LES PEINTRES-VERRIERS DE LILLE AU XVI« SIÈCLE
La peinture sur verre est un art et une industrie tout à la fois : industrie par la fabrication, art par le choix des couleurs et l'habileté du dessin. Cependant elle fut toujours traitée comme une industrie plutôt que comme un art véritable et, aujourd'hui encore, c'est au mètre superficiel et non au sujet qu*on en évalue le prix. Dans les documents qui suivent, et que nous
devons à TobUgeance infatigable de M. le baron de La Fons, on voit que la peinture sur verre est proprement une industrie. Un peintre-verrier meurt, sa veuve continue son commerce et dirige l'atelier. On est verrier de mari en femme, de père en fils, de frère en frère. Une famille entière, comme j'en connais une aujourd'hui, travaille à l'atelier : le père prend les mesures et confectionne les cartons ; la mère, qui fait les calques de coupe de verre et de mise en plomb, dessine, de temps à autre, des ornements; le fils aîné modèle les draperies et les chairs ; le cadet tire le plomb et broie les couleurs; le troisième fils est chargé du trait et des ornements; un homme de peine, attaché à la famille, chauffe le four et un domestique met en plomb. II a dû en aller ainsi dans l'ateher lillois de Grard Paulx et de sa femme Isabeau Stas, ou dans celui de Paul Fol et de son épouse Isabeau Sallingnes. J'appelle l'attention des lecteurs des « Annales » sur les documents recueillis par M. le baron de La Fons; rien n'est plus instructif. Un jour, nous ferons certainement l'histoire de la peinture sur verre et des peintres-verriers; il est donc indispensable d'étudier, d'une part, les verrières encore existantes et de fouiller, de l'autre, les archives qui recèlent des faits de tout genre. En attendant, voici les noms de quinze peintres-verriers et peintres-verrières du xvr siècle, accompagnés d'un grand nombre de particularités assez curieuses, particularités et noms qui continuent ceux déjà envoyés par M. le baron de La Fons et publiés dans le volume xiv des « Annales », pages 203-205.
Au XVI* siècle, le chapitre de Saint-Pierre de Lille, après avoir répudié les verriers étrangers, qu'il avait toujours si hautement appréciés jusqu'alors, s'adressa à un peintre lillois, alors en réputation. Ainsi, en 1507, après nous avoir appris qu'il a remis « lx' Henrico Hemncocq, pictori, pro depinctione tumbe comitis Balduini, fond, ecclesie », le comptable porte également en dépense les sommes suivantes payées « Henrico pictori, pro duabus vitrinis in capella Sancti-Petri, xii*; pro una vitrina depicta in capella Sancti-Nicolai et duabus aliis in capella Sancti-Nicasii, xviii^ — xxiii* pro pictura duarum vitrinarum in capella béate Marie Magdalene et duarum vitrinarum in capella Sancti-Johannis. »
« Henrico pictori pro mâgno papiro formularum, pro incisione lapidum magne vitrine et pro pictura in circuitu capelle Sancte-Marie-Magdalene... c*. »
Grard Paulx n'existait plus en 1531, car, à cette époque, Ysabel Piètre, nommée ailleurs Ysabeau Stas, sa veuve, recevait xii*. des échevins, pour avoir livré à la ville « vi verrières bordées à l'anticq », destinées à « le chambre en le halle vers le marchie au poisson. (Une traille à boiste xl*.; — deux plattes trailles lx'.) » En 1533, elle faisait payer ii*. lu*, une verrière XIX. 37
donnée « par le magistrat », et placée dans la nouvelle chapelle de Saint- Etienne, nommée la chapelle des teinturiers. Les officiers municipaux durent, en outre, acquitter les frais du dîner qui eut lieu au « Blanc Bou », lorsqu'on la marchanda, lesquels s'élevèrent à xiiii*. vi*. 11 est à. croire que l'atelier de cette veuve était alors en réputation, puisque, dans cette circonstance, elle fut préférée aux deux verriers Jehan Brâem et Coll\rdt Desfossez.
