CANAUX D'IRRIGATION ET DE DESSÈCHEMENT
Il serait injuste de né pas compter, parmi les monuments d'utilité publique que nous a laissés le moyen âge, ces modestes canaux qui , sur beaucoup de points, ont mis en valeur le sol de la France en doublant le produit des bonnes terres et en décuplant celui des mauvaises. Malgré les immenses services qu'on en retire tous les jours , ils échappent le plus souvent à l'histoire , à cause de leurs minimes proportions ; car c'est leur multiplicité qui fait leur importance. Mais, parfois, ils ont laissé des traces dans nos archives provinciales, et l'on peut juger, par ces indices, des époques qui ont relativement le plus fait pour l'amélioration du territoire français.
En remontant aux règnes prospères de Henri IV et de Henri II , on voit r
que des entreprises d'irrigation et de dessèchement se faisaient sur une assez grande échelle et obtenaient un certain retentissement. En iSSA. , Adam de Graponne, gentilhomme d'origine italienne comme Riquet, dont il fut à beaucoups d'égards le précurseur, est autorisé, par un arrêt de la cour des comptes de Provence, à dériver les eaux de la Durance à Janson, pour les conduire par Salon, sa ville natale, jusqu'à la Grau et à l'étang de Berre. Il se ruine dans cette vaste opération, mais il la mène à bonne fln et crée, à lui seul, un canal de treize lieues, qui arrose dix-huit communes et fertilise à jamais 13,500 hectares d'un terrain brûlant et stérile. Combien cette œuvre hardie de la Renaissance n'en suppose-t-elle pas d'analogues au moyen âge, mais moins considérables, plus faciles, et qui ont passé les premières? Du reste, on a la preuve que ce canal dérivé de la Durance avait lui-même été projeté dès le XII* siècle. En 1167, Alphonse d'Aragon avait concédé à Raymond de Bolène, archevêque d'Arles et seigneur de Salon, « l'aqueduc et l'eau de la Durance pour la conduire depuis ce fleuve jusqu'à Salon, et de là ensuite jusqu'à la mer » *.
4 . « Notice sur Adam de Craponne », par M. Mouan, bibliothécaire à Aix.
ARCHITECTURE CrvILE DU MOYEN AGE. Jl»
Les entreprise^ de dessèchement les plbs notables, au moins dans nos provinces du sud-ouest, datent surtout du règne d'Henri lY, et ont été exécutées ^us une influence hollandaise. Mais si les Hollandais nous enseignaient, à cette époque, à assainir les grands marais de notre côte occidentale, c'est au moyen âge qu'ils avaient appris eux-mêmes à faire sur la mer ces nobles conquêtes. Nous répéterons , à ce sujet , la réflexion que nous faisions tout à l'heure rnos canaux de dessèchement les plus faciles à concevoir et à exécuter, c'est-à-dire les plus nombreux, doivent être généralement antérieurs à Henri IV et au xvi* siècle.
Les belles recherches de M. Jaubert de Passa sur les canaux d'irrigation du Rbussillon vont nous donner, au lieu de suppositions, des titres positifs en faveur du moyen âge. Le savant administrateur des Pyrénées-Orientales a iait, en 1820, la description et l'histoire de chacune des grandes dérivations qui arrosent ce département, et cette excellente statistique, couronnée par la Société royale d'agriculture, a été publiée en entier dans le deuxième volume de ses Mémoires. On y lit qu'en 1027, l'abbé de Saint-Michel-de-Cuixa , nomnné Oliba , peut-être celui qui avait donné l'hospitalité au doge Orséolo, obtint des seigneurs de Yilla-Nova le droit d'établir un canal dans toute l'étendue de leurs terres; c'est le canal de Baho, qui fertilise encore un millier d'hectares. — En 1123, un autre abbé de Saint-Michel concède au chapitre d'Elne le rech de Mailloles, branche secondaire du canal de Perpignan. — En 1163, Pons, seigneur d'Ille, vend à Artaud de Castelnoû, seigneur de Nafiac, •et de Millas, ainsi qu'aux habitants de ces deux communautés, «six meules» d'eau à prendre dans la rivière de la Thet, pour l'arrosage de leurs terres et l'usage des moulins. C'est le canal de Millas qui parcourt douze kilomètres et arrose huit cents hectares. — En 1184, Grimald, seigneur d'Ortaffa, accorde à l'évêque , au clergé et aux habitants d'Elne le droit de prendre Teau de la Thet pour les mouUns d'Elne et l'arrosage des terres. C'est le grand canal d'Elne qui , complété par d'autres petits canaux de dessèchement , fertilise vingt communes. — En 1282, Arnaud de Corsavi concède aux habitants de Fineslret, Joch, Rigarda, Sahorla, Yillela et Vinça l'eau de la rivière de Finestret. Ces six communes, aidées par les barons de Joch, creusent sur les pentes les plus abruptes du Canigou un canal qui parcourt neuf kilomètres et arrose cinq cent trente-quatre hectares. — En 1285, le monastère de Saint-Michel , avec ses vassaux de Çodelet , et le monastère de la .Grasse, avec ses hommes de Prades, conviennent d'établir en commun le -canal de Prades, qui alimente plusieurs moulins et irrigue trois cent soixante .hectares^ .-r En 1300, en 1302, en 1305 et 1312, autres eatreprises du XX. 15
Itfc ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
même genre , qui constituent peu à peu le réseau si complet des canaux du Roussillon. -— Enfin, en 1427, on remanie, on restaure et on étend le canal royal de Perpignan qui, avec ses ramifications, parcourt plus de vingt lieues, Met en mouvement six meules de moulin placées de front, et arrose placeurs milliers d'hectares. Jusqu'à ce moment, les rois d'Aragon ne figuraient dans ces entreprises que pour se faire payer après coup le prix des eaux appartenant an domaine. Cette fois , c'est don Alphonse qui se chai'ge des travaux ; maïs la ville de Perpignan, qui en profitera le plus, lui paiera mille florins d'or qu'elle se procure au moyen d'un emprunt doté d'un ftmds d'amortissenMnt. On a là tout le mécanisme financier usité de nos jours.
