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a le mérite de montrer nettement Toffice du calice qui se voit aux mains des représentations de la Foi : au portail de la cathédrale d'Amiens; au tombeau de Charles Hémard, évéque d'Amiens (mort en 15&0), dans la même cathédrale; à la façade de Thôtel de ville de Mulhouse (1552) ; au bas-relief du musée de l'hôtel de Cluny (1555) ; à la fontaine Saint-Laurent, à Nuremberg (1589) ; h la maison du duc de Brabant, sur la grande place de Bruges (1600); en Italie, au campanile de Santa-Maria-del-Fiore (1330), à Florence; au tombeau de saint Pierre-Martyr (1338), à Milan; sur un ivoire italien de M. E. Hawkins (1350?); au tombeau en marbre blanc de Pietro Ricci, archevêque de Pise, mort en 1418, dans le Campo-Santo de Pise ; au tombeau en bronze du pape Sixte IV, exécuté en 1493 par Antonio Pollajolo.
Le calice est seul ou surmonté d'une hostie. Cette hostie est très-évidente au bas-relief du musée de Thôtel de Cluny, au tombeau de l'archevêque Ricci, de Pise, au portail sud delà cathédrale de Como, ainsi qu'aux peintures murales de la cathédrale d'Albi (1510-1513). Le calice que tient la Foi, sur le tombeau du pape Sixte IV, n'est pas surmonté de l'hostie, mais il est couvert de la patène où probablement l'hostie est étendue.
L'Église ou le Temple. — La Foi est une vertu surtout ecclésiastique; elle vit dans l'église ou plutôt elle constitue l'église, et il était tout naturel de lui donner pour attribut le monument qu'elle bâtit et qu'elle habite. La miniature d'un manuscrit d' Aristote , que possède la bibliothèque municipale de Rouen, offre une Foi ayant sur la tête, en surcroît de coiffure, une petite église de style ogival. Une église de ce genre est portée à deux mains par une femme, sur un triptyque en ivoire du xiv* siècle, qui appartient à Mgr Delamâre, évêque de Luçon. Il est vrai que cette femme représente la personnification de l'Église plutôt que celle de la Foi ; mais souvent les deux personnages symboliques se confondent, car ils ont les mêmes attributs, la croix et le calice , et d'ailleurs , derrière cette femme du triptyque , saint Pierre, l'apôtre de la Foi, comme Dante le proclame , est debout tenant le livre des Évangiles et les clefs. La Foi des stalles de la cathédrale d'Auch et de Saint- Bertrand de Comminges tient une église à la main droite. A Bruges, rue Préaux-Moulins, une maison^ datée de 1657 et numérotée A 6-90, offre dans son pignijn'une Fei, voile sur la tête, assise sur un cartouche. De sa main gauche, qui est cassée, cette Foi tenait probablement un calice; mais du bras droit, qui est intact, elle entoure un petit temple circulaire, à pans.
La Baguette ou le faisceau de Verges. — Attribut très-rare et que je ne comprends pas bien. Si cette baguette où verge est un sceptre fleuri comme
ICONaGRA?aiE DE LA TOI. '. M9^
celui de laToi, dans Saint-Marc de YeniseV à.la bonne heure; la Fol est une espèce de reine qui guide les autres Vertus. Je comprendraiis ainsi là baguette. que la Foi tient à la main au .bénitier de naarbre de San-Giovannî-for-Ciltà» à Pislojâ ; mais le faisceau de verges que le génie de la.Foi tient sur le basrelief du porche occidental de Saint-Sulpice de Paris^ quelle en est la signifi- Qatioa? Est-ce à dire que l'incrédule ou Thérétiqua doivent passer psLr les armes et être battus de verges comme les anciens, criminels à Rome ?. Je a'en. sais rien^ et je ne trouve aucune explication à un si étrange attribut. ' Là TiARB. — > En Italie surtout, on a confondu la Foi avec la Religion, avec! rËglise» et .on lui a donné la tiare qui est l'attribut du ps^e; le pape,, c'est la religion vivante, c'est l'Église faite homme» C'est ainsi que Giotto a peint la. Foi à l'Arena de Padoue, tandis qu'à la Ragione de la même ville, il figurait la Religion sous les traits d'une femme coiffée de la tiare à une couronne, la. main droite armée du sceptre, la main gauche portant le globe du monde.. Assise sur un trône dont les bras sont faits avec les aigles dé l'empire, elle a la tête ornée de rayons qui lui font un. nimbe comme aux saints. Cette Religion de la Ragione et cette Foi de l'Arena sont évidemment les deux sœurs.
