PEINTURES MURALES ANCIENNES A L'ÉGLISE DE SAINT-QUENTIN
M. Pierre Bénard, architecte et ingénieur, maître des ouvrages de l'ancienne église collégiale, aujourd'hui paroissiale de Saint-Quentin, nous adressait, il y a quelque temps, la lettre suivante qui offre un grand intérêt. On n'apprécie pas assez cette vraiment belle et surtout curieuse église, grande comme une cathédrale ; coupée, particularité fort rare en France, par un double transept; réunissant toutes les phases de Tart chrétien, si ce n'est depuis Charlemagne, au moins depuis Philippe-Auguste jusqu'à Louis XI; possédant les reliques de saint Quentin, un des plus grands apôtres de notre pays. Du reste, en ce moment, cet édifice est aux mains d'un homme de mérite, de science et de dévouement, qui fera connaître l'édifice principal de son pays, et pourra réparer les désastres de tout genre dont il a été victime. La lettre de M. Bénard prouve que l'église de Saint-Quentin ne tardera pas à sortir de l'injuste oubli où elle est pour ainsi dire ensevelie.
« Monsieur,
« Vous connaissez l'ancienne collégiale de Saint-Quentin ; cet édifice n'est plus aujourd'hui que l'ombre de ce qu'il a été : presque toutes les richesses artistiques et archéologiques, que la piété des peuples et la munificence des princes y avaient accumulées à l'envi, ont disparu sous les coups réunis de la révolution et de la mode. Et, pour me borner au sujet dont je viens vous entretenir, toutes les parois intérieures ont été couvertes de badigeon il y a 80 ans. — Les lumières nouvelles que les archéologues et en particulier votre précieuse publication ont répandues sur la grande question de la décoration des cathédrales, faisaient bien soupçonner dans ces derniers temps que sous la couche de chaux il avait pu exister autrefois des peintures polychromes; et M. de Chauvenet, mon honorable prédécesseur dans la maîtrise des ouvrages de l'église, était parvenu à en faire reparaître quelques traces oblitérées (chapelle Saint-Michel, sous la tour). Aujourd'hui, j'ai la bonne fortune de retrouver une composition légendaire dans toute son intégrité sauf quelques dégradations sans importance. C'est, dans une chapelle latérale è. la nef, et placée autrefois sous l'invocation de sainte Marie-Madeleine, la
représentation des actes les plus considérables de la vie de cette servante de Jésus-Christ.
« Le peintre a figuré d'abord sainte Madeleine, aux pieds du Christ, lui exposant la mort de Lazare; Marthe et deux apôtres complètent le groupe. Ensuite, Notre-Seigneur ressuscite Lazare ; Madeleine, Marthe et les apôtres l'environnent; le fossoyeur n'est pas oublié, ni sa bêche. Plus loin, Madeleine, Lazare et deux autres personnages s^embarquent, tandis que d'autres restent à la côte; sur le fond général, on voit des remparts, tours, églises, représentant les villes de Judée. A la suite, Madeleine et ses compagnons de voyage abordent à Marseille, dont les monuments se dessinent à l'horizon.
« La composition suivante représente Madeleine au désert, en oraison, soutenue dans l'espace par quatre anges au-dessus de sa montagne. — Enfin, pour clore le tableau, le donataire et des membres de sa famille sont représentés à genoux, dans un oratoire, au pied d'un grand reliquaire qui parait contenir les restes de la sainte.
<( Toute cette composition est dans un seul cadre et sur plusieurs plans.
« Subsidiairement, j'ai retrouvé, en tête de cette peinture, une piscine pratiquée, lors de la construction, dans l'épaisseur du mur, et qui avait été depuis condamnée et murée bien à fleur du parement, ce à quoi on était parvenu par le procédé si connu, qui consistait à hacher tous les reliefs et saillies des colonnettes, clochetons et moulures d'appui. Au fond de la piscine, une peinture figurant deux anges en adoration devant un bel ostensoir doré contenant le Saint-Sacrement de l'autel ; au-dessus, Notre-Seigneur et Notre- Dame; à côté, une grande image de saint Quentin, avec la palme, le livre, et les clous aux épaules.
« La construction de la chapelle dont il s'agit date de l'an 1405 environ, et les peintures ne remontent, à mon avis, qu'à la fin du xvi* siècle; elles sont à l'huile.
« Veuillez agréer, etc.
« Pierre fiÉNARD. »