‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 79 sur 135 · CEINTURE DE SAINTE FOY · texte numérisé non relu

CEINTURE DE SAINTE FOY

Le trésor de Conques possède une ceinture dont nous publions un fragment dans la grandeur de Tobjet même, et qui passe pour avoir appartenu à sainte Foy' en personne. La ressemblance de cette ceinture et de ses ornements avec celles que Ton voit aux statues de femmes sculptées dans le.xiii* siècle aux portails de nos cathédrales, de Chartres surtout, ne peut laisser aucun doute sur la fausseté de cette attribution. Nous croyons cet objet du moyen âge, et nous pensons que les deux mains unies qui sont fixées sur la matière dont il est fait, cuir ou tissu, ont motivé la tradition que nous ne saurions adopter. En effet, l'abbaye bénédictine de Conques avait pour armes, au xvi* siècle, deux mains l'une dans l'autre, « une bonne foi ». Cet emblème se retrouvant sur cette ceinture, qui était peut-être un cadeau de fiançailles , l'attribution en a été faite naturellement à la sainte dont le nom y semblait exprimé par un rébus.

On ne peut voir aujourd'hui de la ceinture primitive que la boucle sans ardillon qui est fixée à son extrémité, et les ornements en argent qui la décoraient et la maintenaient dans sa largeur. Elle a été à différentes époques recouverte de plusieurs épaisseurs d'étoffes de soie brochée, que les ornements en métal ont transpercées, mais si bien cousues les unes par-dessus les autres, qu'il nous a été impossible, avec la meilleure volonté du monde et la plus indiscrète, de soulever la dernière enveloppe, et de reconnaître si la ceinture était de cuir ou d'un de ces rubans d'un précieux travail que les femmes de cette époque était si habiles à fabriquer.

Le ferret en argent qui garnit l'autre extrémité n'offre aucun caractère d'ancienneté, et nous n'avons point jugé nécessaire de le reproduire.

Cette ceinture possède, dit-on, les vertus miraculeuses attribuées d'ordinaire aux reliques des saintes martyrisées pour avoir défendu leur virginité. Elle

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procure la maternité et des couches heureuses aux femmes qui la ceignent tandis qu'on récite certaines oraisons/ Cette croyance s'est perpétuée depuis les temps carolingiens. Nous trouvons, en effet, dans la « Chronique de Conques » , qu'avant le règne de Lothaire (95A) un certain Hugues de Balnes et Angiarde, sa femme, donnèrent deux villages au monastère de sainte Foy afin d'obtenir un enfant légitime par l'intercession de la sainte *.

Une autre ceinture existait-elle à cette époque, que celle existant aujourd'hui aurait remplacée ? Nous ne saurions le dire. Mais nous ne croyons pas que cette dernière soit antérieure au xin* siècle, ce qui ne laisse pas d'être encore d'un âge assez reculé pour la rendre précieuse.

Alfred DARGEL.

4. « ... Ut Deus omnipotens et beatissima sancta Fides donet michi infantem legitimum d« uxore mea Angiardi ». (a Liber mirabilis », Bibl. Imp., 443-^444.)

Sous ce titre : « Les Moines d*Occident, depuis saint Benoit jusqu'à saint Bernard », M. le comte de Mon talembert publie les deux premiers volumes d*un grand ouvrage, qui en aura six, et que nous annoncions déjà en i8&7, dans le sixième volume des « Annales Archéologiques » • Alors, en effet, M. de Montalembert voulait bien détacher de son livre futur un chapitre nnportant que nous avons publié dans ce sixième volume, pages 121-138, sous le titre de r« Art et les Moines » . Aujourd'hui, nous allons extraire du livre qui a paru, du moins en partie, un fragment d'un autre chapitre consacré à la ruine des monastères ; nos lecteurs auront ainsi, à treize ans d'intervalle, la naissance et la mort de l'art dans les couvents. La naissance, ce sont les moines euxmêmes qui l'ont en partie provoquée; la mort, c'est aux laïques, à la Réforme et à la Révolution qu'il faut surtout l'attribuer. Au lieu de donner un article d'appréciation sur l'œuvre de M. de Montalembert, il nous a paru préférable d'extraire de cette œuvré même le chapitre qui rentrait plus spécialement dans notre cadre : le meilleur moyen de louer notre éloquent et savant ami, c'est de le faire connaître et de le citer. Ce chapitre fait partie de l'Introduction, qui n'a pas moins de 292 pages, et qui se divise ainsi :

Origine de cette œuvre. — Caractère fondamental des institutions monastiques. — De la véritable nature des vocations monastiques. — Services rendus à la chrétienté par les moines. — Le bonheur dans le cloître. — Griefs contre les moines. — La richesse monastique. — Le relâchement et la décadence. — La ruine. — Le vrai et le faux moyen âge. — De la fortune de ce livre.

