‹ Annales archéologiques (volume 3)Chapitre 221 sur 240 · EN ARGENT · texte numérisé non relu

EN ARGENT

ANNE DE BRETAr:.N

DEPART-^ DU FINISTE

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Un pardon ! quel heureux hasard pour des étrangers qui demeurent déjà au-dessus des grottes habitées par les poulpiquets ou les corigans, peu importe, dont la ronde fantastique gambade la nuit sur la lande. Les voilà en plein dans la Bretagne légendaire et religieuse, et si, avec un peu de bonne volonté , il leur arrive de prendre un gros caillou pour un meinhir, ils se trouveront lancés du même coup dans les plus sombres fantaisies du druidisme.

Pourvu qu'ils portent dans leur bagage « le Foyer breton » d'Emile Souvestre, dont la famille habite précisément Plougasnou; « les Chants populaires de la Bretagne », traduits par M. de la Villemarqué, et le « Voyage dans le Finistère », du crédule et irascible M. de Fréminville, chaque pierre aura sa fable, chaque carrefour son poème, chaque chapelle sa légende, et, si la réalité qu'ils touchent fait évanouir le surnaturel, il leur restera toujours un pays original à parcourir et, pour le transformer, les belles et rustiques poésies de Brizeux.

Attirés par le désir d'assister à l'une de ces fêtes religieuses dont nous avions lu tant de récits et \u tant d'images, nous étions de bonne heure dans le cimetière de Saint-Jean-du-Doigt, cherchant notre route entre les pierres tombales que piétinait la foule, assourdis par les glapissements de la plus affreuse réunion de mendiants et d'estropiés que la Bretagne avait pu envoyer, étalant toute l'horreur de leurs plaies et nasillant toute la litanie de leurs supplications à Dieu , à ses saints et à ses autres créatures. Beaucoup, assu-

recueiliies par les chrétiens qui étoient présents, lesquels envoyèrent ce doigt au patriarche de Jérusalem... Par un laps de temps, une vierge nommée a Tècle » native de la province de Normandie, remporta en son pays où on édifia une église de Saint-Jean... £n quel temps arriva cela, qui aye esté cette t Tècle», ny par quels moyens elle en aye enrichi son pays, je ne l'ay encore trouvée et l'histoire n'en parle point. Auprès de la dite église demeuroit un grand seigneur au service duquel étoit un jeune homme bas Breton, natif de la susdite paroisse de Plougaznou (dommage qu'on n'en scait le nom, digne d'une éternelle mémoire), lequel portoit une singulière dévotion au saint Précurseur et vénéroit d'une tendre et sincère affection son sacré doigt, et estant sur le point de prendre congé de son maistre pour s'en retourner en Bretagne, desiroit extrêmement d'avoir quelque portion de la sainte relique pour apporter en son pays.

« C'estoit au temps que les Anglois... commencent à être chassez, leur fortune arrestée tout court par les armes invincibles de ces deux foudres de guerre (« Arthur de Bretagne », comte de Richement, conestable de France, et a Jeanne Darc», dite communément la aPucelle d'Orléans»)... environ l'an de grâce U37... qu'il prit envie à notre jeune Breton de quitter la Normandie.

a Mais avant de se mettre en chemin il fut en son accoustumée en l'église de Saint-Jean où il fit sa prière avec une ferveur et une dévotion extraordinaire, puis se sentant saisi d'une joye et allégresse intérieure, sans savoir bonnement d'où elle pouvoit procéder, il se mit en chemin, et dès la première journée passant par une petite ville, les cloches de l'Église commencèrent à sonner d'elles-mêmes, les arbres lorsqu'il passoit se courboient et se fléchissoient devant luy, au XIX. k2

rément, descendaient en ligne directe des malandrins fameux qui reçurent Pierre Gringoire dans la Cour des Miracles, et s'étaient transmis de père en fils le secret de ces plaies, de ces contorsions de membres et de ces voix. Quant aux costumes, il n'y en avait point. A peine si l'on voyait un « Léonard » tout de noir vêtu, coiffé du feutre au large bord qu'on porte sur la rive gauche de la rivière de Morlaix. Mais en revanche chez les hommes beaucoup de vestes à basques courtes et de chapeaux cirés, et chez les femmes rien qui eût une physionomie particulière.

Aucun habitant des montagnes d'Arrée et des pays au delà n'était venu à ce pardon pour lui donner quelque couleur locale, et nous en étions pour nos frais de curiosité.

