‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 61 sur 135 · DU XIII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

DU XIII* SIÈCLE

Sous quelle forme s'offraient aux regards ces fontaines du xiii* siècle dont j'ai parlé^? Comment étaient-elles disposées et décorées? C'est ce que je vais essayer de dire; mais, moins heureux que M. Aymar Verdier, qui a trouvé en Italie de belles fontaines du moyen âge et de la renaissance encore intactes, je suis réduit à m'appuyer principalement sur de mauvais dessins du XVII* siècle, qui sont intercalés dans la « Chronique manuscrite de Limoges » .

Cependant,' il reste un précieux témoignage archéologique à l'appui de mon opinion sur l'âge de la fontaine d'Aigoulène. C'est une vasque immense, taillée dans un seul bloc de granit qui n'a pas moins de treize mètres de circonférence. Quel luxe et quel tour de force que d'avoir été chercher à une distance d'au moins cinq lieues cette pierre si énorme et si fragile ! Une singulière tradition, recueillie par M. Auguste Du Boys, veut même qu'il ait fallu faire une brèche aux remparts de Limoges pour l'introduire dans leur enceinte ; et réellement, avec les dimensions ordinaires des portes de ville au moyen âge, le monolithe dont il s'agit ne pouvait certainement pas passer s'il était transporté à plat, et, si on entreprenait de le placer de côté, sa hauteur, ajoutée à celle du traîneau ou du chariot sur lequel il reposait, devait atteindre facilement le sommet de la voûte.

La raison d'être de ce grand bassin monolithe se trouve dans la forme générale de la fontaine faite pour distribuer à la fois de l'eau & un grand nombre de personnes. Il est percé pour douze tuyaux, et, à chaque trou, on voit un cercle en creux indiquant qu'un mascaron de bronze était appliqué là^.

I. Voir les « Annales Archéologiques, » volume xx, pages HS-449.

t. ff Ladite fontaine, sortant à présent à la sommité de la ville dans une très-grande coupe en pierre grise, ayant mufles qui vident la coupe, et à côté est un gros mufle qui jette de Teau pour abreuver les chevaux ». — « Recueil manus. des ant. du Limousin », page 20.

C'est comme à cette curieuse vasque de l'abbaye de Saint-Denis que Ton admire à l'école des Beaux-Arts; mais à celle de Limoges on avait dû remplacer les sculptures en pierre par des bronzes coulés. Les moulures vigoureuses de ce bassin d'Aigoulène accusent le xiii* siècle et peuvent même convenir aux premières années de cette p'ériode. C'était, je pense, le bassin inférieur, mais les dessins et les médailles ^ qui représentent l'ensemble de la fontaine donnent le même profil et le même nombre de mascarons au bassin supérieur.

Le bassin inférieur aurait eu six mètres environ de diamètre, au lieu de quatre; il reposait immédiatement sur le sol, comme le fait à présent la vasque monolithe. II était destiné à servir d'abreuvoir pour les chevaux et de lavoir public. En effet, le château de Limoges est séparé de la Vienne par un grand intervalle, et il convenait cependant qu'une ville du moyen âge pût s'abstenir de toute communication avec la campagne pendant quelques semaines ou quelques mois , non-seulement en cas de siège , mais , ce qui était plus fréquent, lorsque des bandes ennemies tenaient les champs. Alors on lavait son linge à la fontaine, à l'aide de sellettes en bois, qui sont encore en usage, et que l'on place au-dessous des tuyaux déversant l'eau sur le pavé. Tout était même disposé pour que chaque ménagère pût ensuite faire sécher, sans sortir de sa maison , le linge qu'elle avait lavé, et c'est là, je n'en doute pas, la meilleure explication de tous ces crochets, de tous ces anneaux portés sur de longues tiges en fer que Ton remarque à tant de façades du xiii* et du xiv* siècle. On a dit que ces armatures étaient destinées à tendre des toiles sur les rues quand on était gêné par le soleil, ou des tapisseries au passage des processions, et effectivement elles servaient par occasion à ces divers usages. Mais pourquoi ces anneaux se trouveraient-ils à tous les étages, ordinairement au-dessus des chapiteaux des fenêtres? Pourquoi seraient-ils tenus à distance de la muraille, s'ils n'avaient pas eu pour destination de recevoir des perches chargées de linge mouillé? Un tapissier de Limoges m'a dit que telle était la tradition, et je n'ai pas eu de peine à l'accepter. Elle fournirait, si elle semblait à tous aussi bien fondée^, un moyen de distinguer les habitations par-

4. Ces médailles ont été frappées en Thonneur de M. Martin de Labastide, trésorier général, après une restauration de la fontaine d'Aigoulène, qui eut lieu au xvii* siècle.

