‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 23 sur 103 · XI · texte numérisé non relu

XI

suivant la forme admise de nos jours, ne présente qu'une ouverture centrale pour passer la tête. Relevée latéralement sur chacun des bras, la chasuble est ornée à sa partie supérieure de deux larges galons qui viennent se croiser sur la poitrine en dessinant une sorte d'Y. Tous ces ornements ne sont pas raides et gommés comme les vêtements ecclésiastiques actuellement en usage; ils permettent à celui qui en est couvert de passer par la porte d'une éiglise, sans qu'on soit obligé d'en faire sauter le trumeau ; ils flottent sur le corps, plissent librement, mais avec cette symétrie qu'affectionnent les artistes de l'école romane. Au reste, si jamais sculpture de convention s'est produite quelque part, c'est sur ce monument, où chaque pli est soigneusement modelé sur celui qui lui correspond, et suit exactement la courbe qu'il décrit. Tout le travail ne décèle pas moins une main habile, et je doute fort que, dans le nord de la France, on trouve à la même époque un morceau de sculpture aussi bien exécuté : quelques parties, la barbe et les moustaches des personnages, par exemple, la crinière du lion^ les ailes des animaux symboliques, sont traitées avec une grande finesse et une délicatesse rare. L'identité qui existe entre la pose des deux évêques et celle des apôtres, si souvent reproduits autour du Sauveur sur les sarcophages, ne peut échapper à aucun de ceux qui connaissent les tombeaux chrétiens du midi de la France. Quiconque a étudié avec attention les monuments de ce genre , déposés au musée de Marseille, sera frappé en outre des rapports tout particuliers que l'un d'eux, connu sous le nom de «Tombeau de l'abbesse Eusébie», présente avec le bas-relief qui nous occupe. II n'y a plus seulement entre les deux œuvres une analogie vague, mais évidente, comme celle qui résulte d'attitudes semblables; il y a une ressemblance rigoureuse, qui ne peut dériver que d'une imitation directe. L'éyéque, qui occupe la gauche de la Vierge, reproduit, sauf la différence du costume, l'apôtre qui se tient à la gauche du Christ; la similitude, quoique moins parfaite, n'est pas moins manifeste entre l'évoque et l'apôtre de droite ; enfin, sur le sarcophage, le Qirist lui-même est assis entre ces deux personnages, position remarquable, parce qu'elle n'est pas la plus fréquente, comme la Yierge est assise au centre de l'autel. Le tombeau de l'abbesse Eusébie était jadis, avec tant d'autres monuments du même genre, dans l'une des cryptes de Saint-Victor; ne pourrions*nous pas conclure de cette circonstance que l'artiste qui sculpta le bas-relief de la Major appartenait à cette abbaye ? Nous verrons plus loin si quelque preuve vient confirmer ce rapprochement ; nous voulions ici constater une fois encore que tout, dans le monument qui nous occupe, appartient à l'art occidental, au premier art chrétien.

Il a paru naturel à quelques personnes d'attribuer à cet autel la même date qu'au monument pour lequel il fut sculpté ; or, malgré les prétentions des Provençaux, qui veulent toujours voir dans la Major Téglise primitive construite par saint Lazare, l'édifice existant aujourd'hui n'a été élevé que dans le xi* siècle. C'est un fait qui était déjà constaté dans les manuscrits du fameux Peiresc, et que le vénérable Belzunce, dans son oc Histoire ecclésiastique » y a contesté pour faire honneur au mort-ressuscité de la construction de sa cathédrale. Il est aujourd'hui hors de doute, en présence de ces deux textes , tirés , le premier des manuscrits de Ruffi , le second de la «c Gallia Christiana » (vol. I, p. 644) : a Hic Pontius (Pons II, 1014-1073) antiquam Sedem', injuria temporis corruentem reedificavit, obiitque anno MLXXIII, die XYI februarii. — Laudatur hujus episcopi soUicitudo in resarciendis muitis templis, quae negligentià clericorum corruerant^; prœcipuam ver6 curam impendit in restaurandâ antiquà Sede. » La date de la construction d'un édifice une fois connue , on rapporte à la même époque tous les accèssoires qui offrent quelque analogie de style avec le monument principal , et c'est à Taide de ces inductions trompeuses que les erreurs se glissent dans la chronologie des arts, en Provence comme ailleurs. L'autel de la Major, quelques efforts que l'on fasse pour le rapporter au xi* siècle, sera toujours attribué au xu* par tous ceux qui puisent dans le simple examen de l'ornementation un élément de conviction presque aussi fort qu'un texte positif; le chapiteau qui est à la droite de la Vierge, en particulier, est très-caracté-

4 . Cette dénomination, qui ne paratt paâ avoir été employée dans le Nord pour désigner l'église cathédrale où était le siège éptsoopd, est fréquemment usitée en Provence jusqu'au xi« siècle. La primitive cathédrale d'Âix s'appelait « Notre-Dame-de-la-Sed », et la cathédrale d'Apt, dédiée eu 4038, la même qui existe encore, fut consacrée à la Vierge, sous le titre de « Sancta-Maria-de-Nova- Sede ».