En 1542, YsABEAL Sallingnes, veuve de Paul Pol, « voirier », livre pour l'église de Saint-Maurice (moyennant ii". xlvi^) une grande verrière, par marchiet fait présent mons. le maieur, l'argentier, Pierre Preudhomme, Jehan de le Sauch, Ponthieu Dubois, Martin Desbuissons, Guillaume Vavre et Collart Mahieu. Cette même année , son mari avait reçu « du magistrat » Lxxii'., pour une autre verrière donnée à l'église de Sainte -Catherine.
Jehan Braem , que nous connaissons déjà, était toutefois un artiste distingué, car les échevins lui commandaient, en 1551, une verrière, « où sont les représentacions de Jhesus-Crist, de Marie Magdelaine et de Marie Martes, avec les armoiries de la ville. » Ce vitrail, mis et assis en la chapelle « des Martes » , fut payé xxv'. En 1555 , Braem recevait encore xlvii^ xiiii*. , prix d'une verrière « par luy faitte en la chappelle des hospitaulx de Trinité, Saint-Nicollay et Sainct-Nicaise, contenant cent six pieds, à raison de ix* le pied. » L'année suivante, une grande verrière de douze pieds et demi pour « une happe-vent » à la halle aux draps, lui est payée lxxv*., et il en exige Lxviii, « pour avoir rappoinctié à la chambre des gardes d'orphenins (orphelins) une verrière, de vi pies et demy , mis ung grain (grand) rond painct de l'histoire du jugement avec une belle bordure autour dudict rond ». Il livre en outre « trois pieches de voir quarré, quattre croix et xii quareaulx. »
Trois ans auparavant, c*. avaient été accordés au verrier Grard Dubois, pour une verrière donnée aux « roy et confrères des hacquebussiers , pour mettre en la maison et chambre, par eulx nouvellement faicte et érigée en leurs gardins, pour eulx retirer et recréer ensamble, quand le cas le requiert. » En 1555, Jehan Desfossés, « verriereur », est mentionné. En 1559, David Coulnois, « veriereur », met une grande verrière « en la hape vent de une nvcquière » (gouttière) : il fournit aussi « plusieurs croix de verre à xviii''. pièce, pour la chambre du sceel : « des pieches quarrées, à III'. ; des ronds blancs, à vi'. (verre à vi*. le pied) ; des bordures d'antiques », au même prix, et d'autres, à v et à viii*. On lui octroie xvi'. « pour deux pieches d'escriptures racordant à l'histoire de la verrière de la chambre deseure le seau. » En 1563, une verrière « de iiiixx pies de mesure, placée en la chappelle des orphenins de le grange de le ville, en laquelle est la
resurection de Nostre Seigneur », lui est payée lxxii^ L'année suivante» il reçoit xxxiP., pour avoir mis en Tune des verrières du cellier Saint-Pol, les armes de la ville, « avecq ung chapelet d'antique, » Longtemps après (1567), il obtint xl'm « pour ung rond d'istoire acordoiet aux aultres et ungchappelle d'escripture painct mis en une sambre en la halle. » Lors de l'entrée du prince d'Espagne à Lille (1549), Coulnois avait reçu nu*. « pour avoir faict la représentacion d'une fille, laquelle estramoit et jectoit pleurs, ainsy que le prince passoit, et aultres industries, pour la décoracion de lad. entrée. » L'année suivante, xxi'. lui avaient été accordés « pour avoir faict au-devant « de sa maison, le jour de la procession, pluisieurs honnestz artificielles. »
En 1567, « le veriereur » Jan de Quien, nommé aussi Jehan de Ghien, exigeait « xvi'. pour un grand escu armoié, et iiii^ vu', vi**. pour une verrière nouvelle, de xvii piedz et demy, deseure la porte de la chappelle des lépreux de Pont-à-Marque. » En 1571 , il établit une verrière en « la hobette du Mincqueur », au marché au poisson, et place « huit bordures de painctures, à un*, pièce, » dans la chambre de ce marché. Deux ans après, il reçoit xviii*. « pour ung rond painct de l'histoire de Suzanne, et livre sept bordures de verrières, à m*, pièce ». En 1575, « un rond d'histoire, mis en la chambre deseure le seau, » lui est payé xxiui'. En 1577, il remet en double plomb deux verrières placées « deseure le jugement en la grande halle », contenant xxiiii pieds, à raison de iîi\ vi**. le pied. En 1589, il fait payer un*, chaque grand carreau carré, et les petits ii'. « Pour chaque longhue pieche de bordures » il reçoit m*. Nous voyons ailleurs que le nouveau verre valait xvi'. le pied, puis xiiii'. ; les grands carreaux, nommés aussi grandes « pieches » carrées, vi'., et les carreaux carrés, iv'.