Heureusement, à force de peine et de coups de coude reçus, — ce n'est point chose facile que de fendre une foule de Bretons lents à se mouvoir et obstinés à ne point se ranger, — nous avions pu pénétrer dans le bas de l'église. De là j'aperçus, entre les mains du prêtre qui disait la messe, un calice immense, d'une forme ancienne et paraissant recouvert de nombreuses ciselures, à en juger par les scintillations nombreuses qu'y faisait éclater la lumière se brisant sur ses détails. C'était le calice dont la gravure est en tête de ces lignes. J'avais trouvé ce que je ne cherchais point et j'y voyais une compensation suffisante à n'avoir point trouvé ce que j'espérais. Cependant je voulais voir mon pardon au complet, me promettant de revenir au calice en temps opportun, et nous suivîmes la foule qui gravissait un des revers de

grand estonnement du peuple lequel le soupçonna d'eslre sorcier, et le fît arrêter et serrer en prison.

a En cette affliction il se recommanda affectueusement à Dieu et à saint Jean-Baptiste qu'il prit pour intercesseur et ayant sobrement pris sa réfection s'alla coucher. Le lendemain matin à son réveil il se trouva en son pays et paroisse près d'une fontaine laquelle s'appelle à présent « Feunteun ar Bis » ; il avoit devant les yeux l'église paroissiale, la vallée de Traun-Mériadec entre deux... Il se lève tout joyeux, descend dans la vallée, les chênes et les ormeaux qui bordoient le chemin de part et d'autres se courbans et fléchissans leurs cimes à mesure qu'il passoit. Étant arrivé au fond de la vallée la cloche de la chapelle qui étoit alors dédiée à Sainl-Mériadec, se prit à sonner d'elle-même d'une façon toute extraordinaire, de sorte que le peuple des villages circon voisins s'estant rendus à la dite Chapelle y trouva ce jeune homme à genoux devant l'Autel; et en leur présence les cierges s'allumèrent d'eux-mêmes, et la sainte relique, que sans son sceu il avoit apportée en la joincture de sa main droite avec le bras entre la peau et la chair, sauta sur Tautel.

« Le duc Jean V se rendit de Morlaix à la chapelle avec sa cour. — Son Altesse ayant dévotement baisé la sainte relique, tira un beau reliquaire d'or qu'il portoit à son col, et le donna pour servir d'estuy au saint doigt, auquel il fit de grands présens, et toute la noblesse à son exemple et fut commencée à bastir en ce lieu une église en l'honneur de saint Jean. » Albert le Grand, « Vies des saints de Bretagne », 2 vol. in-4o. — Rennes, mdg lxxx. tome i", p. 324 et suiv.

la vallée, précédant, accompagnant ou suivant le clergé qui se dirigeait processionnellement vers une meule de menus bois où il allait allumer le feu' de' la Saint-Jean. Quelques pèlerins consciencieux allaient boire de l'eau d'une fontaine voisine ombragée d'un bouquet de chênes; chênes et fontaine sacrés peut-être sous les premiers habitants de la Gaule. Mais le reste de la foule était préoccupé d'un câble qui, partant de la plate-forme de la tour de l'église, allait s'attacher au bûcher, décrivant une longue chaînette dont la courbe suivait presque les déclivités du sol.

Lorsque le clergé eut béni le bûcher, une flamme brilla sur la tour, suivit la corde en sifflant, s'arrêta un instant, — un cri de douleur retentit, — et, reprenant sa course, vint allumer le feu de la Saint-Jean. Un jeune homme, obstiné à ne point s'éloigner de la corde, que l'on n'avait point osé trop roidir à cause de sa vétusté, avait eu le crâne emporté par la fusée. On l'avait couché derrière une haie, un prêtre était venu 1' « exlrémiser », comme disent dans le pays ceux qui parlent français, et la procession redescendait en chantant comme si rien de tragique ne se fût passé. La grande et magnifique croix d'argent, qu'on portait en tête, faisait résonner les deux clochettes suspendues à ses bras, au-dessus des statuettes de la Vierge et de saint Jeauj portées sur des volutes sortant de la tige. Les bannières en vieilles étoffes brodées faisaient briller au soleil ce qui leur restait de couleurs fanées et d'or noirci. La précieuse relique suivait, enfermée dans une mesquine et ignominieuse châsse en bois d'acajou, sculptée d'un certain gothique impossible. Derrière, le clergé chantait, puis derrière encore se pressaient les pèlerins dévots et des mères portant sur leurs bras des enfants affublés de grandes ailes en papier doré par-dessus leur lévite en drap bleu et la tête ceinte d'un chapeau de fleurs autour de leur calotte, en drap semblable à celui de la robe. La procession rentra dans l'église, les dévots, ainsi que les gens mûrs et sages, s'en allèrent chez eux ; mais les jeunes filles, assises sur le mur du cimetière, attendirent les garçons; on dansa quelque peu. Les accordés s'en furent se tenant « croches » par le petit doigt tant que la route put durer. Quant aux ivrognes, ils étaient depuis longtemps attablés dans les cabarets d'où s'exhalait l'odeur aigre du Bacchus normand, mêlée aux acres fumées de la pipe et aux alcooliques vapeurs de l'eau-de-vie. — Triste et lourde ivresse qui ne sait ni rire ni chanter; toute concentrée en elle-même et n'éclatant point en joyeuses saillies.

