‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 34 sur 135 · SUJETS DE LA VIE DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

SUJETS DE LA VIE DE JÉSUS-CHRIST

La bibliothèque Bodléienne, à Oxford, possède plusieurs objets mtéresBants d*antiquité chrétienne, dont nous devons la connaissance aux reproductions de la Société d'Arundel, de Londres. L'ivoire publié aujourd'hui parles « Annales » est désigné dans le catalogue de cette Société comme étant un des côtés d'one couverture de livre faisant partie de la collection d^^Oxford* On le range dans une série d'objets des viii% ix* et x* siècles. Cette sculpture est loin d'être un chef-d'œuvre sous le rapport de l'art ; cependant ses diverses parties , habilement coordonnées , offrent à l'œil un ensemble harmonieux. Jésus-Christ y est représenté entouré de sujets tirés de son histoire , exécutés dans des proportions moins grandes. Cet arrangement de convention a été souvent et longtemps pratiqué depuis l'antiquité païenne, qui nous en a laissé plusieurs exemples. La grande figure et les petits sujets sont séparés et encadrés par des bordures de bon goût, dont les motifs se retrouvent dans les monuments u antiques » • L'explication des sujets ne présente aucune difficulté sérieuse : tout œil exercé les reconnaîtra sans peine , et je ne m'y arrêterais pas si je ne voulais, par occasion, soumettre quelques remarques. Je les examine donc successivement, en commençant par la ligne supérieure.

!• Le prophète Isaib. — De la gauche il tient un cartel sur lequel on lit le commencement de sa prophétie sur l'incarnation du Christ : « Ecce virgo concipiet et pariet filium » • La position de son corps et le geste de sa main droite indiquent qu'il est en rapport avec le sujet suivant.

2* L'Annonciation. — L'ange nimbé, tenant son bâton de messager, arrive chez la vierge Marie en faisant un geste indicatif de la parole qu'il lui adresse.

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La sainte Vierge » assise , élève les mains en signe du trouble qu^elle éprouve. Près d'elle est une femme debout, personnage inutile qui rompt l'unité de la scène, et dont la présence est due sans doute aux légepdes apocryfbss ; parfois on en voit môme deux, comme sur les fonts baptismaux de Vérone publiés par M. Gailbabaud ^.

â* Nativité de J.-C. — Dans un très-petit e^>ace, le sculpteur a disposé, sans confusioo, Tenfant Jésus dans la crèche, la Vierge mère, saint Joseph, le bœuf et Tâne.

&.* Adoration des mages. — La sainte Vierge^ assise dans une maison , tient sur elle son divin enfant qui lève la main droite et bénit les Mages offrant leurs présents. Les vêtements des Mages rappellent un peu le costume asiatique avec lequel ils ont été représentés pendant longtemps ; mais il leur manque le bonnet phrygien et ils ont la tête nue. Plus tard on les couronnera, on les habillera de longues robes et on les appellera « les Rois » >.

5* Massacre des innocents. — Un homme tient un enfant élevé en Tair ; il va le jeter à terre et Técraser aux pieds d'Hérode , près duquel est déjà étendu le cadavre d'un autre jeune nuirtyr. Une mère lève les bras en signe de douleur.

6* Baptême de Notre-Seigneur. — Saint Jean , vêtu d*un costume analogue à son état d'habitant du désert, courte tunique, les jambes et les bras nus, un bâton recourbé à la main, baptise le Sauveur dans Teau qui coule près d*un rocher. Le Saintr-Esprit, sous la forme d'une colombe, descend sur la tête du Christ, que l'artiste a sculpté dans des proportions trop exiguës, parce que la plajce manquait.

Sur un sarcophage du Vatican , le sujet est mieux traité , Jésus- Christ est censé plongé dans l'eau jusqu'à mi-corps, et sa figure se trxiuve ainsi en proportion avec celle du Précurseur^

7*" Miracle de Cana. — Le Christ bénit l'eau que veri»e dans un vase un serviteur court vêtu ; cinq autres vases sont rangés à côté symétriquement; un disciple, en robe et en manteau, ainsi que son maître, assiste comme témoin.

8"" Tempête apaisée. — Jésus est couché dans la barque ; il dort. Une tempête s'est abattue sur le lac, le mât est renvwsé ; les trois disciples qui navi-* gueAt avec le Sauveur se penchent vers le Christ et lui disent : « MsUtre, nous périssons » *

4« c Architeclure du v* au xvn* siècle »•

i. D'après une des gravures de Ciampini (« Yetera monimenta »}, on pourrait croire qu'il existe à Bavenne uoe Adoration des Mages où eeiux-ci seraient représentés en costume asiatique et couronnés; mais il faut savoir que les couronnes sont le résultat d'une restauration moderne.

