'entrée du petit cimetière où reposent, sous des monuments gothiques , les Scaliger, et surtout le grand Can , mort en 1328. En guise de balance , cette Justice tient de la main gauche une tête coupée; à la droite elle avait une épée, de métal peut-être, mais qui a disparu.

1. a Et de ore ejus gladius utraque parte acutus exibat ». ^ c Apocalypsis » B. Joannis apostoli, 1-46.

La principale justice des Scaliger, comme celle des Vénitiens, comme celle d*Ezzelino, rhorrible tyran de Padoue, était d*abord de couper des tètes. Comme on ne saurait trop effrayer les citoyens en multipliant sous leurs yeux la représentation de ces justices sanglantes, le petit monument hexagonal du même cimetière des Scaliger (4328-1335) offre, à Tun des tympans qui en couronnent les arcades, une autre Justice. Mais celle-là est assise, couronnée comme une reine , ayant à la droite une épée nue et à la gauche une balance qu'elle semble, mansuétude rare en Italie, presser contre son cœur. Dans le tympan même se détache , en forte saillie , une tête barbue et dure comme celle d'un bourreau, qui semble attendre son coupable, et qui gâte Timpres-sion assez douce que pourrait produire la Justice, cette pourvoyeuse infatigable.

Le Globe. — C*est en Italie seulement que j*ai vu le globe comme attribut très-fréquent de la Justice. La chapelle municipale de Sienne déclare , dans les peintures de Thaddeo Bartholi, que la « Justice conserve les royaumes, et que rinjustice fait passer la puissance souveraine d'une nation à une autre. » 11 me semble qu'à cette grave maxime est due l'habitude d'attribuer le globe à la Justice. Sur ce globe, énorme boule ronde, sont figurés les continents et les mers , les arbres et les villes. Je rappellerai la Justice gravée sur le pavé du sanctuaire de la cathédrale de Sienne , déjà publiée dans les « Annales Archéologiques, » volume xvi, page 132. Cette fière image, qui tient de la main gauche un globe, c'est-à-dire le monde , qu'elle défend avec l'épée de 6a main droite , donnera une idée suffisante du même globe dont Luca délia Robbia, le faïencier, arma la main gauche de sa Justice, à la voûte de la chapelle du Portugal, dans San-Miniato (1&66), et qu'Antonio Pollajolo, le bron- 2ier, plaça sous la même main gauche de la Justice qui fait honneur au pape Sixte IV, dans son tombeau, à Saint-Pierre de Rome (i/i93). En France, une Justice, celle du tombeau de Louis XII, à Saint-Denis, appuie la main gauche sur un globe, tandis que de la droite elle tient la poignée d'un glaive qui a disparu * . Déjà, au même tombeau, la Tempérance tient un cadran d'horloge, divisé en vingt-quatre heures. Or, les Français ont toujours compté leurs heures par jour et par nuit, c'est-à-dire par douze et non par vingt-quatre. Les Italiens, au contraire, comptaient et comptent encore, surtout dans le sud, par vingtquatre. Je penserais donc, comme on l'a cru pendant longtemps, que le tombeau de Louis XII a été exécuté en Italie par Paul Ponce Trebati, et non par Jean Juste de Tours. La Justice au globe, spéciale aux Italiens, en est une

i. Baron de Guilrermt, « Monographie de Saint-Denis », p. 137.

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