Le lendemain j'étais plus à l'aise pour aller étudier ce que j'avais aperçu la veille, et n'était que le bedeau -sacristain faisait la sieste depuis la veille et, quand il fut réveillé, ne comprenait point un mot de français; n'était que

le « recteur » était allé reconduire un prêtre voisin qai l'avait assisté la veille et que le vicaire en faisait autant de son côté, j'aurais fort aisément pu voir ce que je désirais. Heureusement j'avais pour moi le temps et la persévérance, et j'eus tout le loisir possible pour étudier l'église de Saint-Jéan-du-Doigt avant que d'arriver à pouvoir dessiner les principales pièces de son trésor.

C'est un des monuments les plus importants que le xv* siècle ait vu élever en Bretagne, et c'est, à notre avis, un modèle très-intéressant d'église à trois nefs, non voûtée.

Fondée le i" août 1440 par le duc Jean V, pour conserver la relique dont nous avons cité le rapt, et dont Albert le Grand nous a raconté le transport miraculeux, elle ne fut terminée qu'en 1513, comme le relate l'inscription suivante gravée en capitales gothiques au-dessus d'une porte latérale :

Le jour \0* de noveTre lî m v« xiii fut l'egfie de cëàs dedi« p iilhoiê de gringaulx eveque de treguer.

Une église de cette époque de transition partout ailleurs offrirait les caractères complets de la décadence, mais dans ce pays, arriéré d'une centaine d'années environ sur le reste de la France *, les moulures sont encore fermes, et l'on attribuerait cette construction aux premières années du xv* siècle.

Un comble unique recouvre les trois nefs qui ne sont éclairées que par les fenêtres latérales et par d'immenses verrières percées dans le mur du chevet qui est carré. La maîtresse vitre occupe toute la hauteur et toute la largeur de la nef centrale ; elle est ornée d'un magnifique réseau, et ses hauts meneaux sont étrésillonnés par des traverses horizontales qui leur donnent la rigidité nécessaire et un certain air anglais. Il y a du reste de très-grandes analogies entre l'architecture de la Grande-Bretagne et celle de la Bretagne française. Certains détails, comme les tympans ouverts des portes, les chapiteaux simplement moulurés et le réseau des fenêtres frappent par leur identité, et dénotent une influence certaine d'un pays sur l'autre.

Le granité qui, tout en offrant une grande résistance, est d'une taille assez aisée lorsqu'il sort de la carrière, se prête merveilleusement à l'établissement de ces verrières immenses qui éclairent le chevet des églises de Bretagne. A Saint-Jean-du-Doigt, une vitre plus petite, mais encore fort grande, est

1. La chapelle de la Mère-Dieu, aux environs de Quimper, off^ dans sa construction et dans son ornementation tous les caractères du xv* siècle, fort dégénéré, il est vrai, quoiqu'elle appartienne à la fin du xvi* siècle. Elle est datée par cette inscription : pax vobis 159S.

percée à Textrémité de chacun des bas-côtés. Les murs latéraux y sont assez élevés pour que les fenêtres y aient une certaine importance ; mais dans les églises plus petites, où ces murs sont très-bas, à cause de la pente du toit, ces fenêtres sont percées en lucarnes et accidentent fort heureusement ces grands combles un peu nus qui recouvrent d'une même surface, de chaque côté du faîte, la moitié de la nef et le bas-côté.