Le Voile et le Bandeau. — Le voile couvre fréquemment la tête de la Foi ; mais, aux époques anciennes, au lieu d'être rabattu sur ses yeux, il s'arrête à la ligne supérieure de son front. Au moyen âge, la Foi voit clair ; elle a les yeux tout grands ouverts et elle tient assez souvent un cierge à la main droite pour ajouter à sa vue naturelle une lumière surnaturelle ou du moins extérieure. Les théologiens et les artistes, qui l'ont armée d'un crible, ne lui auraient pas bouché les yeux. Dans ces derniers siècles, on a proclamé qu'il fallait croire, aveuglément, et l'on a, en conséquence, rabattu le voile suc la figure de la Foi ; on a. même été jusqu'à lui nouer un épais bandeau sur les yeux. J'ai déjà protesté contre une pareille représentation, attentatoire à la raison humaine, et, comme je ne fais ni philosophie ni théologie dans les « Annales » , je ma contente de renouveler ici cette protestation et d'avoir blâmé Giotto qui, dans sa chapelle de l'Arena, fait fouler aux pieds par sa Foi, coiffée de la tiare, les sciences philosophiques et mathéihatiques ^.
4 . Je m'honore d'être, sur cette question particulière de la foi, Thumble allié de l'un des plus feimes catholiques de notre pays et de notre temps. Je prends donc, dans les « Moines d'Occident» de M. le comte de Montalemhert, volume i*', Introduction, page cglxxxiii, le passage suivant que j'aurais voulu, si je l'avais pu, écrire le premier; mais je le reproduis, du moins, comme un écho répète une phrase nette^ sonore et sympathique :
c Le mérite des défenseurs de la cause ca(;holique est trop souvent prisé d'après des oracles qui*
CoDUUB DU YtesHBiiT. •— J*ai parlé bien des fds de ce triomphe de Jésus-Christ ou de la religion que Dante décrit au chant vingt-neuf du a Purgatoire », dans sa « Divine Cbmédie »• Le char qui porte le triomphateur est escorté à gauche par les quatre Vertus cardinales, à droite par les trois Vertus théologales ;
« Autour de la roue droite , trois femmes s*en venaient dansant en rond ; Tune si rouge que, dans le feu, à peine eitt-elle été vue. L'autre était comme si ses chairs et ses os eussent été faits d'émeraude. La troisième semblait de la neige nouvellement tombée. Elles paraissaient guidées tantôt par la femme blanche, tantôt par la femme rouge , et, sur le chant de celle-ci , les antres avançaient ou lentes ou rapides. »
La femme rouge comme le feu est la Charité; la verte émeraude est rSspérance ; la femme blanche comme la neige nouvellement tombée est la Foi. L'Espérance se laisse conduire tantôt par la Foi, tantôt par la Charité, et semble rester toujours au milieu. Ces couleurs symboliques sont bien en effet celles qui conviennent aux trois Vertus : le blanc du ciel à la Foi, le vert de la terre à l'Espérance, le rouge du feu à la Charité. Comme les théologales portent ordinairement deux vêtements, une robe et un manteau, on pourrait, en faisant blanche la robe de la Foi, teindre son manteau en bleu. Je m'étonne que le moyen ftge, qui s*est laissé dominer plus qu'il n'aurait dû par les symr bolistes, même les plus déraisonnables, comme Guillaume Durand, par exemple, et Jean Beleth, n'ait pas, dans une question aussi importante^ réglé la couleur des Vertus, Il faut le dire, le moyen Age entier a laissé les artistes flotter à tout vent.