Les peintres étaient aussi verriers, puisque, en 1578, on accorde vu*, à Pierre de le Fortrib, « painctre et verriereur, pour avoir besoingnié à la paincture du plain (plan) faict et dressé par le s' Carolo Fhez, gentilhomme de la maison de son Alteze, envoyé d'Anvers pour la fortifficacion de la ville.»
Maximilien de Quie\, « voiriereur », mentionné en 1588, livre, l'année suivante, pour les verrières de l'atelier de la ville, « ung parcq d'istoire de xxxvi'., et six pieches de poincture, à vi*. pieche », ce qui lui vaut lxxii'. En 1593 , il fournit « ung parcq d'histoire » pour le jardin de la ville , moyennant xl'. En 1591 , il reçoit viii'. « pour deux voirières de pinlure en la sallette de la court du seel, avecq les armoiries du roy et de la ville » ; quatre livres pour chaque écu. Il livre encore, au même prix, « deux autres voirières de pointure ornées des mêmes armoiries. » Il place aussi « douze bordures de painctures » dans une des chambres de la halle. Ces bordures.
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il les fait payer vi*. chacune, et en demande x pour chaque rond de verrière. Nous voyons toutefois, ailleurs, qu'il exigeait huit sous pour les bordures, douze sous pour les ronds. En 1593, xxxvi^ lui sont allouées pour avoir fourni pour la sallette « trois grandes armoiries et ung compartement de paincture allentour, une du roy et deux de la ville. » Il fait payer xxim^ deux autres grandes armoiries du roi et de la ville. De Kien vivait encore en 1601 , car, cette même année, il recevait « lxxvii^, pour avoir remis en huit grandes voîrières, tout avant le clochier de Saint- Estienne, dépendant de Torloge, cent cincquante quattre piedz en nouveau plomb, et y livré auld' voirières soixante et quattre pieches de painctures nouvelles, trente deux bordures et vingt huit grand carreaux de blancq voire, au prix de dix solz le pied, comprins toutes les painctures et blancq voire. » Il y restoupait aussi « quatorze autres pieches de painctures. »
Les échevins faisaient parfois hommage de splendides verrières aux magistrats qui avaient bien mérité de la cité. Ainsi, en 1593, a xxiiii^ sont allouées à Legier de le Mer, veriereur, pour verrières par luy faictes et présentées par Mess" de la loy à M* Denis Le Guillebert, conseillier et premier pencionnaire de Lille, pour mettre en la maison qu'il a naguerre édiffié. » Il est à observer que les « cassis » avaient alors de quatre pieds et demi à cinq pieds et demi de large, « tout de fente », et étaient munis « de venteletz hault et bas, avecq une mollure deseure. » Nous voyons aussi qu'une fenestre de sept pieds et demi de haut et de quatre pieds et demi de large, « avecq ung grand cassy dedens, avecq^ huict venteletz dedens, » coûtait x\*. Pour « les filiez des cassis », on faisait usage de « claux de filiez, à n\ pièce. » (Autres fenêtres munies « de quatre venteletz » chacune.)
Cette même année, l'argentier, après avoir porté en dépense les vingt rames de papier par lui achetées « à. Paul Pancoucque », marchand, mentionne d'une manière vague le voirier Grârd Lienne, et nous fait connaître aussi que Messieurs ont accordé une verrière de cxxiiii^ x*. pour la chapelle des jésuites.
Enfin, en 1599, « le voiriereur » Rogierde Muite avait reçu viii'. « pour un grand parcq de verrière. » le baron de la fons-mélicocq.