M. le comte de Montalembert déclare, et il le montre amplement dans le chapitre consacré au relâchement et à la décadence des moines, que son livre n'est pas un panégyrique, mais une histoire. Ce n'est pas un éloge continu, où le mal est dissimulé et le bien seul mis en lumière, mais une narration impartiale où le vice, quand il y a vice, est étalé comme la vertu. Cette

honnêteté, qui fait la gloire de l'historien, nous engage à soumettre une observation à M. de Montalembert.

Les moines des xvii* et xviii* siècles ont rendu les plus grands services à rérudition, à Thistoire, ^ la poésie, en exhumant des bibliothèques, des dépôts d'archives, des collections particulières et tout à fait privées, une foule de documents qui auraient péri, avec tout le reste, dans nos guerres religieuses et politiques, à supposer que l'ignorance, l'indifférence et le mépris n'eussent pas suffi pour cette besogne de ruine. Mais, tandis que les Ordres religieux restauraient les plus vieux parchemins et rendaient la vie, avec la lumière, aux paperasses les plus exténuées, ils démolissaient les plus anciens, les plus vénérables, les plus beaux monuments : ils abattaient les églises et les cloîtres, ils brisaient les statues, ils cassaient les vitraux. Il est vrai qu'ils remplaçaient le vieux par du neuf : les cintres romans et les ogives du xm* siècle par des cintres à la Louis XIV et des anses de panier à la Louis XV, les statues par des moulures et des palmettes antiques, les vitraux historiés et de couleur par des verres plats et blancs. Double misère, et je dirai même double crime : on détruisait une œuvre de prix et d'art pour y substituer une chose ignoble et vile; on troquait un chêne contre un brin d'herbe. Assurément les Actes des saints, les Analectes, les Anecdotes, les Annales, les Spiciléges, les Trésors, les Collections plus ou moins « amplissimes » ont leur mérite ; mais les abbatiales de Saint-Remi de Reims et de Saint-Ouen de Rouen, les basiliques de Saint- Waast d'Arras et de Saint-Éloi de Noyon, les cloîtres d'Issoire en Auvergne et d'Hautvillers en Champagne, avaient bien aussi leur valeur, et les avoir remplacés par des églises qui ne valent pas Saint -Sulpice de Paris, et des palais qui sont inférieurs à la mairie de Reims, c'était changer ses diamants pour des verroteries. Je félicite les bénédictins de Saint-Germaîn-des-Prés d'avoir publié le « Monasticon Gaîlicanum » * ; mais je leur en veux d'avoir détruit une partie de leur ancien monastère pour y substituer un grand cloître dorique et cette construction de l'Abbaye, qui ne vaut guère mieux , comme architecture , que les lourds bâtiments de la place Royale de Paris.

Il ne faut pas croire que la Réforme et la Révolution aient fait tout le mal et opéré toutes les destructions; M. le comte de Montalembert, qui a écrit des chapitres si éloquents et si justement indignés contre le vandalisme du clergé, sait bien que Ta besogne avait été préparée par les moines eux-mêmes/ et nous

4. C'est, il faut en convenir, un recueil de gravures bien mauvaises. Ces misérables dessins, de la fin du xvii'' siècle, ressemblent à ceux que j'ai rapportés du mont Athos et qui ûgurent ou phitdi défigurent les monastéreB de la Sainte-Montage.

espérons qu'historien et non panégyriste de TOrdre Monastique, il saura rendre à César ce qui appartient à César, et des destructions lamentables, irréparables et très-nombreuses aux moines de tous les Ordres, surtout aux bénédictins : a suum cuique » .