L'abbesse Herrade de Land^rg, dans 1' « Hortus deliciarum » qu'on lui attribue ^ ^ au « Rhythmus de duodecim preciosis lapidibus » , s'd)stine à donner le vert à la Foi :
infligent volontiers à tout ce qui ne reconnatt pas leur autorité la note infiaimante de libéra«lisme, de rationalisme et surtout de naturalisme. -* Cette triple note m'est acquise de droit. Je serais surpris et même affligé de n'en être pas jugé digne, car j'adore la liberté qui seule, à moa sens, assure à la vérité des triomphes dignes d'elle : /0 Hem ia raison pour Cotftitfe ra» cannaMsante de la foi, non pour $a victime asservie et kutniliée : enfin, animé d'une foi vive et simple dans le surnaturel, je n'y ai recours que quand FËglise me l'ordonne on quand toute explication naturelle à des faits incontestables fait défaut »•
Les « Moines d'Occident » n'avaiem pas «leore para lorsque eet article sur riooMgitpliie de la Foi était écrit et ceospoeé à rimpriiMrie. Le passage qui précède retentit donc eu noi comma l'éloquente expression de ma propre pensée et j'ai dû ouvrir ma petite prose aichéologiqae pour y enchâsser cette rive lumière.
4 . Ce n'est certainement pas, quoi qu'on dise, Herrade de Landaberg qui a compoaé r c Horliis deliciaruai », ee ptécîeux et stogniftqû» mMuacrit que possède aiqonrd'lMi la BibliotlièqQe mil-
ICONOGRAPHIE DE LA FOI. 2ftl
laspis, colore viridi, Yirorem prœfert 6dei , Qaœ in perfectis omnibus Nunquam marescit penitus ; Gujus forti prsesidio Resistitur diabolo.
« Le jaspe, par sa couleur verte, apporte de la verdeur à la Foi.^Dans tout ce qui est bien, la Foi ne se fone jamais entièrement; par son aide puissante, on résiste au diable ».
Tai dit que Tabbesse Herrade ou du moins son manuscrit s'obstinait à attribuer le vert à la Foi. Dans la même poésie sur les pieriw précieuses, elle ajoute :
Smaragdus virons nimium Lumen dat oleaginnm.
Fides est integerrima, Ad omne bonum patula ; Quœ nunquam scit deficere A pietatis opère.
ft La très-verte émeraude donne une lumière d'olive. C*est la Foi eomplétemeni intacte, ouverte à tout bien, et qui ne sait jamais abandonner une œuvre de piété ».
Faites donc maintenant de la symbolique entre Dante et Herrade ! A la mosaïque de Saint-Marc de Venise, la Foi porte une robe verte richement ornée et une écharpe blanche ; c'est un compromis entre le poète florentin et l*abbesse alsacienne. A la cathédrale d'Albi, aux peintures de la voûte de la neuvième travée, en partant de la tour, la Foi , couronne en tête, croix à la main droite^ calice surmonté d*une hostie à la main gauche, est vêtue de blanc; mais TEspérance, sa voisine, également couronnée, est également habillée de blanc. Ces peintures sont de 1510-1513. A la même époque, le miniaturiste du manuscrit d'Aristote, que possède la Bibliothèque municipale de Rouen , donnait à la Foi une robe violette et un manteau bleu sale. A Saint&-Marie-Majeure de Florence, la Foi, qui date du xv* siècle, est tout de rouge habillée, robe et manteau. Enfin l'émail de Saint-Ghislain, contempo^ rain d'Herrade et antérieur de cent cinquante ans à Dante, donne à la Foi un nimbe bleu et rouge, une coiffure bleue ombrée de blanc, une robe bleue nuancée de vert. Bleu, rouge, blanc et vert, c'est presque l'arc-en-ciel. Que les symbolistes s'en tirent comme ils pourront; quant h moi, je m'en tiens à Dante , mon noble et illustre poète» et , comme lui, je ferai toujours la Foi
nicipalé de Strasbourg. Ce livre, encyclopédie véritable, est un recueil de faits et de pensées, de prose et de poésie, qui ataieiit cours Men avant Herrade ou de son temps, et qu'elle a compilés ou fait compiler de tous côtés»
2h^ ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
blanche comme la neige nouvellement tombée. D'ailleurs, en suivant le Dante, je partage Topinion de Tantiquité, ce qui, du moins en ceci, ne me déplaît pas trop. Les poëtes païens, en effet, représentaient la Foi sous la figure d'une jeune fille habillée de blanc. Les prêtres et les sacrificateurs voués à son culte portaient aussi des vêtements blancs, et sur les autels de leur jeune déesse, que le sang ne devait jamais rougir, ils faisaient ordinairement couler le lait de brebis blanches *.
