‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 35 sur 135 · I. — HISTOIRE · texte numérisé non relu

I. — HISTOIRE

En Tan de grâce de Notre-Seigneur 630 vivait à la cour du roi Dagobert un jeune argentier, habile dans l'art d'assouplir les métaux et de leur donner des formes légères et gracieuses. Formé par les leçons d'Abbon , maître de la monnaie de Limoges, il avait été appelé par quelques affaires au pays de France, où il avait fait la rencontre de Bobon , garde de la trésorerie de Clotaîre, second du nom. Ce prince, par le moyen de son trésorier, avait fait la connaissance du jeune Limousin , et, en lui confiant des travaux importants , il avait eu l'occasion d'apprécier ses vertus naïves et désintéressées bien plus encore que son adresse et son habileté.

Or, la réputation et la vertu de l'argentier avaient ainsi grandi en se maintenant intactes et pures au milieu des corruptions et des vénalités qui entou-

4. En mourant, M. Tabbé Texier laissa plusieurs beaux et bons livres, pleins de science et de littérature, dont nous publions le catalogue plus loin, et qui sont aujourd*hui aux mains des archéologues et des historiens de Tart. Mais, à côté de ces publications, existe un vrai trésor de manuscrits, articles de revues et ouvrages complets qui, nous Tespérons, grâce à la piété de son frère, M. Remy Texier, verront prochainement le jour. Entre ces notices diverses, M. Remy Texier a bien voulu nous donner pour les a Annales Archéoiog. » la notice que Tabbé Texier écrivait, au mois de mai 4837, il y a déjà vingt-trois ans, sur l'abbaye de Solignac. Ce monastère, fondé par saint Êloi, méritait de préférence à tout autre d'attirer Tintérèt de Tabbé Texier, même au moment où il débutait dans la carrière archéologique. Le saint orfèvre du roi Dagobert devait être célébré par rarchéologue qui nous a donné sur l'orfèvrerie du moyen âge un gros volume, nourri de faits de toute espèce. Aussi, a6n de rendre hommage à cette prédilection de Tabbé Texier pour saint Éloi et les œuvres d'orfèvrerie chrétienne, nous publions, en tète de la notice de notre regrettable ami sur Tabbaye de Solignac, la gravure d'un bien curieux reliquaire qui, ayant appartenu àTabbaye de Grandmont, fut donné au xvin* siècle à l'église paroissiale de Saint-Georgesles-Landes (Haute-Vienne), où il est aujourd'hui. En nous envoyant le reliquaire même, d'après lequel nous avons pris un estampage et fait exécuter la gravure, Tabbé Texier nous avait promis une de ces notices descriptives que^nos lecteurs, nous le savons, appréciaient hautement. La mort XX. " 17

raient le prince; et ce dernier, à sa mort arrivée l'an 628, avait légué à son fils Dagobert le pieux Limousin comme un des plus précieux joyaux de son trésor.

Dagobert régna^ déposant de temps à autre une partie de sa puissance entre les mains d'Éloi. Heureux les peuples, si Targentier eût toujours été maître et Dagobert toujours confiant, car le bon saint faisait un noble usage des richesses dont il était le dispensateur! D'abord, il couvrit de châsses magnifiques, œuvres de ses mains, les reliques des grands serviteurs de Dieu; puis il rendit la liberté à des troupes d'eslaves mis en vente comme les animaux qui rampent et qui broutent. En tous temps et en tous lieux, il nourrissait une multitude infinie de pauvres; en sorte que, pour indiquer son logis, on disait à ceux qui le cherchaient : « Allez où vous verrez une grande foule de pauvres, le bon Éloi est là^. »

Ces bonnes œuvres ne suffisaient pas à sa piété , et , bien qu'habitant du beau pays de France, il songeait au Limousin oii il était né, et il voulait édifier cette terre par l'exemple des vertus des pieux cénobites.