9* Résurrection de la fille de JaTIie. — La forme du lit où est couchée la jeune morte est fort curieuse et presque antique.

10® GuÉ^isoN d'un possédé. — Le malheureux était tourmenté par plusieurs démons, que Jésus chasse et fait entrer dans un troupeau de pourceaux. Ces pourceaux se précipitent dans la mer. Rien n'est plus rare, en iconographie chrétienne, qu'un pareil sujet.

li"" GuÉRisoN DU PARALYTIQUE. — Le malade, revenu à la santé, emporte son lit sur son dos.

iT GuÉRisoN DE L*HÉH0RR0îssE. — La malade, suivant les termes de l'Évangile, touche le manteau du Sauveur, derrière lequel est un apôtre.

Telle est la série des douze petits sujets entourant la grande figure du Christ, qui occupe le centre du bas-relief. Cette figure, considérée isolément, est peut-être courte, ramassée et sans élégance ; la tête est trop grosse pour le corps. Mais, sans trop l'examiner sous le rapport du dessin , on peut dire qu'elle ne manque pas de dignité, et surtout de mouvement ; c'est un Christ glorieux, triomphant. Le Rédempteur est placé sous un portique; il semble quitter le monde après sa mission consommée, et il foule aux pieds les démons, symbolisés par des animaux féroces. Il retourne dans le ciel , portant sur les épaules sa croix comme un étendard :

Inclytam cœlo reportans passionis gloriam.

Il est jeune, imberbe, de longs cheveux tombent sur son cou, sa tête est entourée d'un nimbe bien accusé et timbré d'une croix qui ne serait pas à branches égales si on la voyait entièrement. 11 marche sur le lion et le dragon, l'aspic et le basilic, selon les expressions du psalmiste : « Super aspidem et basiliscum ambulabis, conculcabis leonem et draconem »• Les deux premiers mots de ce verset, précédés des monogrammes ihs xps, sont inscrits sur le livre tenu par le Sauveur.

Gori a publié un ivoire du Vatican qui ressemble en partie à celui d'Oxford, mais qui paraît être d'un style plus élevé : le Christ imberbe, nimbé d'un nimbe cannelé, foule également aux pieds les animaux que nous avons nommés. Le savant italien rapporte à ce sujet le passage que je viens de transcrire, tiré du psaume xc, qui est chanté à la messe du premier dimanche de carême, jour où l'Église rappelle spécialement aux fidèles la lutte de Jésus- Christ avec le démon et sa victoire sur le prince des ténèbres. Sur cet ivoire, le Sauveur bénit et tient le livre fermé. Il ne porte pas sa croix; mais, dans le haut de la sculpture, deux anges volent et tiennent un cercle ou, si l'on veut, un nimbe, renfermant une croix riche et radieuse.

Les vers suivants, de Sedulius, poëte chrétien du v"* siècle, ne sont pas sans rapport avec Tivoire d'Oxford et celui de Gori :

Ymnis venite dulcibus Omnes canamus subditum Chrisli triumpbo Tartarum Qui vos redemit venditus.

Zelum draconis invidi Et os leonis pessimi Calcavit Unicus Dei Seseque cœlis reddidit K

« Venez, chantons tous, dans des hymnes mélodieuses, le triomphe remporté sur l'enfer par Jésus-Christ, qui, vendu par Judas, vous a rachetés.

« Le Fils unique de Dieu a foulé aux pieds la fureur de l'envieux serpent et la rage du lion cruel, et il s'est rendu dans les cieux ».

