BELIQUAIRE DE LA VRAIE CROIX. — FIN DU XIV* SIÈCLE
DANS L'éCLISE PAROISSIALE DE JAUCOURT (aUBE). — HAUTEUR TOTALE, 24 CENTIMÈTRES.
Au centre, la croix à double traverse. A droite et à gauche de la traverse supérieure, les deux archanges Gabriel et Michel. A droite et à gauche de la traverse inférieure ou des bras proprement dits de la croix, saint Constantin nimbé, sainte Hélène nimbée, montrant la croix que la mère a découverte, que le fils a placée sur la couronne impériale. Au volet d'or qui garantit la relique contre la poussière, les deux archanges Michel et Gabriel, la Mère de Dieu et saint Jean-Baptiste vénèrent une représentation de la croix à une seule traverse et à branches égales. Derrière, sur la porte d'or qui fait le fond du reliquaire , une croix semblable , sur un champ squammé, avec les monogrammes grecs ic xc. Des inscriptions grecques nomment également les archanges, la Vierge, saint Jean -Baptiste, saint Constantin et sainte Hélène. C'est un reliquaire byzantin très-complet. Le tout forme une petite boîte carrée, un petit « sanctuaire », que soutiennent, au milieu, un pilastre et, à droite et à gauche, deux anges agenouillés sur une plate-forme supportée par des lionceaux. Les anges, le pilastre, les lionceaux et la plate-forme, à l'angle droit de laquelle sont émaillées les armoiries
i. Le reliquaire de Trêves, aujourd'hui à Ombourg-sur-Lahn, a été publié dans les « Annales archéologiques », volume xvii, pages 337-347, par M. Tabbé Ibach, avec gravures par M. Sauvageot; le reliquaire de saint Mathias de Trêves le sera dans le volume xix, par M. le baron de Roisin, avec gravures par M. Martel.
2. Louis Deschâmps de Pas, « Orfèvrerie du xiii* siècle, Croix de Clairmarais », gravures par Charles Sauvageot. In-4°, Paris 1855.
de la donatrice, sont d'un travail occidental et français du xiv' siècle, si ce n'est même de la fin du \uv. Sur la plate-forme, près de la moulure d'encadrement, on lit en jolis caractères gothiques :
+ CEST SAINTVAIRE OV IL A DE LA VRAIE CROIS PIST AINSI A ESTOFER NOBLE DAUR UADAAIK UARGARITE DARC DAME OE lAVCOVRT PRIES NOSTRE SEIGNEVR POVR LI QVI LI DOINT BO>'E \IK ET BONE FIN AMEN +
Jaucourt est en Champagne, près de Troyes, dans le pays des comtes Henri et Thibaut, et Ton sent dans cette inscription, déjà si parfaitement française, qu'on est à la source et dans le berceau de notre langue. Est-ce que par hasard cette Marguerite Darc serait une ancêtre de la Pucelle d'Orléans, sa voisine ! Le curieux, c'est qu'elle s'est mariée à un Jaucourt, qui porte de sable k deux léopards d'or et que l'Angleterre, cette nation aux trois léopards, fit brûler notre Jeanne d'Arc à Rouen, cette capitale de la province aux deux léopards^.
Maintenant, remontons en esprit au xv* siècle, avant la réforme qui a fait la guerre aux reliques et surtout avant la grande révolution qui a fait lâchasse aux reliquaires, et entrons le matin d'un jour de grande fête, celui de la Toussaint, par exemple, dans une de nos cathédrales, celle de Reims, si vous voulez. Les offices ne sont pas commencés, mais tout se prépare pour la grande messe. Derrière le maître-autel est disposé un appareil fixe ou mobile pour y placer toutes les reliques du trésor et en faire l'ostension.
Avant l'an 1699, la cathédrale de Paris possédait un de ces appareils qui rappelle celui existant encore dans la cathédrale de Munster en Westphalie. Dans un « procès-verbal » où sont racontés les exploits de Louis XIV, au moment où le roi très-chrétien, pour exécuter à Notre-Dame de Paris le vœu de Louis XIII, fit démolir le vénérable grand autel chrétien pour le remplacer par un autel en style païen, on lit :
« Le mercredi vingt-neuf avril, mil six cens quatre-vingt dix-neuf, on commença à travailler à la démolition de l'Autel (de la cathédrale de Paris) . On ôta d'abord les quatre pilliers de cuivre qui étoient aux quatre coins de l'autel, sur le haut de chacun desquels il y avoit un ange de pareil métail^; ensuite on défit le devant du conlretable de l'autel qui étoit fermé à deux serrures et on ôta le bois qui étoit autour du même autel. Le contretable, qui
1. Ce reliquaire a été dessiné et décrit dans le « Portefeuillo archéologique » do M. Gaussen, planche 3 de rorfévrerie, pages 9 et suivantes du chapitre sur Tôrfévrerie.
