SCULPTEUR OU ARCHITECTE DU XII» SIÈCLE
Un savant ecclésiastique nous envoyait, il y a quelque temps, une notice sur la belle et précieuse inscription gravée sur une colonne de l'église Saint- André-le-Bas, à Vienne en Dauphiné. Nous eûmes le désir d'avoir un estampage de cette inscription si importante, et notre obligeant correspondant s'empressa de répondre à notre demande. Nous avons coUationné avec soin
l'estampage et la leçon qu'on nous adressait , en sorte que nous pouvons répondre de l'exactitude de la transcription. Comme l'historien Chorier, notre savant correspondant croit que Guillaume Martini fut l'architecte de Saint- André-le-Bas et non le simple sculpteur ou graveur de la pieuse sentence qui commande d'adorer Dieu et de pardonner à son prochain. Le mb fecit semblerait cependant ne s'appliquer qu'à la seule inscription et non pas à l'église entière ; mais, que notre réserve soit ou non fondée, il n'en restera pas moins certain que l'église Saint-André-le-Bas fut bâtie avant l'année 1152, et c'est une belle date qu'il convient de constater. Voici la lettre de notre correspondant, qui nous a prié de ne pas le nommer :
« Monsieur, j'ai l'honneur de vous adresser quelques détails sur une inscription du moyen âge, qui se trouve à l'église Saint-André-le-Bas de Vienne, en Dauphiné, et relate un nom d'artiste et une date. Peut-être offrira-t-elle à ce titre quelque intérêt aux lecteurs des « Annales ». Elle est connue depuis longtemps : Chorier en parle ainsi dans ses « Recherches sur les Antiquités de Vienne » : « La colonne, qui est proche de la porte la plus fréquentée, a a sa plinthe et son stylobate de marbre blanc. Aussi , l'architecte de cette « église l'a choisie entre les autres pour y graver des préceptes tirés de l'Évan- « gile, et son propre nom qu'il a tâché d'immortaliser ainsi dans son ouvrage : « il s'appelait Guillaume Martin et vivait en 1152. »
« La voici dans son entier, sauf quelques lettres détruites par le scellement d'une forte barre de fer qui porte la chaire ;
ADORATEDNfl INAVLASCAËnT
+ ETCV • STATIS ADORANDV • R ITTITE • SIQVID HABETISADVERSVS
aliqEvsq ; LXXES • VUES
+ VVIILELMVS • MART
INI • MEPECIT
ANOMILL • CLII • ABINCD
Cette inscription , je la lis ainsi
ADORATE DOMIMJM IN AULA SANCTA BJUS.
+ Et cum stalis ad orandum remitittesi quid habetis
Adversus aliquem usque septuagies septies
+ Willelmus Martini me fecit'
Anno millesimo centesimo quinquagesimo secundo ab incarnalione Domini.
« Maintenant, quel était ce Willelmus? Était-ce le maître de l'œuvre, Tarchitecte de Téglise, comme le dit Chorier ? Nous le pensons, et voici quelques preuves à Tappui de cette opinion :
« Les caractères de l'inscription, fort variés de forme, sont tracés par une main habile : ceux de la première ligne en particulier sont ornés avec une certaine élégance. Pour faire le pendant de cette première ligne, et du côté opposé du pilier, un bandeau de marbre blanc porte, légèrement gravé, un joli rinceau roman. Entre le corps central de l'inscription et ses deux extrémités, l'architecte a sculpté en fort relief des figures d'hommes et d'animaux, servant de base et supportant les pilastres d'angles : toutes ces figures sont aujourd'hui très -mutilées. Cette ornementation recherchée et symétrique, jointe à la place très- apparente qu'occupe l'inscription, sur la base des pilastres, ne laisse pas d'attirer fortement l'attention, et de donner une grande importance relative à ce petit monument épigraphique. Une autre circonstance digne de remarque, et qui n'a pas échappé à Chorier, c'est le soin qu'a pris l'artiste d'accompagner son nom d'une date, et de le mettre en évidence, en l'accolant à une de ces exhortations graves et religieuses que le moyen âge aimait à placer sous les yeux des fidèles, à leur entrée dans le lieu saint.
« Nous le demandons, un pauvre ouvrier, un obscur tailleur de pierres aurait-il pu prendre pour lui une si belle place, une si riche matière, et encadrer son insignifiante signature de ce luxe et de cette recherche, qu'il est permis de trouver tant soit peu ambitieux, même lorsqu'il s'agit du maître de l'œuvre , de l'architecte principal? Cela n'est pas admissible; et il y a un rapport de parenté entre l'humble stylobate de 'Saint -André -le -Bas et la grandiose inscription de maître Jean de Chelles, l'architecte de la splendide façade du pignon sud de la croisée, à Notre-Dame de Paris.
