LES CHEMIJVS DE CROIX
£n ce moment, toutes les églises , anciennes et modernes , cathédrales , paroissiales et conventuelles, et même les chapelles particulières demandent des « Chemins de Croix ». C*est'une émulation qui n'a de comparable que le désir de posséder des vitraux peints et historiés. Il s*agit de satisfaire à ce besoin impérieux et des plus louables assurément. Dans le commerce, il faut le dire, chez les modeleurs, les mouleurs, les fondeurs ,. les bronziers, chez ies marchands d'images et d'objets de piété , il existe 'bién^ actuellement, quatrevingts modèles différents de Chemin de Croix en plâtre, en cartoii pâte ou pierre, en gypsolithe, en stuc, en plastique, en pâte de bois, en pâté de fer, en terre cuite ou en céramique, en bois, en pierre, en marbre, en fonte de fer, en bronze de galvanoplastie, en bronzé de -fonte, en métal repoussé; il existe des modèles peints sur verre, peints sur toile, peints sur papier opaque ou transparent, en chromolithographie, en gravure^ en lithographie grise ou à deux teintes. Les substances, sur lesquelles on a peint ou dessiné, avec lesquelles on a moulé-ou sculpté des Chemins de Croix, sont aussi nombreuses peut-être que les modèles mêmes. C'est vraiment très-édifiant. Mais, il faut le reconnaître, ces modèles sont médiocres ou laids, sont ineptes ou ridicules. Rien n'est plus propre à déshonorer l'art religieux que les quatorze Stations appendues aux piliers ou aux parois des églises. Il n'y a qu'une voix là-dessus, et tout le monde s'entend pour proclamer la laideur ou la nullité de pareilles œuvres. Cependant, ce n'est peut-être pas encore Tart qui a le. plus à se plaindre : sous le rapport de l'art, il y a deux Chemins de Croix, ou environ, qu'un homme de goût pourrait ne pas désavouer. L'.un a été modelé par un sculpteur indépendant; l'autre, dessiné par deux membres suffisamment illustres de l'Institut. Je reconnais, dans le premier, un sentiment religieux assez prononcé et assez correctement exprimé ; je vois dans le Chemin de Croix des deux académiciens une certaine habileté de composition et une certaine forme inspirée de la Grèce et de Rome, qui ne manque pas de pureté. XX. 2k
182 ANNALES ARCHÉOLOGIOUES.
Comme œuvres d'art et comme œuvres modernes, ces deux Chemins de Croix ne sont pas trop à dédaigner. Mais la mine qu'ils font dans une église ancienne, je ne la décrirai pas : le Chemin des académiciens s'y trouve particulièrement assez mal à l'aise. Il n'existe donc pas une seule Station archéologique, et cependant nous avons des églises des xr, xir, xiii% xiv% xv* siècles; des églises de la Renaissance; des églises du xvii* et même du xviii* qui réclament des Chemins de Croix appropriés à leur style, car l'harmonie de l'architecture et de l'ameublement est une loi qui s'enracine déplus en plus dans le goût des générations actuelles. En général, à l'exception des artistes allemands, les auteurs de Chemins de Croix n'ont pas eu l'intention d'en composer qui fussent inspirés d'après l'art ancien. C'est un grand tort, à mon avis. Il aurait fallu procéder en ceci comme on l'a fait pour l'architecture. Par exemple, avant de bâtir des églises en style du xiii* siècle, on a étudié, par tous les moyens possibles, les monuments de cette époque : on les a disséqués, pour ainsi dire; on les a dessinés, décrits, comparés avec zèle et intelligence. Puis, lorsqu'on crut avoir appris la langue de cette époque, on se mit à la parler. Bien des solécismes et plusieurs barbarismes sortirent, il est vrai, de nos bouches modernes; mais quelques architectes s'exprimèrent assez correctement pour qu'on prît comme ancienne leur inspiration actuelle. Nous ne citerons pas ici, pour la vingtième fois, le nom des architectes qui ont le mieux réussi dans cette renaissance de notre plus beau moyen âge. Avant de tirer de son cœur, de sa tête et de sa main un Chemin de Croix quelconque, il eût fallu de même étudier ce qui avait été fait dans les temps passés. Un homme vraiment riche et puissant est celui qui joint à sa fortune personnelle le patrimoine de ses ancêtres. Les xir, xiu* et xiv* siècles auraient offert aux rechercheurs de Chemins de Croix cinq ou six Stations, sculptées ou peintes, d'après lesquelles, par voie de copie, d'imitation ou d'inspiration, ils auraient dessiné les autres et auraient exécuté toutes les quatorze avec assurance et bonheur. Mais, pas du tout, en vertu de l'orgueil dont les artistes ne sont pas plus affranchis que les autres, on s'est dit : le moyen âge est barbare, notre siècle est civilisé; donc, partons de notre temps pour faire nos sculptures et nos peintures, et l'on a fait ce que nous disions, du nul, du laid, du ridicule et de l'inepte. En tout cas, on n'a rien produit qui puisse aller dans une église ancienne, si jeune qu*on la suppose, mais, à plus forte raison, dans nos cathédrales, collégiales, paroissiales et conventuelles du xir ou du xiir siècle. Puisque personne n'a suivi la route que nous venons d'indiquer, nous allons nous y engager nousmême avec résolution.
Nous allons commencer par publier dans les a Annales Archéologiques »