Lb Patriarche Arrahah. — Nous avons vu qu*au tombeau du cardinal Erard de la Marck, évêque de Liège, Mahomet était considéré comme Tadversaire direct de la Foi ; son champion le plus intrépide, au contraire^ fut le patriarche Abraham. Dans son « Épitre aux Galates » , chapitre m , saint Paul dit : « Abraham crut à. Dieu et sa foi lui fut imputée à justice. Sachez donc que les enfants de la foi sont les enfants d'Abraham et seront bénis avec lui^. n Dans son « Épître aux Hébreux », au chapitre xi, où saint Paul donne cette définition de la foi que nous avons reproduite et commentée plus haut, Abraham, avec Abel, Henoch et Noé, tient la tête de ces fidèles de foi énergique au milieu desquels l'apôtre fait figurer Isaac, Sara, Jacob, Joseph, Moïse, Rahab la courtisane, Gédéon, Barac, Samson, Jephté, David, Samuel et tous les prophètes. Abraham, pour saint Paul, est comme la Foi incarnée. Cette doctrine est sculptée, pour ainsi dire, à. la porte occidentale du baptistère de Parme, construit en 1196. On y voit la Foi, couronne en tête, habillée d'une longue robe plissée à. petits plis et d'un manteau qui lui serre la taille. Elle trône sur un siège en X, dont les bras et les jambes sont faits avec des têtes et des pattes de lion. Cette femme tient et élève de chaque main une fleur à large corolle du milieu de laquelle émerge un petit buste. A la droite, ce buste est celui d'une jeune fille, tête nue, à longs cheveux, et qui figure la Paix ^. A la gauche , c'est un buste semblable et qui représente cette Justice
4. n paratl qu*Ënée éleva un temple à la Foi sur le mont Palatin. Dans nos temps chrétiens, la Foi eut aussi un culte ou du moins des fidèles tout à fait spéciaux. A Tépoquè des croisades, contre les Albigeois, des gentilshommes milanais, encouragés par les enfants de saint Dominique, s'associèrent pour protéger la religion et s'appelèrent les « Chevaliers de la Foi de Jésus-Christ et de la Croix de saint Pierre ». En 4229, Guillaume I*' de Béam institua, sur le modèle des Hospitaliers de Jérusalem et des Templiers, un ordre militaire et religieux des « Chevaliers de la Foi et de la Paix ». En 4820, une « Armée de la foi s était assez bien organisée en Espagne, et les « Sanfédistes » sont to^iours vivants en Italie.
2. « ... Abraham credidit Deo, et reputatum est illi ad justitiam. — Gognoscite ergo quia qui ex fide sunt ii sunt filii Abrahs. — Igitur qui ex fide sunt benedicentur cum fideli Abraham )». ^ « Ad Galatas », m, 6, 7, 9.
3. Cette Foi, qui tient la Paix à la main droite, rappelle ces « Chevaliers de la Foi et de la Paix », créés en 4229 et dont je viens de parler.
ICONOGRAPHIE DE LA tOU 243
que Dieu imputa au patriarche Abraham en récompense de sa foi* En légende^ pour expliquer ce petit tableau, sont gravés sur la pierre -les deux vers qui «uivent :
Hac • Habraam • Xpo • placvit • virtvte* probatvs Levé • ivsticia « pax • dextre • consociatvr.
« Abraham plut au Christ par cette vertu (la Foi) à laquelle est associée la Justice à gauche et la Paix adroite ^ ».
Abraham est donc le représentant le plus éminent de la Foi , comme Job Test de l'Espérance, et Ton peut rencontrer, ailleurs qu'à Parme, le patriarche escorté de la Foi comme de sa compagne habituelle.