2. Ces lignes étaient écrites lorsque M. Didron a publié, dans les a Annales Archéologiques b, une observation qui lève tous les doutes : « Dans le tableau du convoi de la Vierge, le peintre a figuré la ville de Jérusalem sous les traits de la ville de Sienne ; on y trouve les grands hôtels, en style ogival, qui abondent dans la cité italienne. Sur la façade de ces hôtels peints sont fixées, dans des anneaux de fer, de grandes perches auxquelles pendent des pièces de linge domestique, détail curieux et qui précise Tusage auquel étaient le plus ordinairement destinées ces ferrures vraiment magnifiques, tous ces anneaux richement battus et ciselés qui foisonnent encore au-

liculières des édifices publics. Ainsi on affirmerait avec plus d'assurance que cette façade de Saint-Yrieix, qui a été publiée dans les « Annales Archéologiques », et aussi, sur une plus grande échelle, par M. Gailhabaud, est bien une simple maison, et non, quoi qu'on en dise, un petit palais de justice.

On voit , dans les vieux et mauvais dessins dont nous avons parlé , que la fontaine d'Aigoulène était autrefois complétée par une grande statue de saint Martial, dont le piédestal était décoré de mascarons et de dauphins qui vomissaient les eaux dans la coupe supérieure. Cjette décoration a disparu et n'est plus représentée que par une statuette en bois peint. Elle datait du xvii* siècle seulement, au moins dans sa dernière forme, car le « Recueil des antiquités du Limousin » dit expressément, à propos de la fontaine d'Aigoulène, que « la figure de saint Martial y fut mise en 1647, et qu'auparavant l'eau sortait au milieu de la coupe par un gros tuyau en plus grande abondance qu'elle ne fait ». On n'en est pas moins libre de croire qu'avant la restauration de 1647 il avait existé déjà une statue de saint Martial dont le peuple gardait le souvenir, quoique la chronique ne l'ait pas enregistré. Si elle était sculptée en pierre calcaire comme toutes les grandes statues de la cathédrale, on comprendrait que la gelée, si redoutable dans le voisinage de l'eau, l'eût mise en poussière ainsi que son piédestal. Dans tous les cas, c'est bien une idée du moyen âge que d'avoir placé ainsi une fontaine sous la protection d'un saint. En ce temps de foi, les églises ne suffisaient pas à la piété des fidèles. Il fallait que tout, dans l'architecture civile, prît une physionomie religieuse. Sur les ponts, sur les portes de la ville, sur les maisons qui formaient l'encoignure des rues ou qui , par un motif quelconque, se trouvaient particulièrement en évidence, partout on voulait voir la Vierge ou les saints.

Le type de fontaine monumentale que je viens d'analyser s'était généralisé à Limoges et dans le Limousin. Sans compter la fontaine du Chevalet, monument tout pareil à celui d'Aigoulène, que l'on connaît par des dessins et dont nous nous occuperons tout à l'heure, il restait encore, il y a quelques années, au milieu de la place Saint-Pierre-du-Queyroix, une grande coupe en granit de même dimension que celle d'Aigoulène et bordée aussi de moulures du xiii' siècle. Une fontaine gênait, dit-on, la circulation à cet endroit; on Ta déplacée et divisée. Mais, chose bizarre et que nous garantit M. Auguste Du Boys, on n'a pas osé briser un monolithe aussi respectable; on s'est contenté

jourd'hui sur les façades des principaux palais de Sienne et de Florence. » — « Ann. Arcb. », t. XVI, p. 9.— M. Verdier et M. Viollet-le-Duc, qui ne voulaient pas accueillir la traditioa de Limoges, croiront au témoignage authentique des peintures de Sienne. J'ai pu étudier à mon tour les fresques de Taddeo Gaddi, et j'y ai trouvé deux exemples, au lieu d'un, du fait signalé par M. Dîdron.

de Tenfouir profondément dans le sol , comme si on avait prévu que l'envie pouvait venir un jour de restaurer les fontaines gothiques de Limoges au lieu de les détruire.