9. Ce texte montre que les terreurs des millénaires n'ont pas été moins grandes dans le midi de la France que dans les régions du nord, et que là, comme dans nos provinces septentrionales, ces appréhensions ont eu pour résultat la ruine des premiers édi6ces religieux. Quelques prétentions qui aient été élevées à cet égard, il est donc difficile d'admettre, aussi bien pour la Provence que pour tout autre pays, l'existence d'un nombre considérable d'églises antérieures au x* siècle. Ce n'est là qu'une des raisons qui prouvent, avec beaucoup d'autres, que tous ces édi6ces sont analogues au fa* meux porche de Notre-Dame^es-Domns et à SainKjuinin de Vaison. Notre-Dame-des-Domns et St.- Quiuin eux-mêmes n'appartiennent pas au siècle de Gharlemagne, comme on le prétend encore tous les jours, mais bien à une grande renaissance de j'art antique, à une véritable école néo-romaine, qui se produisirent en Provence vers 4050, et qui continuèrent à s'inspirer de souvenirs purement romains jusque vers 4 4 30 environ. Tout ce que l'on peut accorder à la Provence, c'est qu'elle possède, surtout dans ses cryptes, plus de fragments de monuments des premiers siècles chrétiens que la plupart des autres provinces de la France ; mais elle est loin d'être, sous ce rapport, aussi riche qu'on le croit, sur la foi de quelques archéologues officiels, qui, voyageant aux frais de nous tous, traversent le pays en poste, sans s'arrêter à compulser les dates et à comparer les édifices.

ristiqne du second quart du xii" siècle dans rarchitecture provençale , et se trouve firéquemment reproduit à cette époque. D'ailleurs un texte curieux nous révèle , avec la date précise de l'exécution de l'autel, le nom du dona-* teur, et peut-être même celui de l'artiste qui l'a sculpté : — « Raimond, par la grâce de Dieu, évêque de Marseille, homme pieux, et rigoureux observateur pendant toute sa vie de la règle monastique dont il portait le costume, consacra au service de Dieu , jusqu'à sa dernière heure, une existence pure passée dans le chant des hymnes et des psaumes ; il enrichit par ses achats l'église Notre-Dame-de-la-Seds, de Marseille, de livres nombreux, de nombreux ornements d'or et d'argent et de vêtements précieux; enfin, l'an 11 22 de l'Incarnation du Seigneur, il fit ce coffre, sous l'invocation du Christ, en l'honneur de Marie, mère de Dieu, patronne de l'antique siège de Marseille. Le jour même de l'Assomption de la Vierge il y déposa, de ses propres mains, en présence de son clergé, les reliques de plusieurs saints : le corps de saint Cannât, évéque de Marseille et confesseur ; de saint Antonin, confesseur; de saint Victor, martyr, etc. » — Telle est la note qui fut découverte et déposée aux archives du chapitre, lorsque, en 1277, on ouvrit le coffre donné par l'évéque Raimond , afin de transporter les reliques dans une nouvelle châsse de fer, munie de quatre serrures. Il suffit donc de montrer que ce coffre (arca) était en même temps le maitre-autel de la cathédrale, pour avoir l'histoire complète du monument.

L'usage de célébrer les saints mystères sur la tombe des confesseurs remonte à l'époque même où l'Église persécutée cachait dans les catacombes ses cérémonies et ses martyrs. Cette pieuse coutume se perpétua quand la religion victorieuse s'empara des basiliques et associa à son triomphe les victimes frappées pour la foi. Chaque cité devint jalouse alors de posséder dans son sanctuaire un tombeau vénéré , et la dévotion des fidèles détermina ainsi la forme de l'autel en Occident. Arles , entre toutes les villes du midi de la France, possédait de ces précieux monuments ; on chercherait en vain dans les ruines de Saint-Honorat le tombeau du patron de l'édifice qui servait d'autel au milieu du chour, et celui de saint Trophime, qui, dans la chapelle de la Vierge, remplissait le même office : ils sont allés rejoindre au Musée tous les cercueils antiques arrachés aux Aliscamps ; mais l'église de Saint-Trophime , aujourd'hui encore , nous présente parmi ses autels deux beaux exemples de sarcophages des premiers temps chrétiens. Là où manquaient les tombeaux véritables, les cénotaphes les remplacèrent et reçurent dans leur intérieur les reliques des saints : c'est ce qui eut lieu à Marseille. Il est impossible, maintenant que l'ancien maltre-autel est encastré dans un