Au midi de Limoges, à deux heures de marche de cette grande cité, en un lieu nommé Solignac , d'autres disent Solognac, était une forêt appartenant au roi Dagobert. Elle couvrait un vaste coteau dont les pentes irrégulières et adoucies venaient mourir dans un vallon qu'une rivière, appelée la Briance, baignait des replis tortueux de son cours. En la suivant de Tœil, au levant et au couchant, la vue était agréablement récréée par le feuillage des arbres, la verdure plus tendre de quelques prairies semées çà et là, et les formes

n'a pas tenu compte de celte promesse, et nous ne pouvons offrir que la gravure du reliquaire.

Sur un pied ovale en cuivre ciselé, évidemment fait pour recevoir l'objet de forme ovale qu'il porte, est assise une burette en cristal de roche, montée en argent ciselé et niellé. Lé pied et la monture de la burette sont évidemment du xui* siècle; mails l'aigle sauvage taillé dans le cristal, avec les lourds ornements qui l'accompagnent, pourrait appartenir même au bas empire. Je le crois antérieur au moyen âge proprement dit. Ce devait être un objet précieux comme le vase de porphyre rouge que l'abbé Suger Gt monter en forme d'aigle, et qui se voit aujourd'hui au musée du Louvre. Plusieurs fois déjà nous avons fart remarquer combien de certains vases anciens et mémo antiques étaient prisés par les hommes du xii-xiii« siècle, et étaient détournés de leur usage primitif, profane ordinairement, pour être appropriés à une destination religieuse, surtout à contenir des reliques. Cette burette de Grandmont contient des reliques, en effet, comme nous avons pu nous en assurer personnellement. Mais si le cristal est sauvage et même un peu barbare, on peut dire que la monture en est d'une délicatesse extrême : on peut s'en douter déjà en regardant la gravure de M. Gaucherel, exécutée aux deux tiers de grandeur, mais os a'eo rendra mieux compte encore lorsque nous offrirons prochainement une autre gravure où ces détails de la monture sont exécutés de la grandeur même de Toriginal.

( Note de M. Didron, )

4. S. AuDO^NUs, in « Vita S. Elig. », ap. D. D'Achery, «Spicil.i», t. v, p. 460.

sinueuses du vallon. Au midi le spectacle changeait : des rochers noirs, semblables à des murailles, s'élevaient vers le ciel ; quelques arbrisseaux avaient pris racine dans leurs fentes et se balançaient au souffle du vent comme le lierre qui tapisse les vieilles tours. Ces lieux, quoique peuplés, étaient pleins de calme, et leur silence n'était interrompu que par le chant des oiseaux et le murmure de quelques ruisseaux qui portaient leurs eaux à la Briance.

Telle était la campagne que le bon saint Éloi demanda au roi Dagobert pour l'accomplissement de ses projets. « Seigneur, dit-il, que Votre Sérénité veuille bien me l'accorder pour en faire une échelle par laquelle vous et moi puissions monter au ciel. » Le roi, « selon sa coutume^ », ayant accédé volontiers à sa demande, le pieux Limousin Éloi y jeta les fondements d'un monastère, tout près de la Briance, et vis-à-vis les noirs rochers qui bornaient la plaine de ce côté. Lorsque les travaux furent terminés, le saint y fit venir des moines de Luxeuil, et, accompagné de vingt-deux prélats, au nombre desquels se trouvait saint Loup, évêque de Limoges, il en fit lui-même la dédicace avec grande pompe. Saint Rémacle, qui depuis fut élevé au siège de Maëstricht, en devint le premier abbé.

