SYMBOLISME DE BENVENUTO CELLINI
Tout homme de la renaissance et païen qu'il soit, Benvenuto Cellini n'est pas inutile à étudier, même par qui se borne à l'art et à l'archéologie du moyen âge. Déjà nous avons publié sa « Vision », inspirée évidemment par la « Divine Comédie » du Dante , et nous avons appelé l'attention sur le « nimbe » lumineux qu'en sa qualité de « petit saint » il se persuadait avoir à la tête. On voit qu'il n'y allait pas de main morte; il s'est contenté, toutefois, d'un nimbe uni , et il n'a pas osé dérober leur nimbe crucifère aux trois personnes divines, sans quoi il aurait pu se croire un dieu. Il aimait, à l'occasion, les choses religieuses et le symbolisme. On trouve dans ses « Mémoires », traduits par M. Leclanché (2' édition, !•' volume, pages 129-130), le passage suivant qui n'est certainement pas dépourvu d'intérêt :
« Des savants distingués, qui connaissaient mon frère, me donnèrent une épitaphe, en me disant que cet admirable jeune homme la méritait bien... Je l'avais fait graver en lettres antiques, qui toutes étaient brisées, à l'exception de la première et de la dernière. Les savants qui m'avaient donné l'épitaphe m'en demandèrent la raison. Je leur répondis que les lettres brisées signifiaient que son corps était détruit, et que, des deux lettres entières, la première faisait allusion à son âme immortelle, ce glorieux présent de Dieu, et la dernière à la renommée qu'il avait conquise par sa valeur. Cette idée obtint beaucoup de succès et fut depuis souvent reproduite. »
J'ignore si l'on trouve quelque part des inscriptions funéraires à lettres ainsi brisées. Des colonnes tronquées, cela foisonne, même à notre cimetière du Père-Lachaise. Quant aux lettres rompues, je n'en connais pas; mais on fera bien d'en chercher. — Plus loin, dans les mêmes « Mémoires », volume II, pages lO/i-105, Benvenuto Cellini fait un acte de dévotion qui intéresse l'iconographie chrétienne ; il dit :
« Un matin que j'arrangeais de petits ciseaux pour travailler au Narcisse (une de ses statues), il me sauta dans l'œil droit une paillette d'acier extrêmement fine. Elle était entrée si avant dans la pupille, qu'on ne pouvait par aucun moyen l'en retirer. J'étais persuadé que j'en perdrais l'œil. — Quelques jours après j'envoyai chercher le chirurgien Raffaello de' Pilli. Il me fit coucher sur une table, prit deux pigeonneaux vivants, et, à l'aide d'un petit couteau, leur ouvrit sous l'aile une veine, de façon que le sang me coulât dans l'œil. Je me sentis aussitôt soulagé. Au bout de deux jours, la paillette d'acier sortit ; je me trouvai guéri et avec une meilleure vue qu'auparavant. — La
fêle de sainte Lucie devant avoir lieu trois jours plus tard, je me mis, pour remercier Dieu de cette bienheureuse guérison , à exécuter avec un écu de France un œil d'or, que je fis présenter à l'autel par une de mes petitesnièces, âgée de dix ans environ, et fille de ma sœur Liperata. »
Un prêtre, qui vient de mourir et qui a laissé un livre intitulé « Institutions de l'art chrétien », déclare dans cet ouvrage, dont chaque page contient au moins une erreur, qu'il ignore pourquoi les artistes représentent sainte Lucie tenant en main un disque, une espèce de plat où sont posés deux yeux. Un autre prêtre, qui relance son confrère h ce sujet, lui apprend que sainte Lucie est invoquée contre les maladies des yeux, à. cause de son nom « Lucia», qui vient de « lucere ». On demanderait donc à sainte Lucie de faire luire nos yeux, comme on prie saint Clair d'éclaircir la vue. Cette explication est incomplète, si ce n'est inexacte. Sainte Lucie souffrit le martyre : suivant les uns, dont je suis, on lui arracha les yeux ; suivant d'autres, elle se les arracha elle-même pour échapper à la passion d*un jeune voluptueux. En conséquence de ce martyre par le bourreau ou par elle-même, on la représente tenant ses yeux à la main, comme sainte Agathe tient ses deux seins, sainte ApoUonie ses dents, saint Barthélémy sa peau ; parce qu'à Tune les seins furent coupés, à l'autre les dents arrachées, au troisième la peau enlevée* Que la sainte, qui souffrit si cruellement dans ses yeux, ou ses seins, ou ses dents, soit invoquée par des malades atteints dans cette partie de leur corps, rien n'est plus naturel, et voilà pourquoi sainte Lucie est la patronne des yeux. Maintenant que son nom vienne s'ajouter à son supplice pour justifier cette dévotion , c'est fort possible; mais si la sainte est invoquée contre les maladies de la vue, c'est spécialement et avant tout parce que des bourreaux lui ont arraché les yeux» Ainsi, sainte Barbe est la patronne des artilleurs, non pas à cause de son nom (( Barbara » et parce que la guerre est la plus grande des « barbaries » , mais bien parce que la sainte fut enfermée dans une tour hérissée de créneaux , dans un donjon percé de meurtrières d'où les artilleurs , avant et après l'invention de la poudre, envoyaient des projectiles de toute espèce.