2. MoLÉON, « Voyages liturgiques », dit en parlant do l'église de Saint-Seine, près Dijon : a Aux deux cotez de Tautel il y a quatre colonnes de cuivre et quatre anges de cuivre avec des chandeliers et des grands rideaux »,
avoit quatre, pouces ou environ de profondeur, étoit plein de grands et de petis trous faits exprès, qui marquoient qu'on y mettoit autrefois quelques plaques ou embellissemens de métail (des reliquaires) qu'on y attachoit : et il y avoit des chiffres depuis un jusqu'à vingt-huit (pour que chaque reliquaire y fût à sa place)... Tout le cuivre qui servoit à porter la châsse de saint Marcel avec ses quatre colonnes, et celui de la Suspension, a été brisé et mis en pièces, n'ayant pu être conservé à cause du fer et du plomb qui étoient dedans. La châsse de saint Marcel; de vermeil doré, faite en forme d'église, avec deux bas côtés couverts de fleurs de lys ciselées d'applique dans des compartiments à lozange dont les enfoncements sont de lames d'or, enrichie tout autour de plusieurs figures d'or représentant la vie du saint, et de vitrages d'or émaillé, avec un grand nombre de toutes sortes de pierres précieuses, étoit placée derrière le grand autel sur un pale de cuivre, soutenue de quatre colonnes aussi de cuivre, d'environ quinze pieds de haut*. »
Texte précieux pour les trois points essentiels qu'il signale : i* Quatre anges de bronze, sur des colonnes de bronze, aux quatre coins de l'autel. — 2** Retable percé de vingt-huit cases destinées à recevoir, par ordre de numéros et aux jours de fête, les vingt-huit principaux reliquaires de la cathédrale. — 3"* Châsse de saint Marcel, en forme d'église à trois nefs, élevée derrière l'autel sur quatre colonnes de bronze.
Revenons maintenant à l'ancien modèle de ces armoires à reliques, tel que nous pouvons nous le figurer.
C'est une sorte de retable en bois revêtu de métal, creusé d'un nombre considérable de casiers. La forme générale se rapproche beaucoup de celle des portails : trois semblants de portes, avec parois percées de niches et avec voussures profondes h plusieurs cordons de niches plus petites, encadrent des tympans. Ces niches des parois et des voussures, ces cadres des tympans, sont autant de chambrettes à loger des reliquaires. Ces reliquaires, on les apporte un à un soit de la sacristie, soit du trésor proprement dit, soit de l'autel spécialement affecté aux reliques et placé presque toujours derrière le maître-autel, dans le fond du sanctuaire. Aux portails de nos cathédrales, les innombrables statues qui en tapissent les parois, les voussures et les tympans, ne sont pas placées au hasard ; mais le théologien et l'artiste les ont rigoureusement ordonnées suivant la chronologie et la symbolique. De même, au grand casier des reliquaires, les reliques ne sont pas logées suivant le caprice
1. Sauval, a Antiquités de la ville de Paris », 1724, vol. i, p. 373. Ce procès-verbal fut dressé le 23 juin 1699, dans le Trésor môme de Notre-Dame de Paris, par les chanoines et fabriciens de la cathédrale.
OU le goût particulier des clercs qui les apportent, mais en vertu d'un ordre parfaitenient déterminé. Cet ordre est celui-là même qui a présidé à l'arrangement des statues du portail. A gauche, le monde antérieur à Jésus-Christ; à droite, le monde postérieur à la mort du Sauveur; au centre, Jésus-Christ lui-même environné des personnages qui l'ont approché de plus près, et qui, au jugement dernier, doivent l'accompagner plus particulièrement.
Ainsi, à gauche, tous les reliquaires contenant des parcelles des personnages et des choses de l'Ancien Testament. La plus ancienne de toutes les reliques est le bois de l'arbre de la science du bien et du mal, contemporain de la création et qui aurait servi, suivant la légende, pour la croix de Jésus- Christ^; la verge de Moïse, la verge d'Aaron, la manne du désert, l'arche d'alliance, les colonnes du temple de Jérusalem 2, le chandelier à sept branches, les pains de propositions, l'anneau de Salomon et bien d'autres.
Les juifs n'ont pas professé, comme les chrétiens, un culte extraordinaire pour leurs grands hommes, pour leurs saints ; aussi ne nous est-il arrivé que des parcelles de quelques-uns de leurs illustres personnages. En Grèce et dans tous les pays byzantins, où l'on vénère, beaucoup plus que chez nous et que dans notre Église latine, les personnes de l'Ancien Testament, on trouve quelques-unes de ces reliques. Plusieurs églises y sont dédiées à saint Moïse, saint Isaïe, saint Daniel, saint Élie. Ce dernier saint, pour avoir assisté à la transfiguration du Sauveur et pour être devenu le patron d'un ordre de religieux chrétiens, les Carmes, appartient, pour ainsi dire, au Nouveau Testament autant qu'à l'Ancien. Mais un personnage qui n'appartient qu'au plus ancien monde est le patriarche Job, sous le vocable duquel est dédiée une église de Venise, San-Giobbe. Il ne faut pas s'en étonner, car Venise est plus orientale et byzantine que latine et occidentale. C'est dans la même ville, en effet, que s'élèvent des églises aux phophètes saint Jérémie, saint Zacharie, saint Siméon et enfin à saint Moïse. On ne doit pas avoir les reliques corporelles de Moïse, car tous ces chefs de peuples sont, comme Romulus, enlevés dans des tempêtes, et ne laissent aucune trace de leur corps ; mais rien n'empêche que de Job, (Je Jérémie, de Zacharie et de Siméon on ne possède des reliques véritables. La France même, toute latine qu'elle soit, possède bien les reliques des trois enfants de Babylone que Nabuchodonosor fit jeter dans une fournaise. C'est à la cathédrale de Langres qu'appartiennent ou qu'appartenaient ces curieuses reliques, qui furent reconnues de nouveau et authentiquées