Pour que la lumière pénètre aisément dans la nef centrale, les piles et les arcades qui les réunissent sont très-élevées et montent presque au niveau de la corniche qui supporte la charpente du grand comble. Celle-ci est garnie de bardeaux, de façon à figurer une voûte en berceau. Quant aux bas-côtés, ils sont recouverts par des demi-berceaux qui rampent sous le toit de la corniche du mur extérieur jusqu'au-dessus des arcs qui les séparent de la nef centrale. Ces arcs, dans une église de 14 mètres 30 centimètres de largeur, se ferment à 12 mètres environ au-dessus du sol, et, grâce à la grande résistance du granité, sont supportés par des piles cruciformes qui n'ont que 70 centimètres dans leur plus grand diamètre.

D'ordinaire le mur occidental est aveugle dans les églises de Bretagne, parce quMl supporte l'un de ces clochers plats et à jour qui souvent sont des chefs-d'œuvre d'élégance et de construction hardie. Par suite de la résistance et de l'épaisseur que l'on a été obligé de donner à ce mur, la porte ellemême a généralement peu d'importance et l'entrée habituelle se fait par une porte latérale, percée au midi et précédée d'un porche décoré le plus souvent des statues des douze apôtres portant chacun une banderole où est inscrit le verset du « Credo » qu'on lui attribue.

L'église de Saint-Jean-du-Doigt, quoiqu'elle n'ait point de clocher suspendu sur son pignon occidental, a comme les autres, pour principale entrée, un porche latéral. Entre les deux portes ouvertes au fond est un bénitier extérieur surmonté d'un dais élégant qui sert de support à une statue. Ce bénitier est le réceptacle de toutes les dents, jeunes ou vieilles, perdues par les habitants du pays qui les conservent ainsi en eau sainte. Les Bretons pensent, sans doute comme les Normands, qu'il pousse des canines à quiconque laisse croquer par un chien la dent qu'il a perdue. Je ne vois pas d'autre origine à cette coutume, assez répugnante pour les preneurs d'eau bénite.

Le clocher, chose assez rare, est carré ; il s'élève contre l'église, et porte au-dessus de sa tour un flèche en bois revêtue de plomb, assez mal ajustée sur la terrasse à balustrade qu'elle surmonte ^.

4 . « L'église de Saint-Jean est bastie de taille, longue, haute, claire et bien percée. Au bas

Les cloches, pour n'être point anciennes, n'en sont pas moins curieuses, car Tune des années les plus orageuses de la Révolution les a vu fondre, c'està-dire fabriquer, conraie le constate cette inscription que nous avons relevée sur l'une d'elles :

{^^ ligne). « L'an 4791 seconde de la liberté jay été nommée Jean Baptiste par les représena tants de la. société des amis

(V ligne). « de la constitution et tablie k Morlaix, par les soinc Loyer maire et de MM. J. Troia dec G. Coz J. Geflfroy G. Lelochat

(3* ligne). « F. Primot officiers municipaux et J. Guillou p* (prêtre?) de la commune M Le a jeunne S-M Mahe fabriques ».

« P. J. F. Guillaume».

Ge nom de fabricant accompagne une grande croix terminée par des fleurs de lis aux extrémités de ses branches.

Quant à la seconde cloche, elle fut appelée la Constitution , et fondue par les soins des mêmes personnes.

Voilà certes des républicains qui n'étaient guère féroces, ou des royalistes qui savaient faire une habile concession aux idées du temps. Quoi qu'il en soit , « Jean-Baptiste « et « la Constitution » s'accordent à merveille dans leur clocher. Que n'en a-t-il toujours été ainsi dans les faits 1

Avec tout ce que nous venons de décrire une église serait complète en tout pays, mais il n'en est pas ainsi en Bretagne. Le cimetière qui entoure l'église bretonne est le prétexte d'une foule d'accessoires inconnus ailleurs. Ces cimetières sont, en général, entièrement pavés de dalles tumulaires, sur lesquelles on marche sans vergogne. Au-dessous du nom et des qualités du défunt, gravés dans le schiste lamelleux qui les compose, une cuvette a été creusée pour recevoir l'eau bénite. Puis, comme les cimetières sont assez petits relativement à la population des communes, lorsque les exigences de la mortalité ramènent le fossoyeur aux places où d'autres morts ont été inhumés, celui-ci rencontre encore des ossements non encore consumés. Alors, au lieu de les rendre à la terre, on les empile dans un ossuaire, et parfois la famille, détachant le crâne, l'enferme dans une petite caisse en forme de maison, percée sur son pignon d'une ouverture polylobée. Une inscription accompagnée de larmes, se détachant en noir sur la peinture blanche de la caisse, constate que « ci gît le chef de... » Toutes ces boîtes sont alignées à l'abri sur des tablettes ou sur les saillies de l'architecture des ossuaires, et parfois

de réglise il y a une belle grosse tour carrée toute de pierre de taille jusqu'à la guérite, pardessus laquelle s'élève une haute pyramide en plomb ornée de plusieurs figures et feuillages ». — Albert le Grand.

