TROISIEME CHOEUR
Anges.
Puissances.
Trônes.
Archanges.
Vertus.
Chérubins.
Principautés.
Dominations.
Séraphins.
Le reste de ce porche intérieur est peint des supplices qu'ont endurés les martyrs de l'empereur Caracalla et de ses pareils. Parmi ces martyrs ; j'ai distingué saint Denis TAréopagite, qui meurt avec ses disciples et qui donne sa tête à sainte Catula, ayia KaTou^à. Du narthex à l'église proprement dite, on entre par une porte au-dessus de laquelle est peinte la Philoxénie d'Abraham, c'est-à-dire Abraham offrant Thospitalité aux trois anges qui symbolisent la Trinité. C'est une invitation aux fidèles à entrer dans le temple oîi la Trinité est plus spécialement adorée. Ces peintures ont été exécutées, en 1750, par Séraphim et Cosmas, moines de Janina ou moines Joannites, par les soins de Néophytos, prohigoumène, né au village de Karnovasî, dans l'île de SamoSr Une inscription, placée au-dessus de la porte et dont je n'ai copié que la fin , donne tous ces détails :
Ces deux peintres moines, Séraphim et Cosmas, étaient certainement les élèves de Damaskinos qui, nous allons le voir, peignit en 1717 l'église de Caracallou, et, en 1718, la chapelle de Notre-Dame la Portière à Sainte- Laure. Car Damaskinos se dit égalemnt éÇ loawivôv. Dans T inscription , ce porche de Caracallou est appelé opTucaç pour vapTwcaç ( narthex ) probablement. Outre cette inscription en l'honneur de Néophytos, ce prohigoumène ( vicaire de Tabbé ) s'est fait peindre à côté d'un jeune prince avec lequel il tient le modèle de Téglise. Le prince a donné l'argent, le prohigoumène a donné son temps, Séraphim et Cosmas ont donné leur talent ou quelque
chose d'approchant, pour exécuter ces peintures. Les peintres sont nommés, le prince et le prohigoumène nommés et représentés. Que nous serions heureux si, dans nos vieilles églises, les donateurs et les artistes avaient toujours eu le goût de la réputation! Le prince, qui a contribué de son argent à ces peintures , est ainsi désigné dans Tinscription qui accompagne son portrait :
Tripiapou^aç tou KarepT^a ô uloç rou RcovexTovraxiç àxo ÀvaxcûV/) x^piou IlavTi^ipi xai Gvv^po[iiTy)C.
Timaroudas de Katerdza, fils de Constantakis d'AnatoIie, du village de Pantidiri, bienfaiteur.
C'est du grec barbare pour des hommes et des peintures qui ne manquent pas non plus de barbarie. Au-dessus du prince et du prohigoumène, saint Pierre et saint Paul descendent du ciel dans les nuages et applaudissent à la munificence de leurs fidèles.
Un autre prohigoumène, également du nom de Néophyte, mais né à Milos, celui-là, où est née aussi, ou du moins où a été déterrée notre Vénus du Louvre, dite de Milo, a fait restaurer et peindre l'église en 1717, avec son argent et par ses soins. Le peintre a signé :
Aià X^ipoç ^(Dypafou Aafxacxuvou UpofJLOva/ou . Par la main du peintre Damaskinos, moine.
Cet artiste, nous le retrouverons peignant, un an plus tard, en 1718, une chapelle entière dans le couvent de Sainte-Laure. Son succès au pauvre Caracallou lui valut, l'année suivante, une commande dans le plus riche couvent de l'Athos. Je ne m'étendrai pas beaucoup sur ces peintures qui ressemblent, comme disposition, comme sujets et comme art, à toutes celles dont j'ai déjà parlé et dont je pourrai parler encore.
Dans le bas du transsept ou catholicon, ce sont de grands saints en pied : saints soldats à l'extrémité des deux croisillons nord et sud; saints religieux contre les parois de l'occident. Une église qui a la forme d'une croix peut être comparée à une épée : le pommeau, c'est l'abside; la poignée, c'est le chœur; les croisillons sont la garde et la nef est la lame. C'est à la garde que sont peints les saints soldats. Parmi les grandes figures du croisillon nord, j'ai distingué saint Christophe le « réprouvé » : 6 &y\oç Xpi(rTo9opoc ô ^i^peSo;. Pourquoi cette épithète? Je n'en sais absolument rien. Mais ce vaillant guerrier, à peu près figuré comme sur les vitraux de la cathédrale de Chartres, a de plus ici une tête de chien ou de loup. J'en ai demandé la raison, et personne n^a pu me répondre. Nous verrons encore ailleurs saint Christophe
ressemblant ainsi à une espèce de divinité égyptienne et portant une tête d'animal sur un corps d'homme.