Je connais peu de monuments où la figure isolée du Christ soit représentée tenant sa croix comme sur l'ivoire d'Oxford. Il y en avait une en mosaïque à l'arc triomphal de l'église Saint-Paul -hors-les-Murs, de Rome ; j'en ai vu deux à Ravenne, également en mosaïque. La première est dans la chapelle Saint- Pierre-Chrysologue, à l'archevêché. Jésus-Christ, debout, la tête ornée d'un nimbe crucifère, la figure imberbe, tient une longue croix sur ses épaules et dit, sur un livre ouvert : « Ego svm via veritas et vita » . Je crois cette mosaïque beaucoup moins ancienne qu'on ne le prétend ; mais il importe peu ici en ce moment. La seconde est dans l'église des SS.-Celse-et-Nazaire. Là le Christ est nimbé d'un nimbe uni et rien n'est écrit sur le livre qu'il tient à la main; près de lui est une grille posée sur du feu, ce qui a fait croire au P. Garrucci que cette figure représentait saint Laurent. Le fait ne serait pas impossible ; je sais qu'il existe plusieurs anciennes figures de saint Laurent portant une croix. Mais, en examinant l'ensemble de la décoration de Téglise des SS.-Celse-et-Nazaire, on peut se convaincre, avec Ciampini, que c'est bien Notre-Seigneur qui y est figuré portant sa croix; car, sur le mur en face, il est représenté assis au milieu des agneaux, ayant encore un nimbe uni et une croix à la main, et les autres figures qui se voient sur les murs, au nombre de douze et vêtues de blanc, ne peuvent être que les apôtres. Or, ces figures n'ont pas le nimbe qui a été donné à Dieu seul, dans ces peintures d'un très-beau style, et qui pourraient bien être du v* siècle ; du reste, pas d'in-

4. c CcBLit Sedulh presbyteri « Hvmnus acrostichis totam vitam Christi continens », dans la « Maxtma Bibliotheca vetenim patrum », tome vi, pars prima, p. 47S. Lugduni, 4777. XX. 16

scription pour nous tirer de cloute. On doit attribuer à la grande célébrité dont a joui le martyr de la charité cet usage exceptionnel de représenter saint Laurent avec une croix. C'est un privilège qu'il a partagé avec saint Pierre ; mais les figures du chef des apôtres portant une croix, et surtout portant une croix sur l'épaule, sont bien plus nombreuses.

La raison en est facile à donner. La croix est un sceptre; c'est le symbole de la principauté que Jésus-Christ a donnée à saint Pierre avec les clefs, attributs que celui-ci a transmis à ses successeurs. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que depuis le iv* siècle jusqu'au x* et peut-être plus tard , on ne voit d'attributs aux figures des saints qu'à saint Pierre, qui porte souvent la croix ou les clefs, quelquefois les deux ensemble, et par une sorte d'exception à saint Laurent, qui porte une croix.

Aux exemples que j'ai cités de la figure du Christ portant sa croix sur ses épaules, on pourrait, par extension, ajouter les figures portant la croix de la même manière dans le sujet de la « Descente aux enfers » , comme sur un ancien u Exultet » publié par d'Agincourt, ou dans celui de l'Ascension, comme sur une des peintures en mosaïque, qui décorait le chœur de la cathédrale de Ravenne et qui a été publiée par Buonamici. Sur d'autres représentations des mêmes sujets un drapeau est attaché à la croix qui devient alors plus clairement un étendard; il en existe de nombreux exemples qui datent des xir et xiii* siècles.

Je ne pense pas que l'ivoire d'Oxford soit d'une époque antérieure à la fin du VIII* siècle ; les petits sujets ont une grande ressemblance avec ceux qui ornent les sarcophages des premiers siècles du christianisme. Sur un de ceux de Vérone, dont M. Gailhabaud a publié une copie très-exacte, dans son «Architecture du v* au xvir siècle », la guérison de l'hémorroïsse y est représentée d'une manière presque identique à celle de Tivoire. On pourrait facilement préciser d'autres points de comparaison avec des monuments de ce genre, et avec quelques fragments de sculpture disséminés dans les collections. J'ai eu entre les mains les moulages de trois ivoires dont les originaux sont, je crois, au musée d'Amiens: l'un représente le Massacre des Innocents, l'autre le Baptême de Notre-Seigneur , le dernier, le Miracle de Cana, c'est-à-dire trois sujets qui se suivent sur l'ivoire d'Oxford; or, la similitude qui existe entre ces différentes sculptures est presque complète, jusque dans les bordures qui les entourent. Les fragments dont je veux parler ont chacun sept centimètres et demi sur six et demi ; ils sont donc plus grands que les compartiments de l'ivoire d'Oxford auxquels je fais allusion ; aussi sont-ils traités avec plus d'aisance , ce qui a permis au