dans l'église, lorsqu'une fondation pieuse a été faite par le défunt ouienga mémoire. Les ossuaires de Saint-»Tégonec, de Roscoff, de Guimiliau sont dçs monuments d'une certaine importance : à Saint-Jean-du-Doigt, l'ossuaire est en appentis contre le flanc méridional de l'église et fermé par un mur ajojuré d'un fenestrage gothique à montants serrés.

Une chapelle des morts accompagne d'habitude l'ossuaire. C'est parfois un édifice fermé comme à Saint-Tégonec, comme à Pleyben; mais c'est aussi un édifice ouvert. A Saint-Jean-du-Doigt, c'est une construction du xvii* siècle, d'une forme assez originale. Un autel en pierre est dressé contre une abside , ^emi-circulaire et pleine, tandis que l'enceinte de l'oratoire est formée d'un mur d'appui portant des pilastres en gaîne qui supportent la corniche et le toit surmonté d'un petit clocher. Là, le jour des Morts, le clergé dit la messe pour le repos de l'âme de ceux qui sont enterrés dans le cimetière, en présence de leurs tombes où les parents prient agenouillés. Jadis, m'a-t-on assuré, cette chapelle des Morts dominait la porte d'entrée du cimetière, qui la supportait de son arcade, comiyie les halles de Rouen et le palais de Fontainebleau nous en montrent deux exemples célèbres : l'un par la cérémonie de la levée de la fierté par le prisonnier que délivrait le chapitre de la cathédrale de Rouen, le jour de la fête de Saint-Romain; l'autre par le baptême de celui qui fut plus tard Louis XIII.

Les croix de cimetière sont remarquables en Bretagne à cause des groupes pittoresques que des imagiers, plus ingénieux qu'habiles, ont su y sculpter. Les calvaires de Plougastel et de Pleyben sont célèbres, et l'église que je na'arrête à décrire, en attendant qu'il me soit permis de voir son calice, n'a rien de pareil à offrir. Quelques-unes de ces croix portent à leur base un pupitre en pierre pour lire des prières ; d'autres, comme celle de Plougasnou, sont entourées d'une balustrade ajourée en pierre, qui forme comme une chaire d'où le prédicateur peut sermonner la foule. Ailleurs, à GuimiUau, cette chaire, qui appartient à la renaissance, fait saillie sur le mur de la chapelle des Morts.

Les fontaines sacrées ne doivent point être oubliées, car il est peu d'églises qui n'aient la leur. Il y en a une qui coule dans la crypte de Lanmeur ; une autre au chevet de l'église collégiale dû Folgoët. Celle-là, les «pennères », pour savoir si elles seront mariées dans l'année, la consultent en y jetant une aiguille. Si l'aiguille surnage, il viendra un épouseur; si elle coule au fond, adieu le mari et la noce.

Dans beaucoup de cimetières, il y a des fontaines qui ont souvent demandé des fouilles et des travaux importants afin de parvenir jusqu'à l'eau. Dans

celui de Saînt-Jean-du-Doigt, elle est jaillissante du centre d'une vasque d*oii elle s'épand dans un bassin inférieur*.

J'avais, on le voit, de quoi prendre patience et suffisamment à m'occuper en attendant qu'il me fût loisible d'examiner le calice qui m'avait si singulièrement frappé la veille. Enfin, je pus voir s'ouvrir la porte de l'armoire qui renferme le trésor de Saint-Jean-du-Doigt. Ce trésor se compose des pièces suivantes :

Le grand calice et la patène en argent doré, dits de la reine Anne. — Un petit calice en argent, de la fin du xvi* siècle, décoré d'émaux peints sur son nœud. — Une croix processionnelle en argent doré et repoussé, haute de 93 centimètres. C'est celle que j'avais aperçue précédant la procession du feu de la Saint- Jean. — Un ostensoir à rayons en argent, du commencement du XVII* siècle. — Un bénitier portatif en argent, du milieu du XVII* siècle. — Un encensoir et sa navette en argent, du xviii* siècle. — Deux burettes en argeiît, sans ornements, du xvii* siècle.

