XIX
Le meuble employé à la lecture de l'évangile s'appelle plus spécialement pupitre, et l'on donne le nom de lutrin à celui qui reçoit les livres de chœur.
Dans la plupart de nos églises françaises, le pupitre est ordinairement mobile, car il peut servir d'abord à la lecture de Tépître, puis à celle de l'évangile, et il se transporte, pour ce double usage, d'un côté à l'autre du sanctuaire, du midi au nord. Le lutrin , au contraire, est presque toujours fixe et placé à demeure au milieu du chœur. Le pupitre sert aux sous-diacres et aux diacres pour la lecture des épîtres et des évangiles ; le lutrin appartient à tous les choristes pour le chant des parties communes de l'ofBce divin. Nous ne ferons pas ici d'autres distinctions, parce qu'elles seraient inutiles à notre but; nous dirons seulement que l'un et l'autre s'appellent encore « l'aigle » , parce qu'ils sont ordinairement surmontés de l'aigle de saint Jean , sur les ailes développées duquel on étale les livres d'évangiles et surtout les livres de chœur.
Lorsqu'on va lire l'évangile, le diacre prend sur l'autel le « texte » même, si richement couvert d'ivoire, de métal et de pierreries, et il le porte processionnellement au côté nord du sanctuaire où est placé le pupitre. Il est précédé des thuriféraires qui encensent et des céroféraires qui portent les cierges allumés. Au ix' siècle, un abbé de Lobbes, Foulques, établit dans son église , pour la lecture de l'évangile, un lutrin en bronze battu et fondu qui servait en même temps de lampadaire et d'encensoir. Le texte est difficile à comprendre et, par conséquent, fort difficile à traduire ; mais on y voit clairement, ce qui nous suffit, qu'on a disposé sur ce pupitre un appareil de quatre lumières en forme de croix, appareil en bronze battu, ciselé, doré et argenté par places ; qu'au nord est posé un aigle en bronze fondu, parfaitement doré, et dont les ailes mobiles s'ouvrent pour recevoir le livre des évangiles, et se referment pour le rendre. Le cou de cet aigle se tourne et se retourne à volonté, comme pour entendre la lecture même de l'évangile. De sa tête , à ce qu'il semble, on avait fait une petite fournaise où, sur des charbons, brûlait de l'encens , dont la fumée odorante devait s'échapper parle bec et les yeux flamboyants du noble animal *. Cette machine automatique nous paraîtrait bien étrange aujourd'hui ; mais alors , comme beaucoup plus tard, et même au XIII* siècle , elle était en grande faveur.
1. « Pulpitum quoque evangelii tali modo fecit ( Folcuinus), ut essent quatuor emîcedia altrinsecus e regione in modum crucis posita, quge ex asre ductilia et ad libitum artificis per loca scal* prata et deaurata, postibus undique secus deargentatis; in septentrionali parte fusilem habebant aquilam optime deauratam, qua interdum alas striagebat, interdum alis expansis capacem Evangeliorùm codici locum pandebat, colloque, quasi pro libitu, artificiose ad audieudum retorto et iterum reducto, immissis prunis fragrantiam super impositi thuris emittebat. »
Cette dernière époque nous fournit même une explication et un dessin de cet aigle au cou mobile de Tabbaye de Lobbes. Dans son cahier de dessins et de notes, Villard de Honnecourt donne ^ un lutrin en bronze dont voici une réduction un peu remise en perspective et arrangée d'abord par Lassus, ensuite par M. Gaucherel.