A Saint-Junien, ville secondaire qui s'était développée sous la protection des évéques, et qui ressemble en tout à Limoges par son site, par ses maisons du xiii* siècle, par son pont gothique, même par sa laideur, j'ai retrouvé sur la place Neuve deux bassins monolithes en granit qui ont appartenu à des fontaines du xiir siècle. La principale était en face de l'église, oii une inscription dit encore les noms des consuls qui la restaurèrent en 1665 en lui donnant des corps en plomb. Aujourd'hui, la plus grande des deux coupes, qui n'a que trois mètres de diamètre, est seule utilisée ; mais l'autre, qu'on n'a pas eu le courage d'enterrer ni de briser, repose tout à côté sur le pavé de la place. Ces deux bassins, avec leurs tores tantôt simples et tantôt groupés trois à trois, ne peuvent guère se rapporter qu'au xiii' siècle. Au xvi* ou au xvii% avec les mêmes matériaux, les profils auraient été composés de quarts de rond et de doucines, au lieu d'imiter imparfaitement les nervures de voûtes et les pieds-droits d'arcades du style ogival.

La plus curieuse des fontaines monumentales du Limousin est par malheur celle qui a été le plus complètement détruite. Il n'en reste qu'un dessin, pris dans la première moitié du xvir siècle, et qui fait partie du recueil manuscrit des antiquités de Limoges. Il est évidemment l'œuvre d'une main très-inhabile, et ne peut inspirer de confiance que pour la disposition générale du monument, non pour ses détails et même pour ses proportions. Nous ne le reproduirons pas, car il déparerait la collection de gravures des «Annales Archéologiques » ; mais c'est un document trop précieux pour qu'on le néglige. D'abord il montre très-bien comment s'arrangeaient les deux coupes de toutes les fontaines limousines. Celle qui servait d'abreuvoir pour les chevaux et de lavoir public était, par exception, octogone. L'autre, munie comme celles d'Aigoulène de mascarons en métal , était sensiblement plus large et moins exhaussée qu'on ne la ferait aujourd'hui. C'était assez disgracieux, mais trèscommode; car, si l'eau tombe de haut et de loin, il est certainement plus difficile de la recevoir dans un vase sans être éclaboussé, même en s'aidant des barres de fer qui régnaient probablement au niveau du bassin inférieur ; il aurait mieux valu couper par des gradins ce bassin inférieur, ainsi qu'à cette charmante fontaine de Viterbe dont M. Verdier a enrichi les « Annales Archéologiques » de juillet 1852. Mais on n'avait pas encore imaginé cela; on se contentait de faciliter l'accès de la vasque supérieure, en alternant les tuyaux d'en bas avec ceux d'en haut, et en en diminuant le nombre.

Noire fontaine de Limoges était cependant supérieure en un point à celles de Viterbe et de Pérouse : la sculpture de sujet contribuait à sa décoration. Au milieu de la coupe supérieure s'élève un piédestal octogone d'une forme insolite, bordé de huit mascarons qui jettent Teau , et surmonté d'une petite statue équestre. Les descriptions , plus nettes que le dessin , disent que ce cavalier « foulait aux pieds » un autre personnage. Voilà donc encore ce cavalier mystérieux qui figure au portail de tant d'églises de l'Aquitaine, et qui, selon M. J. Marion, serait la pierre d'achoppement des antiquaires^. Peutêtre le reconnaîtrons- nous plus aisément en le revoyant sur une fontaine. Est-ce donc un saint Martin? Est-ce un ange de l'Apocalypse ou bien l'envoyé de Dieu qui terrasse Héliodore , ou encore un patron féodal ou un symbole de la société féodale? Est-ce l'Église triomphante dans la personne du Christ, revêtu de tous les attributs du pouvoir? Enfin est-ce un Constantin ou tout autre potentat? On me permettra de terminer un article d'architecture civile par cet examen impartial et de le faire avec tous les détails nécessaires, car, je le répète, la parenté de notre cavalier de Limoges avec ses pareils n'est guère contestable , et l'occasion est bonne sinon pour les expliquer tous, -^ je n'ai pas une ambition si haute, — du moins pour les éclairer d'un nouveau jour.