Quand j'en voulus dessiner les pièces les plus intéressantes, ce furent d'autres obstacles, des interdictions venues de haut lieu; de sorte que je dus recourir à l'intervention officieuse de M. le baron Ch. Richard, alors souspréfet de Morlaix, aujourd'hui préfet du Finistère. M. Ch. Richard venait de quitter Rouen, où il était un peu archéologue et plus encore homme d'esprit. La République en avait fait un sous-préfet en attendant que l'Empire trouvât en lui l'étoffe d'un préfet. L'année précédente, sa présence à Morlaix m'avait donné un peu de la force morale qui sauve, dans une maladie où j'avais failli laisser mes os pour orner un jour quelque ossuaire breton. Cette fois, il m'aidait à dessiner, pour les « Annales archéologiques » , une des plus belles pièces d'orfèvrerie religieuse que la renaissance nous ait léguées. C'est donc à lui que nous devons de faire connaître une des richesses que la France possède tout en les ignorant.

Tandis qu'installé au presbytère je dessinais, aux deux tiers de son exécution, cet immense caUce, qui n'a pas moins de 35 centimètres de hauteur et 15 centimètres d'ouverture, je pensais à ces lourds calices de la primitive Église dont parle Anastase le Bibliothécaire.

i. « Dans le cimetière se voit une belle fontaine, partie de taille, partie de plomb, laquelle est une des rares pièces du pays, jettant grande abondance d'eau ». ^ Albert le Grand. ^ De fait cette fontaine, ombragée de beaux arbres, est assez belle, surtout dans un village perdu au fond de la Bretagne, comme on peut s'en convaincre d'après l'une des planches du « Voyage pittoresque dans l'ancienne France. Bretagne. », lithographiée d'après un dessin de M. L. Gaucherel.

Parmi les dons faits par Constantin, sous Sylvestre III (314 à 336), aux différentes églises de Rome, figurent des calices d'or ornés de pierreries, ou d* argent, pesant de une livre à vingt livres romaines. Les plus petits sont appelés « calices minores », et la plupart des grands sont qualifiés de « calices hiinisteriales ». C'étaient ces grands calices qui servaient à donner aux fidèles la communion sous l'espèce du vin au moyen de chalumeaux que Ton voit rnentionnés dans les anciens inventaires.

Ceux en argent ne paraissent point avoir reçu d'ornements, mais ceux en or sont presque toujours décorés de pierres précieuses. Quant à leur forme, il n'en est point question. Si Ton doit s'en rapporter à ceux qui sont figurés sur des monnaies et à ceux que la tradition attribue à certains personnages antérieurs au x* siècle, elle aurait été celle d'une coupe pédiculée, légèrement évasée sur ses bords, et garnie de deux anses. Cependant nous ne trouvons ces anses mentionnées par Anastase qu'à partir du ix* siècle, ce qui nous semble tenir surtout à ce que le « Liber pontificalis » qui porte son nom est assurément dû à plusieurs auteurs. L'emploi de certains mots à certaines époques et leur abandon plus tard, des détails plus ou moins circonstanciés, suivant les siècles, en font foi. Anastase aura copié, sur d'anciens documents, la mention des dons faits sous ou par les pontifes antérieurs au ix' siècle, et c'est pour certaines parties de ce siècle seulement* qu'il doit avoir décrit les pièces qu'il cité, soit sur les monuments eux-mêmes, soit sur des comptes originaux. Le premier calice à anses que nous trouvions est donné par Léon III (795 à 816) ou plutôt par Charlemagne. I! est ainsi désigné : « Calicem majorem cum gemmis et ansis duabus, pensantem libras quinquaginta octo ». Il est vrai que ce vase du poids énorme de cinquante-huit livres, si faibles qu'elles soient, devait nécessiter la force de deux hommes, surtout lorsqu'il était plein.

En outre des pierres qui ornaient les calices, y étant appliquées et serties, il semble qu'il y en avait parfois de suspendues. Ainsi, Michel, fils de l'empereur de Constantinople Théophile, envoie à Benoît III (855 à 858), pour l'église de Saint-Pierre, un calice d'or entouré de pierres précieuses, et décoré d'un réseau pendant en pierres blanches d'une beauté admirable. Cet envoi avait été fait par l'entremise du moine Lazare, très-érudit dans l'art de la peinture. Le même envoie encore au pape Nicolas I" (858 à 867) et pour la même église, un second calice d'or, entouré de pierres précieuses, avec des hyacinthes pendant par des fils d'or à sa circonférence.

i: Anastase le Bibliothécaire assistait en 869 au concile de Constantinople où fut condamné Photius.

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