XIX
d'orfèvrerie plus délicate, plus riche et plus belle que cette table d'or, d'émail et de pierreries, où sont enchâssés, entre les plus nobles reliques du christianisme, des fragments du bois où fut crucifié le Sauveur?
Au centre est la croix à double traverse, forme invariablement donnée à tout reliquaire de ce genre, surtout lorsqu'il vient de l'Orient. La croix est cantonnée par vingt petits reliquaires, huit dans le haut, douze dans le bas, qui semblent escorter la relique par excellence, la croix de Jésus-Christ. Ces vingt reliquaires sont protégés par un cristal transparent , et ils offrent ainsi l'aspect de vingt gros diamants. Un cordon de perles, de pierreries, de camées antiques et d'intailles sur un fond de filigranes, encadre toutes ces reliques. Un deuxième cordon porte gravée l'inscription suivante, précieuse à bien des titres :
-f- anno • ab • incarnatione • domini • mccvii • henricvs • do • vlmena • attvlit • lignvm • sce • crvcis • de • civitate • constanlinopolitana • et • hanc • portionem • istivs • sacri • ligni • ecclesie • sancti • evcharii • contviit*
Ce « Henricusde Ulmena », qui apporte de Constantinople, en 1207, le bois de la sainte croix dont il donne cette portion à l'église de Saint- Euchair, nous le connaissons déjà, car c'est le même qui apporta au couvent des dames nobles de Stuben le reliquaire, peut-être plus magnifique encore, de Limbourg-sur-Lahn , déjà publié par nous^. Henri d'Ulmen avait saisi dans le pillage de Constantinople ou acheté à beaux deniers comptants un grand nombre de reliques, les unes enchâssées dans des reliquaires byzantins, comme celui de Limbourg , les autres privées d'abri , et pour lesquelles il fit faire, dans son pays même, des reliquaires latins, comme celui de Saint- Mathias. C'est une circonstance fort intéressante , en effet , qui permet de comparer l'art byzantin et l'art latin dans des objets de même nature et de même forme, sinon de même date, commandés et donnés par le même personnage. Mettez en regard nos planches des reliquaires de Limbourg et de Trêves, et vous aurez la perception vive et nette de la différence des deux iconographies et des deux arts byzantins et latins. Dans chaque reliquaire , vous avez le Sauveur triomphant, des anges, la Vierge, saint Pierre et saint Jean évangéliste ; vous avez des rinceaux ou des quatre feuilles d'ornement et des parties émaillées.
1. Voyez les « Annales Archéologiques », vol. xvii, pages 337-347. A la page 342, M Fabbé Ibach et, môme page, note 4, M. le baron de Roisin font connaître ce Henri d'Ulmen qui assista, en 4â04, à la prise de Constantinople et en rapporta reliques et reliquaires dont il fit don aux grandes églises du pays de Trêves.
Fait étrange! TOrient, ami du merveilleux, créateur des fables, inventeur des symboles, fait principalement fête, dans son iconographie chrétienne, à rhomme réel et vivant, tandis que l'Occident, raisonneur et raisonnable, accueille avec empressement l'image et l'allégorie. C'est en Orient qu'apparaissent les visions apocalyptiques au prophète Ézéchiel et à l'apôtre saint Jean ; mais c'est en Occident principalement , pour ne pas dire exclusivement , qu'on les représente en sculpture et en peinture. Les attributs des évangélistes, décrits par Ézéchiel et saint Jean , accompagnent rarement , dans l'art byzantin , le Sauveur et même les évangélistes; dans l'art latin, au contraire, ils surabondent : affirmer qu'on les compte vingt fois dans la cathédrale de Chartres, aux sculptures des portails et aux peintures sur verre des nefs et des chapelles, ce n'est pas dire assez. Dans le travail que nous venons de publier sur les brprizès et l'orfèvrerie du moyen âge, nous les trouvons à profusion aux châsses et reliquaires, aux chandeliers et couronnes ardentes, aux pieds de croix, aux bénitiers, aux crosses, couvertures de livres, lutrins, calices, ciboires, ostensoirs, fonts baptimaux; la clochette romane, haute et large de dix centimètres seulement , est exclusivement occupée par les quatre animaux des évangélistes. Sur le reliquaire latin de Saint-Mathias de Trêves, les quatre bêtes apocalyptiques encadrent le Sauveur assis sur son trône ^ ; au contraire, sur le reliquaire byzantin de Limbourg, aucun attribut, mais, à leur place, la Vierge, le Précurseur et les apôtres.
Poursuivez les différences ou les analogies qui frappent les deux reliquaires, et vous verrez combien cette comparaison est féconde en enseignements de tout genre.
Au reliquaire de Saint-Mathias, après le cordon de l'inscription, s'offre une charmante frise de feuillages dans lesquels courent, rampent, volent^ se poursuivent et s'attaquent les bêtes fauves, les serpents, le3 oiseaux, les monstres fantastiques de toute espèce. Enfin , pour cadre extérieur, une large bande où les émaux champlevés et cloisonnés alternent avec les pierreries semées sur des fonds de filigrane. Parmi ces pierres précieuses, on voit des camées et des int^illes antiques où sont gravés un buste d'empereur romain, un Romulus apprivoisant l'aigle de Rome , des chasseurs et des guerriers. Au premier cordon intérieur, on distingue Jupiter armé de la foudre, Pégase ailé, un char à deux chevaux, deux mains qui s'entrelacent avec affection, un guerrier à pied, un guerrier à cheval, un dauphin, une autruche, et enfin, sous la forme d'une tête jeune et imberbe, l'île d'Ithaque, ainsi que le déclare son nom gravé , itaca. .