Dans ce groupe équestre, élevé en pleine rue, sur une construction civile et purement municipale, sur une fontaine enfin, on ne saurait voir ni une scène de l'Apocalypse, ni la punition d'Héliodore. Ces deux sujets, concevables à la rigueur au portail d'une église, manqueraient absolument de sens cette fois. Commençons donc par mettre de côté la double explication qui nous a été proposée par MM. Jourdain et Duval, et que M. Jules Marion vient d'appuyer énergiquement.

Le patron laïque de M. de Chergé et de M. l'abbé Michon ne serait guère mieux à sa place. D'abord la ville de Limoges vivait dans la plus mauvaise intelligence avec ses vicomtes. Depuis le xi' jusqu'au xv' siècle elle n'a pas reconnu un seul moment leur autorité; à plus forte raison ne leur élevait-elle pas des statues. D'ailleurs ne perdons pas de vue que ce seigneur féodal foulerait un vassal à ses pieds. D'après M. l'abbé Michon^, ce serait une cruelle flatterie de l'art; flatterie cruelle, en effet, mais prodigieusement invraisemblable, surtout dans une commune libre. Le moyen âge mettait bien sous les pieds de chaque martyr l'image de son bourreau, conformément à cette parole :

4. a Notes d'un voyage archéologique dans le sud-ouest de la France », {)ar M. J. Marion. Paris, 4852, page 47.

t, « Statistique monumentale de la Charente », page ÎO?.

« Ponam inimîcos tuos scabellum pedum tuorum »; mais, si Ton excepte ces justes représailles, il respectait trop la dignité du chrétien et de l'homme pour donner jamais à une statue civile un piédestal de ce genre. C'est à une société païenne, c'est à la renaissance qu'il convenait d'enchaîner des captifs au pied d'une statue triomphale, et d'avilir ainsi le vainqueur et le vaincu.

L'hypothèse présentée aux lecteurs du « Bulletin monumental » par M. de Longuemar donne lieu à des objections différentes, mais non moins fortes. Il s'agirait « de l'Église triomphante sous la figure du Christ revêtu de tous les attributs du pouvoir souverain^». Ce serait le Christ en « seigneur suzerain », comme les Grecs le représentent en « grand archevêque ». S'il est vrai que ce Christ porte parfois un faucon sur le poing, ce que je n'ai jamais vu pour ma part, je trouverais un peu excessive cette fidélité au costume féodal. Ce symbolisme raffmé , qui n'est du reste autorisé par aucun texte, aucune inscription, était-il bien de mise pour une fontaine? Franchement, je ne le pense pas. Loin d'une église, loin d'un ensemble quelconque d'iconographie religieuse, personne, même au moyen âge, ne l'aurait compris, ne l'aurait deviné.

Viennent maintenant les interprétations historiques , Charlemagne et surtout Constantin. M. Marion les écarte sans discussion, en disant qu'elles ont eu cours au xvii* et au xviir siècle , mais qu'une critique plus éclairée en a fait justice. Soit, au moins pour Charlemagne. Il y a bien au portail de Strasbourg et il devait y avoir à celui de Cologne une grande statue équestre de cet empereur accompagnée de celles de trois autres bienfaiteurs de l'Église; mais, si cet hommage rendu à une illustre mémoire n'a rien d'inouï, il faut convenir que le personnage couché qui se trouve habituellement à côté de chaque cavalier des églises d'Aquitaine, se prête mal à cette interprétation. Pour Constantin, c'est différent, et il y a même des inscriptions du xvi* siècle à invoquer en faveur de ce dernier empereur.

Tel était précisément le cas à la fontaine de Limoges. Ce monument se trouvait non pas sur une place, mais juste au milieu de la rue des Combes, une des plus fréquentées de la ville. Quoique les maisons se fussent reculées de chaque côté pour lui faire place, il gênait réellement la circulation. Mais jusqu'en 1783, et bien qu'il eût déjà perdu sa statue équestre, on ne put se décider à le faire disparaître. C'est que Limoges avait peu de monuments plus populaires. Le vulgaire l'appelait simplement la fontaine du Chevalet, ou du Petît-Che val , peut-être du Chevalier; mais les savants voulaient qu'on la nommât la fontaine de Constantin, et ils n'hésitaient pas à y voir une con-

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