L'Aigle. — L'aigle, que j'ai revendiqué pour la Justice, au nom de Dante et des idées impériales et gibelines, appartient surtout à la Foi ; c'est son complément, son attribut zoologiquci comme le lion est l'attribut de saint Marc et le bœuf celui de saint Luc.
Entre les qualités dont le moyen âge s'est plu à. combler l'aigle, la puissance du regard est une des plus inaportantes, et les « Bestiaires » en racontent des merveilles. Non-seulement l'aigle monte dans le ciel, au-dessus des nuages, pour aller voir le soleil en face et de près , mais, pour s'assurer que ses petits sont bien à lui, sont bien des aiglons, il les oblige à regarder l'astre lumineux. Ceux de ses « poussins » qui considèrent le soleil sans sourciller, il les tient
pour légitimes ; les autres, il tes abandonne comme bâtards :
Quant li pucin seroient grant Anceis qu'il fuissent ben volant, Les portereltJa sus en Teir Contre le rai, contre Tescleir Del soleil quant miels raéreit.
Celui qui oen esgardereit
Le rai del soleil sans cillier, Ameroitr-il et tendroit cher.
A celui qui n'avroit vigur D'esgarder contre la luur, Comme avoltre le guerpiroit; Jà plus ne s'en entremetroit *.
Mais le soleil, c'est l'image visible de Dieu dans le monde ; le regarder en ^ce, sans sourciller, c'est Tegarder Dieu lui-même sans baisser la vue. Lire dans le soleil, suivant l'expression populaire, c'est lire dans l'œil de Dieu; c'est connaître la nature divine et s'assurer de ses volontés. La Foi ne fait pas autrement : elle vole au ciel, pour ainsi dire, apprend à connaître Dieui à.
4 . J*ai fait remarquer, bien des fois déjà, qu'au moyen âge le Christ absorbe souvent en lui Dieu et la Trinité tout entière. D*ailleur&, d'après le « Credo », la création est attribuée à Jésus- Christ, c'est-à-dire spécialement au Verbe, « per quem omnia factasunt ». — En Italie, on aime ^ figurer ainsi une grande Vertu tenant dans la main droite et la main gauche, ordinairement au milieu d'une fleur ou d'un médaillon, une Vertu secondaire ou complémentaire. La coupole de rAscension, à Saint-Marc de Venise, en offre de beaux et curieux exemples.
t. c Mélanges d'archéologie a, par les PP. Cahier et Martin, .volume u, « Bestiaires », p. 167.
2hh ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
exécuter et faire exécuter ses ordres» On comprend donc pourquoi Taîgle est le symbole de la Foi, et pourquoi, au lieu d'aveugler la Foi, au lieu de lui rabattre son voile sur le visage et de lui bander les yeux, on devrait, au contraire, lui aiguiser la vue et lui faire regarder le soleil en face. C'est à la Foi surtout qu*il faudrait appliquer ce beau vers d'Ovide :
JUS8IT BT ERBGT08 AD SIDERA TOLLBRB VULTUS.
Aux xir-xiu* siècles, on voit souvent, comme dans les vitraux de la cathédrale de Lyon, l'aigle emportant ses petits vers les rayons du soleil pour éprouver leur nature. Plus tard, c'est assez rare. Cependant à Bruges, dans Téglise cathédrale de Saint-Sauveur, chapelle du fond de l'abside, on voit des bas-réliefs en marbre blanc, qui paraissent dater du xvii* ou même du xviii* siècle seulement. Sur l'un de ces médaillons, un aigle excite un de ses aiglons à voler et à regarder le soleil, tandis qu'un autre de ses petits, le bâtard sans doute, l'avorton, l'a avoltre », comme dit le « Bestiaire », reste honteusement dans le nid. En légende est écrit :
ELEVAT UT TENTBT.
L'aigle saisit son petit, le véritable aiglon, avec la serre droite, et l'élève en face du soleil qui rayonne dans les nuages.
Nous verrons que les deux autres vertus théologales, l'Espérance et la Charité, sont complétées elles-mêmes chacune par un oiseau qui lui sert d'attribut symbolique.
