AUTEL DU XII* SIÈCLE A LA CATHÉDRALE DE MARSEILLE
Il résulte , de notre premier article, que le bas-relief de Marseille , outre l'intérêt qu'il présente comme modèle d'un ancien autel, acquiert une importance véritable au point de vue chronologique. Sa date, une fois connue, permettra de fixer les limites extrêmes de la première école de la sculpture provençale dont il est le monument le plus important. C'est vers 1 1 20 seulement que la décoration des édifices religieux et la représentation des sujets sacrés appartint, sur les deux rives du Rhône, à une autre école bien autrement riche, bien autrement féconde, qui, sans s'arrêter aux anciennes traditions , va chercher en dehors de la France des inspirations nouvelles; c'est alors qu'une influence orientale parait animer l'art de l'Occident, et qu'on pourrait peut-être associer, il est difficile de dire dans quelle mesure, le mot de byzantin à celui de roman. Mais cette merveilleuse école, qui attend encore un historien , n'a pas à nous occuper ici , et il faut détourner les regards de toutes les œuvres capricieuses qu'elle prépare à la France, pour les reporter sur le vieil autel qui semble une protestation contre l'invasion de cet élément nouveau'.
4. Je suis loin d'admettre toutefois, comme je Tai déjà dit, que Tinfluence byzantine ait agi sur notre architecture et qu'elle ait modifié en quelque chose les plans ou les procédés employés dans la construction de nos édifices : je ne parle pas de quelques monuments exceptionnels, comme Saint-Front de Périgueux, par exemple, et les églises qui en dérivent. Mais je reconnais que cette influence a été considérable en ce qui concerne ^ornementation et la décoration de ces mêmes édifices, et qu'elle s'est exercée, en partant du Midi et en remontant vers le Nord, à peu près sur toute la surface de la France, quelques provinces, comme la Normandie et la Bretagne, exceptées. Bnfin, sans parler de l'époque carlovingienne, ce n'est qu'à partir du commencement duxii« siècle, quoiqu'on en trouve quelques traces à une époque antérieure, qu'elle se présente à mes yeux avec
A droite et à gauche de la Vierge se tiennent debout deux évéques. Sont-ce des saints? Sur un monument ordinaire, l'absence du nimbe nous en ferait douter ; mais ce que nous venons de dire de la même particularité, au sujet de la Vierge, nous permet de répondre d'une manière affirmative. On peut donc, si l'on veut, voir dans ces personnages saint Lazare, le mort ressuscité, l'apôtre de Marseille, qui est partout représenté dans cette ville, et saint Cannât, l'un de ses successeurs dans l'épiscopat. Leur costume mérite une attention spéciale ; il fournit de précieux renseignements pour l'étude des vêtements ecclésiastiques. L'un d'eux, sous l'arcade de droite, est coiffé d'une mitre très-basse, ornée de perles; il porte la barbe et les moustaches, et tient à la main gauche une crosse un peu moins haute que lui, terminée par une tête de dragon ; la main droite ouverte est appliquée contre la poitrine. L'aube descend jusqu'à terre ; elle est garnie, à son pourtour, d'une bordure d'étoffe plus précieuse, assez étroite, à l'exception de la partie antérieure qui est ornée d'une pièce plus large; elle est maintenue autour des reins par un simple cordon retombant sur le côté gauche, et remplissant l'office de ceinture. La chape est fixée sur la poitrine au moyen d'une agrafe elliptique. L'étole, très-légèrement évasée à sa partie inférieure, est également ornée d'un cordon de perles et d'une frange; elle est fixée contre le corps, en passant dans les nœuds de la ceinture, au lieu de se trouver maintenue, comme elle l'est de nos jours, par un filet qui unit ses deux bandes et se croise sur la poitrine du prêtre. Le manipule, placé sur le poignet gauche, est simplement garni d'une frange à sa partie inférieure. Enfin les pieds sont enfermés dans des brodequins, sur la partie antérieure desquels court le même galon perlé, qui orne les différentes parties de ce costume.
La mitre, la crosse, l'aube et la chaussure de l'évêque placé sous l'arcade opposée ne diffèrent guère des précédentes; le manipule est identique. La main gauche tient un livre, la droite est appuyée sur la crosse. Mais nous trouvons ici deux vêtements nouveaux : l'amict, rabattu en plis serrés sur le collet delà chasuble, et la chasuble, qui, au lieu d'être fendue sur les côtés,
une intensité suffisante pour mériter un nom spécial. L'opinion que je hasarde ici est donc également opposée au système qui nie, ou du moins réduit à peu de chose Pinfluence byzantine , et à celui qui l'aperçoit sur tous nos monuments indistinctement, en tous lieux et à toutes les périodes du style roman ; elle peut aussi servir de compromis entre les deux théories contraires. Notre grand art national du moyen âge nous appartient en propre, quand il est arrivé à sa perfection aux XIII* et xiv« siècles; mais il serait téméraire d'affirmer que tous les éléments divers qui ont concouru à sa formation soient indigènes. La gloire de nos artistes ne serait nullement augmentée, et la vérité historique pourrait être singulièrement altérée, si nous persistions à méconnaître les emprunts légitimes que nous avons faits parfois à Tart byzantin.