« Ajoutons que toutes les bases de la nef de Saint-André sont exactement les mêmes; et, quant aux chapiteaux, il est aisé, malgré leur variété, de reconnaître en tous le même faire, pour ne pas dire la même main. Du reste, ils font honneur à celui qui les a sculptés. Dans ceux qui sont à sujet, les personnages ont déjà le mouvement aisé et même de la noblesse dans la pose : les draperies, par leur souplesse et le naturel du jet, rappellent bien plutôt la bonne sculpture antique que non pas les plis collants et tourmentés des figures dites byzantines. Les feuillages sont une imitation évidente et heureuse de l'acanthe corinthienne, avec un fouillé plus énergique et une grande liberté d'arrangement. Somme toute, le nom de Willelmus Martini n'était point indigne de passer à la postérité : il fut véritablement architecte et sculp-
leur. Tout en élevant un monument remarquable , surtout par une imitation frappante de Tarchitecture romaine, il était parfaitement à la hauteur de son époque. Après ce que nous avons dit, on en trouverait une nouvelle preuve dans le cintre brisé qui forme la courbe de ses arcades latérales, dans les arcsdoubleaux et diagonaux munis de tores de sa voûte, parfaitement ogivale, et enfin dans une fenêtre, où il semble avoir voulu donner un spécimen de toutes les somptuosités d'ornementation en usage dans le style roman fleuri.
« Monsieur le directeur me pardonnera-t-il maintenant de lui dire de quelle façon le xix* siècle signale son passage dans le vieux monument? Il se fait représenter d'abord par l'immanquable badigeonneur; mais ici ce personnage type s'est élevé au sublime du genre : il a saisi la brosse du peintre et composé de véritables fresques. C'est une macédoine grotesque de couleurs disposées, ce semble, tout exprès pour le déplaisir des yeux. Cette œuvre pitoyable, et qui fit en son temps la risée du pays, s'en va grand train à ses fins, bien qu'elle ne soit que d'hier, pour ainsi dire ; mais en attendant on devrait l'aider, un peu plus complaisamment qu'on ne fait, à disparaître entièrement, et pour cela il ne faudrait que l'instrument du balayeur, duquel seul elle est justiciable : elle déshonore et déshonorera trop longtemps le vénérable édifice d'un aspect de misère et de malpropreté qui fait horreur. C'est surtout la belle demi-coupole du chœur qui a le plus souffert de ces barbaries, et qui afflige davantage le regard.
« C'était là un premier essai des beaux-arts du cru, une aurore et comme l'enfance de la renaissance académico-religieuse du siècle : depuis, il a grandi et est devenu plus sérieux, sinon moins bête. Le grand jour parisien a donc lui, et nous a envoyé, en guise de' rayon, un immense cadre, renfermant le martyre de saint André, qui couvre du haut en bas et déborde même la dernière travée de gauche, près du chœur. Admirable moyen de décorer un édifice que de le cacher ! Mais la France artiste et académique l'entend comme cela. Bon, s'il ne s'agissait que de bâtisses modernes, où l'intérêt est absent partout, et où il n'y a rien à voir; mais, pour le moyen âge, nous n'y consentons pas. Quant au tableau, ce qui m'a frappé ces jours derniers, en voyant pour la première fois cette œuvre de haute portée, ce n'est pas la disposition savante des groupes, qui pivotent dramatiquement autour d'un personnage tout de blanc habillé, et qui vise au sublime et plus haut encore : ce sont tout simplement les dimensions colossales de la gigantesque machine. Comment a-t-elle fait pour entrer là? me disais-je. Il n'y a ni porte ni fenêtre. à sa taille, et on n'a point fait de brèche aux murailles : il a donc fallu la démonter et l'introduire en morceaux. Enfin, une fois dedans, l'église, par bonheur, s'est
trouvée assez grande pour la contenir, au moins à peu près. Puisqu'elle a pu entrer, elle pourra sortir; ce serait une vraie consolation que cette douée espérance. Mais, hélas ! voici ce qui menace d'arriver : puisqu'elle a pu entrer, une autre non moins vaste pourra bien la suivre ; et il y a de fortes raisons pour qu'il en soit ainsi. Les amateurs des beaux-arts, les marguilliers dilletlantes ne peuvent manquer de remarquer combien ce demi -hectare de toile peinte fait un funeste effet dans son isolement : elle trouble la perspective, elle rend l'édifice boiteux...; donc il lui faut de toute nécessité un vis-à-vis, et nous aurons deux plaies à notre église au lieu d'une. »