L'acte de fondation nous a été conservé ; il commence par ces paroles remarquables : (c Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Moi, Éloi, serviteur de tous les serviteurs du Christ, de la dame sacrée sainte Église que j*ai bfttie en l'honneur des saints Pierre et Paul, apôtres ; Pancrace et Denys avec ses compagnons; Martin , Médard et Germain, confesseurs; hors la ville de Limoges, dans la terre et le fonds du champ de Solignac, où est abbé le vénérable Rémacle en compagnie des autres frères. » — L'acte, écrit en forme de lettre, est daté du 22 novembre, l'an 10* du règne de Dagobert (631 ou 638 de J.-C). Il est signé de plusieurs évêques, dont les plus connus sont Adeodatus de Mâcon, Madegilosus de Tours, Chanoaldus de Laon a qui souscrivit en étant prié^ », Maurin de Beauvais, Salapius de Nantes, Loup de Limoges, Hildegarius de Sens. Saint Ëloi fait donation au monastère de tous les droits quMl tenait du roi Dagobert, à condition que les moines et leurs successeurs suivront les traces des saints hommes du monastère de Luxeuil et la règle des bienheureux pères Benoit et Côlomban dans toute leur rigueur.

La règle de saint Benoit est très-connue. Voici quelques points plus ignorés de celle de saint Côlomban. L'obéissance, la pauvreté, la chasteté sont commandées aux moines, qui se livreront au travail des mains, à la* lecture et &

l« « Sicut aolebaC », comme dit saint Oaen dans sa Vie de saint Éloi. S. « Chanoaldus, episcopus, rogatas ab Eligio, banc cessionis suœ cartulam suscripsi ». — Apad « Acta Sanct. », t. i.

la prière. Ils ne mangeront que le soir, et ne vivront que d'herbes et de racines auxquelles ils joindront un peu de pain.

A cette règle était réuni un « pénitentiel » ou recueil des pénitences imposées aux moines pour les différentes fautes où ils tombaient, quelque légères qu'elles fussent. Quiconque manquait de répondre « Amen » aux prières qui se disaient avant et après le repas, recevait six coups de fouet. On faisait subir la même peine à celui qui rompait le silence au réfectoire, qui souriait à l'office, etc. On recevait cinquante coups de fouet pour avoir parlé avec humeur ou répliqué au supérieur. Certaines fautes étaient punies de deux cents coups de ïouet , mais on n'en donnait pas plus de vingt-cinq à la fois. On imposait une pénitence aux moines qui, après avoir fmi leur tâche, ne demandaient pas de travail, ou qui faisaient quelque chose sans Tordre du supérieur, etc. La règle détaillait longuement les diverses obligations des moines, et des peines sévères étaient attachées à la moindre infraction.

Malgré ces rigueurs et ces austérités , le nombre des religieux venus à Solignac des différentes parties de la Gaule s'éleva bientôt à cent cinquante, et cette aOluence n'ôta rien à leur régularité. Ils réunissaient les plus pures vertus à la pratique des arts, et, selon les savants auteurs de r« Histoire littéraire de la France », dès l'origine, les lettres y étaient cultivées avec honneur^. Aussi saint Éloi aimait si fort ce monastère, qu'il souhaitait ardemment que les autres, qu'on avait bâtis « à son exemple » dans la ville de Limoges et dans les faubourgs, imitassent l'institut de Solignac. Après les fatigues diverses de son apostolat, il venait y chercher un peu de repos, et le pontife puissant et vénéré donnait au moindre frère ces marques de déférence et de respect qu'on ne doit qu'à l'autorité et à une vertu supérieure. Il voulait même s'y retirer, si Dieu ne l'eût appelé ailleurs.

Saint Ouen, évêque de Rouen, confirme ce récit par son témoignage. « J*y suis allé, dit-il, et j'y ai vu une si exacte observance de la règle sacrée, que la vie de ces moines l'emporte par la régularité sur tous les monastères de la Gaule, le seul monastère de Luxeuil excepté. C'est à présent une grande congrégation ornée des différents dons de la grâce. On y trouve plusieurs ouvriers habiles dans les arts divers, et ces hommes, pleins de la crainte du Seigneur, sont toujours prêts à obéir. Personne ne s'y approprie rien, mais toutes choses sont communes à tous. »

Le pieux auteur peint ailleurs, en ces termes pleins de naïveté, les agréments naturels du lieu : « Ce monastère, entouré d'une clôture circulaire, non de pierre, mais d'une haie munie d'un fossé qui a près de dix stades, est

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