Au-dessus de ces grandes figures se déroule la vie de Notre-Seigneur dans une série de tableaux. Dans le ayiov ër^iia , ou sanctuaire , sont peints la Liturgie, la Cène, les Liturgistes et la Vierge tenant Tenfant Jésus. Dans Tembrasure de la porte qui conduit du sanctuaire à la petite abside nord, qu'on appelle le diaconicon, est peint, à droite, le diacre saint Etienne, à gauche, le diacre saint Laurent. Dans l'embrasure de la porte du sanctuaire, à l'abside du sud, sont peints saint Euplos et saint Romanes.
Mais les peintures les plus intéressantes sont celles dont est décorée la coupole qui couronne le centre de l'Église ou de la croisée.
Aux pendentifs, les évangélistes, ainsi disposés :
Nord-Est, S. Matthieu — Est-Sud, S. Jean.
Ouest-Nord, S. Marc — Sud-Ouest, S. Luc.
C'est la même disposition normale que chez nous, pour les évangélistes et leurs attributs :
S. Matthieu et Ange. Aigle et S. Jean.
S. Marc et Lion. Bœuf et S. Luc.
Au tambour de la coupole, les douze principaux prophètes ayant sous eux les douze apôtres, suivant cet ordre :
Sous
Moïse,
S. Pierre.
Sous
Élie,
S. Paul.
Sous
Elisée ,
S. Marc.
Sous
Daniel ,
S. André.
Sous
Isaïe ,
S. Luc.
Sous
Habacuc,
S. Jacques.
Sous
Jonas,
S. Thomas.
Sous
Johel ,
S. Philippe.
Sous
Ozée,
S. Barthélemi
Sous
Zacbarie, .
S. Simone
Sous
Jérémie^
S. Matthieu.
Sous
David,
S. Jean.
Les quatre évangélistes sont reproduits ici, quoique saint Luc et saint Marc ne comptent pas à proprement parler parmi les apôtres. Il n*y a qu*uD saint Jacques sur deux ; enfin saint Matbias et saint Jude sont absents. Nous avons déjà signalé plusieurs fois le désordre qui trouble, même dans FÉglise latine, le catalogue des apôtres. Il est inutile d'y insister ici ; mais il serait grand temps de remédier à cette confusion, si fâcheuse en iconographie.
Dans la cathédrale de Chartres, au croisillon sud, les quatre grands prophètes portent sur leurs épaules les quatre évangélistes. L'Ancien Testament sert de piédestal au Nouveau, comme il convient. Ici, à Caracallou, c'est le contraire : les apôtres soutiennent les prophètes, l'Évangile porte TAncien Testament. Est-ce avec intention? Je ne le suppose pas; mais il faut dire que le peintre et les moines, qui ont ainsi disposé ou laissé disposer ces figures, étaient des ignorants ou des indifférents.
Existe-t-il un rapport quelconque entre chaque prophète et son apôtre? C'est probable : Moïse, chef du peuple de Dieu ou de la Synagogue, et saint Pierre, chef de l'Église ; Élie, enlevé au ciel conmie saint Paul y fut ravi ; Habacuc, le voyageur, ayant pour compagnon saint Jacques, le pèlerin ; Jonas et Thomas, les deux sceptiques, offrent des rapprochements assez évidents. Mais je ne saisis pas aussi bien le rapport qui peut exister entre Elisée et saint Marc, Daniel et saint André, Isaïe et saint Luc, Johel et saint Philippe, Ozée et saint Barthélemi, Zacharie et saint Simon, Jérémie et saint Matthieu, David et saint Jean. J'indique aux lecteurs des « Annales » ce sujet d'étude qui ne manque pas d'intérêt même historique et, à plus forte raison, iconographique.
Au centre de la coupole règne le Pantocrator entouré des anges, de la Vierge et de saint Jean. Parmi ces anges, deux cercles de feu, ailés et ocellés, comme les Grecs représentent les chérubins; de plus, deux roues à huit rayons, du moyeu desquelles sort une tête d'ange nimbé. Ces roues, qui figurent les trônes, sont rouges de feu et ailées de quatre ailes également de feu.
Cette église est dallée en marbre que séparent et qu'encadrent des bandes de mosaïque : c'est un reste de son ancienne splendeur, car, aujourd'hui, rien n'est plus pauvre que ce monument.
La couronne de lumière, grand diadème de cuivre qui pendait sous la coupole, a été vendue autrefois pour payer un impôt ou une rançon aux Turcs. Il n'en reste plus aujourd'hui que les chaînes auxquelles, luxe assez triste, pendent quelques œufs d'autruche. Les gros chandeliers sont en bois, vernis en jaune pour imiter le cuivre. Au-dessus de l'autel s'élève le ciborium, qui est lui-même en bois et que les moines appellent simplement la « table » , TpaireÇa. Cependant, trois lampes d'argent brûlent perpétuellement devant un tableau , habillé d'argent, où sont figurés les douze apôtres : les chairs seules, têtes et mains, sont en peinture.