4. Voir la première plaque de ce reliquaire publié dans ce volume des « Annales », p. 244.
Art latin, art charmant, qui se préoccupe avant tout de la beauté, et qui la préfère même à la convenance ; art qui continue d'exposer, dans une des sacristies de la cathédrale de Sienne, tout au milieu et pour Thonneur, les trois Grâces entièrement nues, sans sMnquiéter de savoir si cette nudité n'effarouchera pas la vierge Marie des missels à miniatures ou la sainte Catherine des fresques de Pinturicchio. A la symétrie qui préside à l'enchâssement et à la position de ces pierres gravées, il est manifeste que l'orfèvre a voulu faire acte d'artiste. Si, comme on peut le supposer, il a compris le sujet de ces gravures antiques, et n'a pas craint de mettre, en regard des batailleurs païens, les martyrs du christianisme, et, au-dessous et au-dessus de la croix triomphante, l'aigle naturalisée romaine par Romulus et le buste victorieux d'un empereur, on peut dire que la Renaissance, dont le règne semblait partir du xvr siècle seulement, doit remonter jusqu'au xiii*. Sur le reliquaire de Saint- Mathias, en effet, l'association des idées païennes et chrétiennes est déjà évidente et presque complète.
Du reste, toutes ces questions, nous les laisserons débattre à notre ami M. le baron de Roisin, qui nous a promis de donner aux lecteurs des « Annales » une description détaillée de ce reliquaire. Ce que nous venons d'en dire suffira donc pour le moment, et nous pouvons revenir à la question des portes de tabernacles, dont le reliquaire de Saint-Mathias, face et revers, offre un modèle bien remarquable pour la forme et l'iconographie.
Suivant les styles, toute porte a la forme d'une arcade carrée, cintrée ou ogivale ; et , comme le tympan du cintre et de l'ogive est ordinairement fixe et plein, on peut dire qu'une porte, quel qu'en soit le style, a toujours la forme d'un carré long de un de largeur sur un et demi ou deux de hauteur. L'ornementation la plus simple de cette clôture est celle d'une porte ordinaire : des gonds pour la faire mouvoir, une serrure pour la fermer. Cette serrure et les pentures qui joignent la porte aux gonds peuvent être richement décorées et analogues aux pentures et serrures des monuments de pierre, semblables, par exemple, à celles de la cathédrale de Paris. Tous les motifs des rinceaux qui tapissent les portes des cathédrales de Paris, d'Angers, de Sens, de Noyon, de Rouen, des églises de Chablis ou d'Orcivalen France, de Marburg en Allemagne, de Lincoln, de Norwich ou du collège de Merton en Angleterre , peuvent se réduire pour des portes de tabernacle et s'y appliquer à merveille. Des essais de ce genre, tentés tout récenmient, ont pleinement réussi.
Mais un tabernacle est un objet d'une si haute importance ; cette maison, 011 Dieu réside en réalité, doit briller d'un tel éclat, que rien n'est trop riche
ni trop beau pour l'orner. Une porte décorée de pentures est insuffisante, et il convient de la couvrir de figures, de l'animer d'une complète et vivante iconographie. Quand on songe à ce que les xii* et xiii* siècles ont inventé pour composer un chandelier à sept branches, une croix, un calice, un lutrin, un font baptismal, un encensoir et même un bénitier portatif, on doit regretter amèrement qu'il ne nous soit resté de cette époque aucun tabernacle un peu important. Assurément , si l'évêque Hezilon et l'empereur Barberousse ont pu figurer la Jérusalem céleste dans les couronnes ardentes de Hildesheim et d* Aix-la-Chapelle , que n'auraient -ils pas représenté, eux ou leurs pareils, non-seulement dans un tabernacle de maître-autel, mais même dans la porte, principale de ce palais divin où réside et trône le Sauveur! Il est difficile, assurément, de s'en faire une idée bien nette; car il faudrait avoir, ce qui nous manque, la toute -puissante imagination des théologiens et des artistes de ces siècles incomparables. Mais, si le génie se dérobe volontiers sous nous, la science peut nous venir en aide, et d'anciennes œuvres que nous regardons comme analogues peuvent , étudiées avec intelligence , nous fournir de beaux motifs. Ainsi l'on voit fréquemment, sur la porte des châsses^, saint Pierre en pied, tenant ses clefs et prêt à ouvrir ou fermer cette clôture des reliquaires qui est assimilée à la porte du ciel. Mais les couvertures d'évangéliaires offrent des motifs bien plus beaux et plus complets. Dans le tabernacle même siège le Roi des rois, le maître du monde. Sur la porte, comme sur l'ivoire de la Bibliothèque Bodléienne^, qui a du servir de couverture à quelque livre liturgique, on peut figurer le Sauveur assis sur le ciel, les pieds sur la terre, et, entouré de ses évangélistes, dictant au monde, qu'il bénit, les dogmes de la religion. Le Christ, victime non sanglante, repose dans le tabernacle sous le voile de l'hostie ; à la porte même de ce tabernacle, on peut représenter la victime sanglante, attachée à la croix, pleurée par sa mère et par saint Jean , donnant son sang à l'Église personnifiée , qui reçoit ce sang dans un calice, et aveuglant la Synagogue, qui tombe en défaillance. Ce motif, plus complet encore, sera publié prochainement dans les « Annales » ; il appartient à plusieurs couvertures d'évangeliaires et de missels, et il se voit notamment sur ces beaux manuscrits qui enrichissent les bibliothèques impériale de Paris, royale de Munich, et les églises de Tongres et d'Ébreuil.
DIDRON
A. Voyez, par exemple, l'une des portes de la châsse de saint Caimine, qui appartient aujourd'hui au prince Soltykoff.