USINES A MOTEURS HYDRAULIQUES
Il y a loin de Docazeville, de Fourchambaud, de ces grandes forges semblables à des villes, ou de, nos moulins perfectionnés à Tanglaise aux mou* lins et aux forges du moyen âge ; mais, entre ces humbles usines et les moulins ainsi que les forges des Romains, la distance est bien plus grande encore. Chacun a vu dans les musées comment les maîtres du monde broyaient le blé à la main entre deux pierres. Les livres de l'antiquité font souvent allusion au dur et incessant travail qui en résultait pour les hommes libres , à défaut d'esclaves. Les forges romaines n'étaient guère plus avancées. On les retrouve çà et là dans nos campagnes, loin des rivières, mais à portée des grands chemins tracés par la nature , sur le sommet des plateaux , et autant que possible près de quelque fontaine. Au lieu de transporter le combustible, à Tétat de charbon, dans un établissement fixe, voisin des minerais, on aimait mieux porter le minerai partout où abondaient les bois, et comme toute l'usine consistait en quelques hangars, on la changeait de place à volonté. Aussi le nombre de ces forges romaines est^il infini , et leurs dépôts de scories de grandeur très-variable. On les exploite aujourd'hui pour la construction et l'entretien des routes , ce qui permet de se rendre compte des anciens procédés de fabrication, et souvent de TAge exact des forges. On voit
lie: /ANNALES archéologiques:
doiic que c'étaient dés forges à bras, analogues à celles que nous nommons > forges à la Catalane , et qui restent encore en usage dans quelques forêts des > montagnes. Parmi les scories proprement dites on remarque aussi les fragments de grossiers creusets d'argile, percés de petits trous à leur sommet pour l'écoulement du laitier. Évidemment ces creusets, après avoir été remplis de minerai , étaient recouverts de bois ; on activait le feu avec des soufflets à bras, et on livrait immédiatement la fonte , encore rouge, au marteau du forgeronr. Avec ces procédés barbares, on n'en obtenait pas moins du fer excellent, en petites pièces, mais qui coûtait fort cher, à cause du combustible' perdu et du minerai laissé en proportion considérable dans les scories. Quant à l'âge de ces forges, il n'est pas douteux : on les qualifie habituellement de forges gauloises; mais elles sont presque toujours romaines. Comme tous les. peuples anciens , les Gaulois ont connu le cuivre avant le fer, et en ont gardé très-tard l'usage exclusif. Aussi trouve-t-on, en fouillant les dépôts de scories dont j'ai parlé, d'abord des tuiles à rebord en quantité, et puis quelque gros sou perdu par les ouvriers. Celles de ces médailles, dont j'ai eu connaissance, vont de Claude à Constantin. Il n'en est aucune de gauloise.
L'industrie du moyen âge, mise en regard de celle des Romains, accuse de sensibles progrès. Dans la dernière période de l'époque romaine on connaissait bien les moteurs hydrauliques, que l'on appliquait déjà aux moulins; mais le nombre de ces modestes usines était encore très-petit. Elles se multiplient peu à peu sous les Carlovingiens, et se généralisent enfin.au xi* siècle. Bien-, tôt les moteurs hydrauliques sont étendus aux forges, que l'on appelait aussi autrefois « moulins à fer », puis à toutes les usines importantes.
Tous les cours d'eau, grands et petits, sont alors mis à profit. Retenus par des barrages, exhaussés par des digues latérales^ ils donnent à grands frais des chutes , c'est-à-dire des forces qui remplaceront désormais le travail de l'homme dans ce qu'il a de plus pénible et de plus ingrat. Pour que personne n'ait plus à tourner la meule, il faut que chaque commune ait son usine à moudre le blé, et, lorsque l'eau manque, on met à profit le vent.
Le changement est grand, certes, si grand que ses heureuses conséquences se font encore sentir pour nous, malgré nos nouveaux et rapides progrès. N'hésitons pas à le mettre au rang des grands travaux d'utilité publique du moyen âge. Plus tard, le moulin banal est devenu un monopole et un impôt; mais reportons-nous au moment où le seigneur l'a établi pour la première fois, et nous comprendrons qu'il a été inspiré par une pensée de bienfaisance plutôt que de spéculation.
Nous avons vu, à propos des canaux du Roussillon, que la création de nou-
veaux moulins était comptée au nombre de leurs plus précieux résul tats. Cependant, ils n'étaient plus rares au x"" siècle dans le Roussillon, et déjà ils s'étaient multipliés dans toutes nos provinces. La chronique de Saint-Front, dans la vie de Guillaume de Nanclars, première moitié du xii* siècle, raconte que cet évéque ayant « maudit», je ne devine point pourquoi, les moulins de la rivière de Nizonne, ils furent tous emportés par une furieuse inondation.
Le fer n*est guère moins nécessaire que le pain. L'observation que nous faisions tout à l'heure s'applique en partie aux forges. Comment s'expliquerait-on sans cela qu'elles aient pu se trouver dans la possession directe d*un monastère? M. Jaubert de Passa nous apprend qu'en 1399, l'abbé de Saint- Michel « inféoda » la forge qu'il possédait à Thuès avec l'usage de la rivière de Querenza*. Voilà une date précise; sans trop de peine, on en trouverait ^ de plus anciennes encore. Disons que les forges, comme celle de Thuès, avaient déjà des hauts fourneaux en maçonnerie, ce qui diminuait infiniment la déperdition du calorique. Elles avaient aussi des soufflets et des marteaux mus par les eaux et d'une certaine puissance, tout Cela, très-imparfait encore, car les scories, au lieu d'être semblables à du verre, sont noires et pesantes , un peu comme celles des forges romaines.
Finissons en rappelant que l'industrie du moyen âge, en Belgique, en Angleterre et même en France, a exploité la houille, dont la découverte lui appartient tout entièrCé