A l'image de la Vierge, qui est appliquée contre cette clôture du sanctuaire, qui s'appelle l'iconostase, sont suspendues ou appliquées de petites pièces
d*argent (des pièces de 5 drachmes), frappées sous le roi Othon. Ce sont des Grecs esclaves, ayant Tespoir d'être libres un jour, qui offrent ainsi l'argent des libres à la Vierge qu'ils vénèrent dans le pays de l'esclavage. J'ai vu ainsi, à la Vierge-Portière (nopTamçça) du couvent d'Iviron, parmi les diamants et les larges médailles d'or pendus à son cou, une croix d'argent de l'indépendance hellénique. C'est quelque vieux soldat des guerres de l'indépendance qui a donné cet a ex-voto » à la Vierge d'Iviron, en lui demandant sans doute de rendre, en retour, la liberté h ses malheureux compatriotes et coreligionnaires. Que la Vierge écoute ses vœux, chasse enfm les Turcs de l'Athos et de l'Europe entière, et obtienne de Jésus-Christ, son Fils, la liberté de tous les chrétiens !
Le réfectoire de Caracallou, qui n'a qu'une nef, est entièrement peint et sur trois étages. En haut, l'Ancien Testament, à gauche; le Nouveau, à droite. Au milieu, dans des médaillons, des saints en buste. En bas, de grands saints en pied. A l'orient, ou est la table de l'higoumène , dans le cercle de l'abside, la Cène. A l'occident, contre le mur droit et lisse, le Jugement dernier. Dans ce pauvre couvent, dans ce pauvre réfectoire, si on se laissait aller à la gourmandise, le Jugement dernier serait là pour vous arrêter sur la pente du vice ; mais c'est une précaution qui m'a paru superflue : il faut avoir de quoi manger pour manger trop.
La bibliothèque, ce réfectoire intellectuel, est presque aussi misérable que le réfectoire du corps. A une époque assez récente, les moines de Caracallou vendirent des livres pour subvenir à leur existence. Pour 40 piastres, c'est-à-dire pour la somme misérable de 10 francs, il en partit deux charges entières de mulets. Aujourd'hui, cette bibliothèque se compose, à peu près, de quatre cents manuscrits, dont soixante en parchemin , et le reste en papier.
Je n'y ai remarqué qu'un dialogue ou traité de Siméon, archevêque de Salonique, sur la liturgie, les ornements sacerdotaux, leur signification, etc. 11 aurait fallu avoir le temps d'étudier un pareil ouvrage, qui devait m'intéresser à tant de titres.
Dans le cimetière, où vont finir tous ces. pauvres moines, s'élève une petite église que décorent quelques peintures. Au milieu de cette ornementation , en un lieu fort apparent, comme dans une place d'honneur, on voit en pied un empereur byzantin accompagné de cette inscription :
-j- AvTc&vioç Kapasca^aç 6 ^a^^eùç t^ç VCâ^Ltiç d irpcoviv XT7)T6»p tou KapoxoXXou + Antonius Caracalla, roi de Rome, premier fondateur de Caracallou.
Ce Byzantin, en effet, n'est rien autre que Marcus Aurelius Antoninus
Bassianus Caragalla. Comme on le voit, ces braves moines tiennent à cette singulière et fabuleuse origine. Il est assez étrange que ce monstre païen soit protégé par la croix qui précède son inscription et qu'on l'ait mis conmie un saint de premier ordre dans une église.
Du reste, cet abominable Garacalla est assez bien placé au milieu d'un cimetière; car tous ces tyrans de Rome étaient de vrais pourvoyeurs de la mort.
A Caracallou, dans une humble cellule, nous avons rencontré l'évêque de Kitron*, exilé par son supérieur, l'archevêque de Salonique. Cet archevêque a huit évêques dans sa juridiction métropolitaine; et ces évêques, il les nomme, il les sacre, il les frappe d'impôts, il les suspend, il les exile, il les réintègre à sa volonté. Chez les Grecs de la Turquie, conmie chez les Turcs euxmêmes, la propriété , la liberté , presque la vie sont choses assez vagues ; on ne s'y appartient jamais en entier, et l'on y est toujours sous la dépendance et le caprice des supérieurs. Cet évêque avait déplu, on ne m'a pas dit pourquoi, à l'archevêque de Salonique, et l'archevêque l'avait expédié au mont Athos, dans cette espèce de prison de Caracallou, où il croupissait au moral comme au physique, sans lui dire quand on songerait à le rappeler. Voilà où mènent le despotisme et le respect excessif de l'autorité; quelle gloire pour l'Angleterre que sa loi immortelle de 1' « habeas corpus » !
DIDRON
1 . KitroD ou Kitros est une fort petite ville située en Thessalie, sur le golfe de Salonique ; nous y avons passé en venant de Pharealeet de Larisse, par la vallée de Tempe, pour nous rendre à Salonique.