Avec Taigle finit à peu près la longue liste des attributs donnés à la Foi, et qui servent à la distinguer de toutes les autres vertus. Quant aux recommandations principales que la Foi adresse aux fidèles, les voici inscrites sur les pierres de la « Tour de la sagesse * », à l'assise qui lui est consacrée :
CEEDB IN DEUM. — AMA SANGTAM ECCLESIAM. — HONORA EVANGELIUM. — GREDE BUCHA- RI8TI2E. — VENERARE SAGRAMENTA. — OBSERVA MANDATA. — TENE PROMISSA BAPTI8M1. — 8U8GIPE VNCTIONEM. — SERVA FI DEM GONJUGUM.
Le « Ama sanctam Ecclesiam » rappelle ces figures de la Foi qui portent une église sur leur tête ou dans leurs bras. Le « Honora evangelium » fait
4 . Cette tour est figurée dans plusieurs manuscrits dont les plus anciens paraissent dater de la fin du xiii* siècle. Elle aurait été inventée par un archevêque de Trêves ou de Trévise, du nom de frère Jean. Nous y prendrons les commandements imposés par TËspérance et la Charité, comme nous venons de transcrire ceux de la Foi. Maillard de Chambure, garde des archives de Bourgogne, m'en avait envoyé, quelque temps avant sa mort, un calque colorié d'après lequel j^ai transcrit et je transcrirai ces prescriptions des vertus.
ICONOGRAPHIE DE LA FOI. ik5
comprendre la Foi qui tient un livre. Le « Crede Eucharistise » explique le calice et Thostie si fréquemment figurés comme attributs de la Foi. Quant au « Serva fidem conjugum >>, il pourrait être complété par la prescription de garder la parole donnée à n'importe qui et pour n'importe quoi. A Bruges, à la maison de la rue des Pierres, numérotée D 22-lb et datée de 165&, au lieu de la Foi personnifiée dans une femme, on voit deux mains qui sortent de la porte de deux maisons et qui tiennent ensemble la poignée d'un glaive nu^ pointe en l'air. Cette Foi n'est rien autre qu'une alliance, qu'une ligue contre l'ennemi commun ; elle rappelle ces deux mains qui se serrent amicalement et qu'on nomme, en blason, une « Foi », une « Bonne-Foi »» Encore aujour*^d'huiy le vendeur et l'acheteur concluent un marché de bonne foi en topant, c'est-à-dire en se frappant ou en se serrant mutuellement les mains.
Ici s'arrête l'iconographie de la Foi ; mais , avant d'épuiser la liste des vertus cardinales et théologales, en terminant par l'Espérance et la Charité, il ne sera pas inutile assurément d'appeler l'attention des lecteurs sur la planche mise en tête de cet article. Les Vertus et leurs attributs, déjà connus ne s'en fixeront que plus solidement dans notre mémoire et ce qui nous reste à dire ne s'en éclairera que mieux.
Dans les théâtres, à la fin d'une pièce nouvelle, les acteurs se rangent ordinairement en ligne, près de la rampe, pour recevoir les applaudissements qu'ils espèrent. Dans notre plaiiche, s'alignent ainsi les quatre vertus cardinales, que nous connaissons et les trois vertus théologales dont la Foi nous est connue en partie, pour parader et se faire embrasser de nous du même regard. A la manière dont elles portent les attributs qui les surchargent, la comparaison que je viens d'en faire avec des acteurs n'est pas absolument inconvenante. La Foi, la première à gauche, pour laide qu'elle soit, ne manque pas de simplicité; mais la Charité, la Tempérance, la Force et surtout l'ignoble Justice ne ressemblent pas mal à des bateleurs de place publique. Du reste la trivialité de ces personnages et le mauvais goût de cette composition nous importent peu. L'intéressant pour nous, et rien n'est vraiment plus curieux, c'est de voir d'un seul coup d'œil les sept Vertus ainsi chargées de leurs attributs.
L'ordre où elles se présentent, de gauche à droite, est celui-ci :
Foi. — Espérance. — Charité. — Tempérance. — Justice. — Prudence. — Force.
