LA FOI
(( Bon chrétien » , dit saint Pierre à Dante, dans le vingt-quatrième chant du Paradis, « explique-toi : qu'est-ce que la foi? » — Le poète florentin répond en traduisant les paroles mêmes de saint Paul : a La foi est la substance des choses espérées et l'argument des choses non visibles S et cela me parait
4. S. Paul, « Ad Hebrœos », i, 4 : « Est autem fides sperandarum substaniia rerura, arguroeatum non apparentium ».
son essence. » — Alors pentendîs : « Ton sens est droit, si tu comprends bien pourquoi il (saint Paul) la plaça parmi les substances et puis parmi les arguments. » — Et moi ensuite : « Les choses profondes, qui se font ici (dans le paradis) voir à moi, sont tellement cachées aux yeux là-bas, que leur existence est dans la croyance seule sur laquelle se fonde la haute espérance ; et c'est pourquoi elle tient lieu de substance. Et il faut argumenter de cette croyance sans avoir d'autre lumière, et c'est pourquoi elle tient lieu d'argument. » — Alors j'entendis : « Si tout ce qui s'acquiert là-bas par la science était aussi bien compris, l'esprit de sophisme n'y aurait plus de place. »
Ce texte de saint Paul et ce commentaire du Dante disent assez ce qu'est la foi : une puissance presque égale à la puissance divine; une force créatrice qui, comme Dieu, tire du néant à sa volonté ce qui n'existait pas. L'homme qui a la foi possède, pour ainsi dire, Dieu en lui-même et peut créer tout ce qu'il veut. C'est ainsi que je comprends le « substantia rerum sperandarum »> . En conséquence, la foi n'a besoin de preuve ni pour elle-même ni pour les autres. Si on lui demande la raison de sa croyance, elle doit répondre : « Je crois parce que je crois » . Elle n'a pas d'autre argument à donner : « Fides argumentum (rerum) non apparentium » . La foi se prouve par elle-même.
Il semble qu'en cherchant l'étymologie du mot « fides », on y trouve ce caractère de puissance créatrice indiqué par le mot « substantia » de saint Paul. Entre « fidere » (avoir la confiance ou la foi) et « fieri » (être fait ou créé) je vois beaucoup plus qu'un rapprochement : c'est pour moi presque une identité. La consonne insignifiante d supprimée, on a « fio » et « fio^ » dans les deux indicatifs actifs; c'est-à-dire, « j'ai la foi » et « je fais » • Le substantif c( fides » et l'impératif « fiât » sortent donc de la même racine; et quiconque, d'après saint Paul çt d'après Dante approuvé par saint Pierre, a la foi, peut prononcer le* « fiât » de Dieu même, assuré qu'il est de créer tout ce qu'il voudra. Ainsi, à mon avis, a fides » n'est rien autre que « fies » diminué de la dentale d, plus ou moins inutile, et « fies » est le substantif radical d'où sont sortis « fidere » et « fieri »• La dentale est parfaitement inutile ici, puisque les Espagnols, qui appellent la foi « fe » , l'ont supprimée, et puisque les Français l'ont également mise de côté. Il y a même ceci d'assez curieux dans notre langue : c'est que si, dans le mot « foi », nous insérons l't entre Vf et l'o, nous avons exactement « fio » , « je fais » , actif non employé du passif dont « fieri » est sorti. — Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il existe un rapprochement de grammaire et par conséquent de sens entre woieiv (« faire ») et m<yTeueiv (« croire »), entre
4. «r Fio > (je fais) n'est que Tactif inusité du passif « fior » (je suis fait), également inusilé, mais dont Tinfinitif a fieri » est d'un très-fréquent usage.
minaxç (« action ») et tci^tk (« foi »); mais je crois bon 'de signaler ce petit sujet d'étude et je m*en tiens au latin.
Ainsi la foi crée le monde futur, le monde qu'elle espère, et même, si elle le veut, le monde présent. A sa volonté, elle ressuscite les morts, elle rend la vue aux aveugles, elle arrête les flots, elle fait remonter les fleuves à leur source, elle suspend le cours du soleil, elle comble les vallées, elle fait marcher les montagnes.
Un cénobite, saint Antoine, reçoit de Dieu l'ordre d'aller chercher
dans le désert un ermite, saint Paul, qui vivait depuis près de cent ans loin
du monde et des hommes. L'ermite allait mourir et Dieu voulait qu'une figure
humaine se montrât à son serviteur du moins au dernier terme de sa vie. Le
cénobite, après plusieurs jours de marche et après avoir demandé son chemin à
un centaure, parce que nul homme ne vivait dans ces parages, finit par trouver
l'ermite caché dans une grotte que fermaient des quartiers de rochers. Le
solitaire refusa d'abord d'ouvrir; puis, vaincu par les prières du voyageur
envoyé par Dieu même, il se montra au cénobite. Après les premières paroles de
bienvenue, ils sortirent tous deux pour aller sur la montagne voisine p^^rler de
Dieu et prendre quelque nourriture. Ils étaient assis au bord d'une fontaine,
lorsqu'un corbeau, le pourvoyeur habituel de l'ermite, apporta dans son bec
deux pains, puisqu'il y avait deux convives. Chaque jour, en effet, le même
oiseau apportait à l'ermite un pain que Dieu lui donnait pour son serviteur.
Pendant leur frugal repas, les deux vieux amis parlèrent de la providence et de
la bonté divine. L'ermite, qui depuis plus de quatre-vingts ans n*avait eu
aucune nouvelle des hommes, dit au cénobite : Mon fils, le monde vît-il encore?
— Oui, lui répond le visiteur, mais i] n'est pas bon. — Et la foi, ajoute le
solitaire, les hommes en ont-ils toujours? — Hélas non ou bien peu, répond le
voyageur. — Oh ! les malheureux, s'écrie le vieil ermite, qui se rappelait les
paroles du Sauveur, les malheureux! s'ils avaient de la foi seulement gros
comme un grain de sénevé et qu'ils disent à cette montagne va te jeter à la
mer, la montagne irait s'y précipiter de suite*. — Il n'avait pas fini de parler
que la montagne obéissante s'ébranla en effet et se mit en marche vers la mer.
Mais le saint la frappa du pied en lui disant : Ce n'est pas à toi que je parle,.
arrête-toi. Et sur-le-champ la montagne obéissante redevint immobife*.
Voilà bien tout un monde, en quelque sorte, créé par la foi et qui vient confirmer le caractère que l'Evangile, saint Paul, les commentateurs, Dante