Dans les premières pages de son chapitre intitulé « la Ruine », M. de Montalembert énumère les caractères principaux du volcan redoutable qui a tout englouti sans aucun discernement. « Ce n*est pas seulement dans les villes, dans les grands centres de population, au contact des grands courants de la vie moderne, que la destruction s'est donnée pleine carrière : elle a été fouiller les forêts et les déserts pour y chercher ses victimes. Aucune solitude ne s*est trouvée assez profonde, aucune montagne assez abrupte, aucune vallée assez reculée pour lui dérober sa proie... Comme si ce n'était pas assez d'une telle iniquité pour crier vengeance à Dieu, il a fallu que le forfait fût aggravé par tous les détails, par toutes les circonstances de son exécution. On cherche en vain dans l'histoire le souvenir d'une dévastation plus aveugle et plus brutale. Quel honnête homme ne frissonnerait à la vue ou à la seule pensée de cette vaste et impitoyable ruine, de cette désolation universelle, de ces débris qui gisent encore autour de nous, lugubres, informes et souillés? Dans quelle invasion de barbares vit-on jamais anéantir et dévorer à la fois tant de monuments admirables, tant de souvenirs populaires, tant de trésors d'art et de poésie, tant de ressources pour la charité publique et pour les plus pressantes nécessités des peuples?...

a Et cependant, dans cette Europe, déjà trop déshonorée par les ravages de la Réforme et de la Révolution française, cette ignoble besogne s'est encore poursuivie et propagée depuis le commencement de notre siècle... Le fils de Marie-Thérèse avait supprimé dans ses États cent vingt-quatre monastères et .confisqué leurs biens, évalués à plus de deux cent millions de florins. Mais, de notre vivant, on a calculé qu'en cinq ans de temps, entre 1830 et 1835, trois mille monastères avaient disparu du sol de l'Europe » : notamment deux cents en Pologne, trois cents en Portugal, un nombre non encore compté en Espagne. — Après cette lamentable énumération, M. de Montalembert ajoute :

« Pour anéantir ainsi en masse les vénérables retraites qui avaient servi, pendant tant de siècles, d'abri aux monuments les plus précieux et de sanctuaire aux plus chers souvenirs de toutes les nations de la chrétienté, il fallait professer et pratiquer le mépris de tout ce que les hommes avaient respecté et aimé jusque-là. On n'y a pas manqué. Pour mieux atteindre les hommes et les choses de Dieu, les profanateurs des monastères n'ont pas reculé devant la

crainte d'outrager la gloire, Thérolsme et les saintes traditions qui font la vie et rindépendance des peuples. Ce que la république athée osa en France, sous la terreur, la monarchie protestante l'avait déjà commis en Angleterre. Henri IV et Louis XIV ne furent pas les premiers rois dont les dépouilles aient été souillées et dispersées par les ravageurs de cloîtres. Le corps du roi Jacques IV d'Ecosse, tué en défendant sa patrie *, fut déterré et décapité par les ouvriers, lors de la confiscation, par Henri VIII, de l'abbaye où sa noble dépouille avait été portée ^. Les ossements d'Alfred le Grand ne furent pas plus respectés, lorsque les derniers débris du monastère qu'il avait fondé pour lui servir de sépulture * furent rasés pour faire place à une prison. Les gloires les plus populaires n^ontpas plus trouvé grâce que les plus obscurs cénobites. Ni Richard Cœur de Lion, ni Blanche de Castille, n'ont pu protéger Fontevrault ou Maubuisson contre le sort commun.

(( Les preux qui dormaient sous la garde des moines ont eu le même destin que les rois. Les cendres du Cid ont été enlevées au monastère confisqué de Saint-Pierre de Cardenas, oii il avait choisi d'avance son tombeau, où il avait laissé sa Ghimène en partant pour Texil, lorsqu'ils se séparèrent « comme l'ongle se sépare de la chair ^ » . Le magnifique couvent que Gonsalve de Gordoue avait fondé à Grenade pour les Hiéronymites a été changé en caserne, l'église en magasin, et l'épée du grand capitaine, naguère suspendue devant le maître-autel, en a été décrochée et vendue à Tencan ^.

« Les malheureux n'ont pas même su épargner les souvenirs de l'amour humain, épurés par la paix du cloître, par les prières des moines, mais que la barbarie éclairée de nos jours a confondus, dans son brutal aveuglement, avec les reliques de la foi et de la pénitence. La tombe d'Héloïse a été brisée au Paraclet, comme celle de Laure chez les cordeliers d'Avignon ; et le corps d'Inès de Gastro, confié, par l'implacable douleur de Pierre le Gruel, aux fils

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