Indépendamment de ces canaux^ dont la concession a une date certaine ^ il en est d'autres qui existent de temps immémorial et qui remcxrkent aussi au moyen âge. D'autres, en plus petit nombre et de moindre importance, appartiennent positivement aux temps modernes* M. Jaubert de Passa en donne aussi la statistique, qui prouve combien le moyen âge avait laissé peu de choses à faire à notre époque , ainsi qu'aux trois siècles qui l'ont immédiatement précédée. Aucun changement n'a même été introduit dans l'administration de ces canaux , dans l'assiette et la perception de leurs revenus spéciaux, ni dans la distribution de leurs eaux. Bien plus, aucune innovation , aucun perfectionnement ne sont venus les modifier au point de vue de l'art : impossible aujourd'hui de mieux niveler le terrain et de mieux calculer les pentes. Toute la hardiesse et toute la dépense , raisonnables en pareil cas et pour de semblables entreprises, ont été atteintes. Pour le canal de Perpi*gnan, on n'avait pas reculé devant des ponts -aqueducs, de 70 et de 300 mètres de longueur, ni devant un tunnel de /i.00 mètres.
Le moyen âge , qui a laissé tant de travaux d'utilité publique au département des Pyrénées-Orientales, en avait-il lui-même reçu beaucoup des âges antérieurs? C'est ce qu'il n'est pas difficile d'évaluer. M. Jaubert de Passa a remarqué que là oii la charte de concession ferait croire à une fondation complètement neuve , d'autres titres prouvaient néanmoins quelquefois l'existence d'un vieux canal abandonné; et en eflet, sans recourir aux Sarrasins, grands irrigateurs, il est vrai, dans le midi de l'Espagne, mais qui n'ont occupé le Roussillon que trente ans, et n'y ont laissé, à ce qu'il semble, aucun monu^ ment de leur domination, pas même la rotonde de Planés; sans recourir, dis-je , aux Sarrasins, il faut nécessairement admetti^ que les Gallo-Romains ont eu tout le temps et toute l'intelligence nécessaires pour faire des travaux d'irrigation dans une contrée où ils sont le fondement de toute bonne agriculture. Il n'en est pas moins avéré que c'est le moyen âge qui a restauré ,
dans leur forme actuelle, et, le plus souvant, créé tout à fait k nouveau les canaux d'irrigation du Roussillon.
Maintenant, ce qui s'est fait en grand dans le Roussillon, et ce qui, par cette raison , a laissé des traces historiques , s'est certainement fait en petit dms une foule d'autres provinces, où les irrigations, sans être aussi nécessaires et aussi considérables que sur les versants desséchés des Pyrénées ou des Alpes , n'en avaient pas moins une importance réelle. Dans les isontagnes du Limousin et de l'Auvergne , où les mouvements de terrain sont moins-'pro^ longés, il n'y avait pas ordinairement besoin d'une Compagnie agricole, représentée par un syndicat, pour entreprendre un canaL Les œuvres, plus restrdntes, pouvaient être individuelles; mais, par leur nombre infini, elles constituent d'immenses travaux. Quand on a vu, comme nous, ce que coû^ tent, sur certains sols , la dérivation d'un ruisseau et la création d'une simple prairie, on comprend quel capital accumulé représentent les irrigations du plateau central de la France , si agreste aocore , mais que le moyen |Lge a pris, pour ainsi dire , à l'état sauvage, et qu'il a laissé à l'état de culture.