sculpteur de placer deux mères dans le Massacre des Innocents et de nimber le Christ jfc dont le nimbe, du reste, est uni et sans croix. Toutes ces ressemi)lances prouvent que, depuis Constantin, les sujets religieux ont été traités d'après certains types qui ont été transportés dans divers pays, copiés et imités pendant des siècles, jusque dans les époques où on a fait du nouveau. Ces études comparées offrent toujours beaucoup d'intérêt et sont très-attrayantes. Elles servent à constater aussi qu'il y a bien eu quelques variantes dans les sujets figurés. Ainsi, sur les beaux ivoires de Brescia, on voit la Résurrection de la fille de Jaïre; mais quatre femmes, parentes ou pleureuses, entourent seules le lit de la jeune fille que le Christ prend par la main et qui est déjà rendue à la vie, tandis que sur le monument d'Oxford Jaïre seul assiste au miracle qui va lui rendre son enfant encore étendu sur le lit funèbre d'une forme à peu près pareille dans les deux sculptures. Je ne me rappelle pas avoir vu sur les sarcophages la tempête apaisée ni la guérison du possédé ; mais ils vont bien avec les autres sujets de notre ivoire. Saint Luc raconte dans un même chapitre quatre des miracles qui sont ici représentés : la tempête apaisée, la légion de démons chassés, la fille de Jaïre ressuscitée, l'hémorroïsse guérie; il est donc tout naturel que ces sujets aient été réunis. Prudence, dans une hymne où il chante la gloire du Christ, fait mention de onze de ses miracles en des vers qui, comme tant d'autres, ont peut-être été tracés sous des peintures ou sculptures. Parmi ces onze on peut en remarquer cinq de ceux qui sont sur l'ivoire en question, et notamment ceux des démons chassés et de la tempête apaisée.

L'ivoire d'Oxford est, comme les sarcophages, les diptyques consulaires et autres fragments conservés dans diverses collections , de ce style romain atix personnages courts et épais, qui prend sa source dans l'antiquité païenne, se revêt parfois d'une grande noblesse et d'un beau caractère, puis va en décroissant et devient grossier, si grossier souvent qu'il semble l'œuvre d'un faussaire sous l'influence de certaines circonstances. Cet art romain s'est mêlé quelquefois à l'art grec-chrétien et il redevient alors plus noble et plus élégant. Mais, en général, ces œuvres sont assez difficiles à dater. Ceci m'amène à soumettre, en terminant, une observation assez importante. J'ai bien de la peine à croire que l'on ait peint et sculpté dans les catacombes avant la liberté de l'Église sous Constantin, et j'avoue humblement que les articles des journaux et des revues sur les récents travaux exécutés à Rome sont loin de me convaincre. Ils contribuent, au contraire, à me fortifier dans mon opinion. En effet, des archéologues, dont la science est incontestable, nous affirment que, parmi les dix mille inscriptions sorties des catacombes, aucun

monument certain ne présente le monogramme du Christ avant le règne de Constantin ; comment admettre alors, en présence d'un fait aussi précis , que les chrétiens auraient peint et sculpté des figures du Christ, même symboliques, lorsqu'ils n'osaient pas écrire son nom, même en abrégé? Le sarcophage de Junius Bassus a une date certaine et passe pour le plus beau de ceux qui existent ; il me paraît donc vraisemblable que l'iconographie chrétienne est née au iv* siècle et s'est développée simultanément avec la poésie écrite. C'est k cette époque que l'on a dû peindre, en l'honneur des martyrs, ces splendides chapelles des catacombes qui rivalisent, pour le luxe de l'ornementation, avec les hypogées des païens. A cette époque, le pape saint Damase plaçait sur les tombeaux des martyrs ces inscriptions gravées en beaux caractères que Ton retrouve aujourd'hui avec celles qui les avaient précédées. Et que d'œuvres d'art n'a-t-on pas pu exécuter pendant tout le iv' siècle jusqu'aux invasions des barbares du nord et, pendant les siècles suivants, jusqu'aux invasions des Sarrasins? En émettant cette opinion, je ne touche en rien aux origines du christianisme et notamment à la dévotion envers les saints. On a voulu voir dans une peinture des catacombes, représentant l'Epiphanie, une preuve de la dévotion envers la sainte Vierge au second siècle ; je ne me rends pas compte de cette explication. Est-ce qu'il ne fallait pas se conformer au texte de l'Évangile pour figurer ce sujet de la manifestation du Sauveur aux gentils qu'il était si important de mettre sous les yeux des chrétiens, même au IV* siècle? C'était aussi pour constater l'incarnation de Notre-Seigneur et rappeler les vérités fondamentales de la religion, que l'on exécutait cette peinture du cimetière de Sainte-Agnès où le Rédempteur est représenté devant sa mère avec le chrisme répété deux fois, et afin qu'on eut sous les yeux Celui qui est né de la Vierge Marie et qui s'est fait Homme. Ce ne sont là que des opinions personnelles; mais j'ai cru pouvoir les avancer avec la même franchise que celles qui ont été émises sur la question du vase de sang.

Julien DURAND.

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