Cet ordre n'est guère qu'un véritable désordre : il aurait fallu placer les théologales à droite, devant les cardinales. Ou bien, si l'on voulait suivre l'ordre des processions, qui consiste à mettre l'inférieur en avant et le supé- XX. 82
rieur à ta fin, on aurait dû reculer la Charité, la souveraine des sept Vertus en général et des trois théologales en particulier, jusqu'à la place usurpée par la Foi. Mais la miniature d'où cette gravure est prise date de la fin du XV* siècle, c'est-à-dire de Taurore de la renaissance, qui n'y regarde pas de si près. Suivons donc l'ordre que la fantaisie nous impose.
La Foi. — Bonne religieuse dont la tête est légèrement penchée-, en robe de dessous blanche, en robe de dessus d'un bleu presque noir, en guimpe et voile blancs; elle porte sur sa tête une petite église, une chapelle ; à la main gauche, un livre tout grand ouvert, lumineux et rouge à l'écriture, vert, à la tranche; à la main droite, un cierge de cire jaune, allumé d'une flamme rouge. Sans sa robe foncée de dessous, qui est malheureusement la plus apparente , elle aurait la couleur de la neige nouvellement tombée que Dante lui demande.
L'Espérance. — C'est une paysanne, celle-là, une Cauchoise à haut bonnet, plutôt qu'une religieuse. Robe rouge à revers bleus, serrée à la taille par une ceinture verte et or; pièce de poitrine bleue, bonnet blanc. Sans le vert de son étroite ceinture, rien ne rappellerait la couleur de Témeraude que Dante lui a vue et que le vrai symbolisme lui voudrait. En guise de piédestal, une cage où est emprisonné un petit oiseau jaune, à tête rouge, espèce de métis du chardonneret et du serin, qui « espère » obtenir bientôt sa liberté. Sur la tête de la Vertu, un petit vaisseau flottant vers le port, à voile repliée. A la main gauche, une ruche où l'on espère que les abeilles feront du miel excellent et abondant. A la main droite, une bêche et trois faucilles. Tune pour enfouir les semences et déterrer les légumes, les autres pour scier Therbe des prés et les céréales des champs.
La Charité. — Une jeune femme de famille bourgeoise et même noble. Robe ou plutôt jupe d'un bleu violet, surcot d*un bleu clair à hanches d'hermine. Tête nue, cheveux jeunes et longs, retenus par un bandeau noir. Sous les pieds, un foyer, une sorte de four tout allumé. Sur la tête, le pélican qui se perce le cœur et nourrit deux petits de son sang. A la main gauche, le chiflre de Jésus-Christ, IHS, tout rayonnant de flammes d'or. A la main droite, un cœur rouge comme le feu. Des pieds aux mains et à la tête, on sent ici monter l'ardeur de la Charité. Aussi cette robe et ce corsage bleus auraient dû s'empourprer de rouge comme l'est cette robe de l'Espérance qu'il aurait fallu, au contraire, entièrement teinte en vert. Où est donc le symbolisme ?
La TEMPéRANCE. — Je suis bien aise qu*on l'ait mise en tête des cardinales; mais on a eu le tort de déplacer les trois autres. Le caractère de la Tempe-
rance, nettement tranché sur ce dessin, est la modération dans la promptitude. Elle se dresse sur les ailes rapides d'un moulin à vent et des éperons sont attachés à ses chaussures ; mais elle se met un frein à la bouche et elle se coiffe d'une horloge qui ne doit marcher qu'avec poids et mesure. A la main droite elle tient comme une espèce de binocle, pour, myope ou presbyte et si ce n*est les deux à la fois, voir mieux de loin ou de près. A l'époque de cette miniature, on venait d'inventer les lunettes et je crois bien que c'est un vrai binocle que tient notre Tempérance. Robe de dessous violette à points d'or, robe de dessus bleu-clair à revers blancs; tête nue. Pas plus qu'aux autres Vertus je ne vois de symbolisme dans ces couleurs et dans ce costume. Est-ce un homme, est-ce une femme? Pour une femme, les vêtements sont un peu courts et les éperons des chaussures ne conviennent guère. Pour un homme, le cou est un peu trop ouvert, comme à la Prudence, et les cheveux trop longs. D'ailleurs il n'existe pas un seul exemple de Tempérance faite homme.
