‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 57 sur 135 · L'ORFÈVRERIE DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

L'ORFÈVRERIE DU MOYEN AGE

L'abbé Texier ouvre Tintroduction de son grand ouvrage sur Torfévrerie par les lignes suivantes, qui ont un charme auquel ajoute encore la mort récente de notre éloquent ami * :

« Un soir de Tannée i8, . , deux amis, réunis près de la fenêtre du presbytère d'Auriat, causaient familièrement sous l'impression d'une douce nuit d'été. Cette habitation, située sur le versant méridional de la chaîne granitique qui traverse le Limousin, domine une vue immense. Au-dessous des prairies, dont le jardin est entouré, coulent des ruisseaux rapides, en s'enfonçant dans des vallées étroites, à des profondeurs que l'œil ne peut sonder sous la végétation qui les recouvre. Plus loin, des landes incultes, des bois étages sur des collines, un lac qui serpente comme une rivière ; à gauche , le bourg de Saint-Maureil , à droite celui de Bujaleuf, les clochers de Masléon et de Rosiers, arrêtent tour h, tour la vue en la reposant. Enfm, au dernier plan de l'horizon, perchés sur la crête des montagnes, surgissent, comme deux souvenirs de vaillance et de foi, la commanderie de Sainte-Anne et le prieuré de Saint-Gilles.

Cl Et pourtant, ce n'étaient pas les accidents de ce riche paysage qui attiraient leur attention. Déjà les ombres du soir avaient voilé toutes choses; la lune seule éclairait vaguement la campagne , en dessinant les contours des objets les plus voisins. Le vent était tombé, et les mille grillons, dont le bourdonnement anime les nuits sereines, se taisaient endormis dans leurs trous.

« La conversation des deux amis était calme comme cette nature souriante jusque dans son repos. Ils parlaient de la France d'autrefois, de cette France dont il faut aimer le passé et excuser les erreui^, puisqu'elle est notre mère ; de ses arts, dédaignés hier et mieux appréciés aujourd'hui. Or, l'art n'est que Texpression matérielle et, on peut le dire, le corps des idées de chaque époque.

4 . c Dictionnaire d'orfèvrerie, de gravure et de ciselure chrétienne », par M. Tabbé Texibi. Grand in-8*. Migne, 1857. Introduction, pages 40 et 44,

c( Je voudrais bien, » disait le maître temporaire du logis, « je voudrais « bien, dans la mesure de mes forces, contribuer à la réhabilitation d*un « passé qui nous est cher. Déjà, cet art, dont tous les autres arts sont tribuce taires, l'architecture, est mieux connue, et il n'y a pas loin de la connaisu sance à l'amour et à l'admiration. Sans renoncer à des études plus spéciales, « je voudrais défricher un coin charmant de ce champ immense. L'orfèvrerie, (( où tous les arts sont unis et représentés \ la peinture par les émaux, la « gravure par les nielles, la sculpture par les reliefs, l'architecture par la « forme des reliquaires , des tombeaux et des autels , l'orfèvrerie est peu » connue. La rareté et la dissémination de ses œuvres n'ont pas permis jusqu'à « ce jour d'exécuter des travaux d'ensemble ; et, à part quelques notices esti- « mables sur un petit nombre d'objets, on est réduit à des affirmations tran- « chantes et injustes. Or, vous le savez, nous sommes ici au centre des travaux « de l'école d'orfèvrerie la plus féconde et la plus remarquable du monde, (c Les œuvres des artistes limousins abondent autour de nous. Pourquoi, pen- « dant que nous disposons encore de ces restes précieux, n'en pas sauver le « souvenir, en écrivant l'histoire des orfèvres français? Qui nous dira Tave- (t nir et si nous sommes à l'abri de nouveaux orages? Et puis, ces œuvres a sont périssables, comme tout labeur humain. Il serait pieux d'en confier la « mémoire à un livre qui pourrait aussi garder quelques images. »

« Les temps ne sont pas mûrs, » reprit l'hôte de l'humble presbytère. « N'est-ce pas vous qui me disiez naguère que Millin faisait encore loi pour « un grand nombre d'érudits? Or, l'article « Orfèvrerie » de son dictionnaire, « si vanté, y consacre-t-il une ligne, un seul mot à l'orfèvrerie du moyen « âge? Ne me citiez-vous pas encore un ouvrage étendu sur la France, rédigé « sous la direction d'un membre de l'Académie des inscriptions et belles- « lettres, la compagnie la plus savante du royaume? N'y est-il pas écrit en « toutes lettres que, « pour cet art, comme pour la peinture et la sculpture, « nos maîtres nous sont venus d'Italie, et qu'il faut arriver à François 1" pour « trouver les premières productions réellement artistiques de l'orfèvrerie fran- « çaise*? » Enfin, dans une encyclopédie qui a la prétention d'être catho- « lique, toute l'orfèvrerie du moyen âge n'est-elle pas rayée d'un trait de « plume, et les premières productions réellement artistiques de cet art ne sontcc elles pas datées de l'éternel Benvenuto Cellini^? Serez-vous plus heureux « que tant d'autres? Rappelez-vous la tentative trop connue d'un architecte

4. « Dict. encycl. de la France o, par M. Ph. Lebas, membre de TAcadémie des Inscriptions et Belles-LeUres, t. xi, p. S64, v* a Orfèvrerie ». 2. « Encyclopédie catholique», v^ « Ciselure ».

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