La Justice. — Voilà une vraie saltimbanque et jouant de l'épée à la main gauche, comme si elle paradait sur une place publique ! Cependant elle est debout sur un lit, sur ce Ht de justice que tenaient nos souverains quand ils voulaient faire enregistrer un édit. Le lit est tout rouge, comme la robe d'un président de cour d'assises; l'oreiller, posé sur le traversin, est violet lacé de blanc. A la ceinture de cette Justice pend une balance comme on en voit quelquefois aux marchandes de quatre-saisons. A la main gauche, l'épée en équilibre sur la pointe et avec quoi elle semble faire des tours; à la droite, l'épée comme on la tient d'habitude. Grosse face de virago. Tête nue et à cheveux pendants, cerclés d'un bandeau noir. Robe verte, comme je l'aurais voulu à l'Espérance, serrée d'une ceinture rouge. C'est la seule qui ne porte rien sur la tête.
La Prudence. — Elle est religieuse, celle-là, au moins autant que la Foi. Robe violet-gris, manteau bleu-clair, voile blanc d'où s'échappent les cheveux. A la main gauche, le crible qui convient surtout à la Foi, mais qui ne va pas mal non plus à la Prudence : le « prud'homme » en effet s'attache avec soin à discerner le vrai du faux, à séparer le mal du bien; pour ne pas s'enferrer, il doit « cribler » les intentions des autres et même les siennes. A la main droite et tourné eii avant pour réfléchir les objets extérieurs, le miroir, qui est l'attribut spécial de la Prudence, comme nous l'avons dit en son temps. Sur l'épaule gauche, et rattaché au cou par une courroie, un écusson où se voient figurés les instruments de la Passion : la croix, les clous, la colonne, les dés, la lance et l'éponge. Le « Bouclier de la Foi » est une expression qui revient sans cesse dans le langage théologique ; c'est donc à la Foi plutôt qu'à
la Prudence que cet écusson devrait revenir. Sur la tête une bière blanche croisée d'une croix noire. La bière, la pensée de la mort, peut donner de la prudence assurément; mais elle est surtout un motif d'espérance et conviendrait mieux à la seconde vertu théologale.
La Force. — Robe rouge à manches justes violettes, à mantelet ou longues manches pendantes vertes. Tête nue, à longs cheveux, comme on en donne à Samson. Face pleine et presque aussi grosse ou grossière que celle de la Justice. Les pieds sur un pressoir à vis, machine de grande force mécanique. Sur la tête, une enclume de fer, force physique*. A la main gauche, donjon, force bâtie, d'où sort un dragon, force brutale, qu'elle étrangle avec la main droite. Au cou du dragon, une petite chaîne d'or rabattue sur l'avant-bras droit de la Justice.
Les sept actrices de ce drame psychomachique, comme on l'appelait au moyen âge, paradent dans une espèce de chapelle ou d'église en style ogival surbaissé du xv* siècle. On dirait que cette chapelle est comme le porche du paradis; car au sommet de la voûte, dans une niche, est debout un fort laid S. Pierre qui tient à la main droite une des clefs du paradis. Un petit ange, blanc et bleu, sert de console à la niche qui abrite S. Pierre. En arrière de cette niche et comme pour faire honneur au prince des apôtres, est tendue une tapisserie d'or et de pourpre, à ramages, et bordée d'une frange verte.
Dans le vestibule de l'enfer, Virgile a placé les souffrances, les châtiments et les Vices*. Je ne vois donc pas pourquoi le poète miniaturiste du xv* siècle n'aurait pas songé à mettre les Vertus dans le vestibule même du paradis.
Dans le temps, M. André Pottier, l'obligeant et savant bibliothécaire de Rouen, donna connaissance de cette miniature à M. Alfred Darcel, qui en fit un calque destiné aux « Annales Archéologiques » . Au moment oii je préparais mes matériaux pour écrire sur les Vertus, M. Darcel et M. Pottier se ressouvinrent de ce calque, et il fut décidé qu'on le graverait pour les « Annales ».
4 . M. André Pottier, bibliothécaire de Rouen, pense que cet objet est une base de pilier portant l'indication des nervures qui, au xv« siècle, se prolongent dans les piliers et les archivoltes des arcades. Cependant la couleur bleu-foncé de ce bloc semblerait indiquer une enclume plutôt qu'une base de pilier.