LES AUTELS CHRÉTIENS. Tt

massif de maçonnerie, d'y reconnaître Texistence d'une cavité centrale; mais Millin, qui a signalé ce monument il y a déjà longtemps , et qui l'avait vu dans son état primitif , nous le représente , sur une de ses planches , creusé comme un sarcophage; il paraît que, dès cette époque, il avait perdu la table de marbre servant de couvercle, ce qui permet de constater qu'il avait la forme d'une auge. Les Bénédictins viennent encore confirmer le renseignement fourni par le mauvais dessin de Millin. Ils rapportent que Raimond déposa les reliques des saints dans le coffre du maitre-autel {sub arca majoris altaris recondidit). Ainsi le monument encore existant est celui qui fut donnée en 1 1 22 , par le prélat marseillais , en l'honneur de la Vierge , figurée en effet au centre de la face antérieure ; il fut destiné à renfermer le corps de saint Cannât , et c'est pour cela que l'on peut désigner ce saint comme étant l'un des deux évêques sculptés en relief sous les arcades latérales: Désormais la Major n'a plus rien à envier à Saint-Honorat : Marseille, comme Arles, vénère dans son maltre-autel le tombeau de l'un de ses évêques.

Il serait à désirer que les preuves , propres à établir le nom de l'artiste auquel nous devons ce monument, fussent aussi nombreuses et aussi certaines que celles qui nous ont servi à en fixer l'âge. C'est dans les termes mêmes de l'acte traduit plus haut qu'on peut les découvrir. En parlant des riches présents que Raimond offrit à sa cathédrale , l'auteur du document a soin de spécifier que c'est à prix d'argent que ces libéralités furent faites :

«Multos libros, multaque omamenta ecclesiae emendo constituit y> ;

mais, quand il parle du cofTre, il dit simplement : « Hanc arcam ad honorem

Genitricis Dei Mariae fecit ». Ce mot n'éveille-t-il pas immédiatement

l'idée de l'exécution manuelle? Il ne s'agit plus évidemment d'une acquisir tiop comme pour les livres et les ornements sacerdotaux; il y a entre les deux expressions employées une opposition manifeste qui rappelle l'inscrip*tion par laquelle Hugues, le moine orfèvre d'Ognies, nous transmettait le souvenir de ses œuvres et de ses libéralités (V. « Annales Arch. », t. V, p. 319). Sur un évangéliaire dont il avait fait la couverture en vermeil, et dont une main étrangère avait tracé les caractères , il gravait, au xu'' siècle également, ces lignes parvenues jusqu'à nous : « Hugo scripsit, intùs questu, foris manu». Raimond, lui aussi, avait été moine avant d'arriver à l'épiscopat; il suivait la règle de saint Benoît à une époque où le dépôt des arts était confié aux monastères ; il avait passé sa jeunesse entre les sombres murs de Saint-Victor, que, bien jeune encore, il vit élever, et qui se dressent toujours en face de la cathédrale, de l'autre côté du port; il appartenait à

une abbaye qui fut, avec Lérins et Montmajour, l'un des foyers des études artistiques en Provence. Bien des fois , en parcourant cette longue suite de cryptes toujours plus ténébreuses, qui s'enfoncent en étages sous l'église supérieure , il s'était arrêté devant les tombes curieusement travaillées de l'abbesse Eusébie, des compagnons de saint Maurice, des compagnes de sainte Ursule, de saint Gassien, de saint Ghrysanthe et de tant d'autres; peutêtre reçut -il des leçons du maître inconnu qui sculptait au milieu du xr siècle, dans la même enceinte, la tombe de l'abbé Isam. N'y a-t-il pas dans tous ces rapprochements plus de circonstances qu'il n'en faut pour jeter quelque lumière sur les occupations de sa vie , et ne doit-on pas, sans hésiter, ajouter le nom de Raimond, évêque de Marseille , à la nombreuse série d'artistes ecclésiastiques dont se glorifient les xi"" et XII* siècles?

Il y a peu d'autels , on le voit , qui possèdent une histoire aussi authen«* tique que celui de la Major. Cette histoire est loin de confirmer l'opinion de Millin , qui voulait que ce monument eût été apporté d'Italie aux x* ou XI" siècle, « car, dit-il, il est d'une trop bonne exécution pour avoir été fait dans la Gaule à cette époque. » Nous avons assez insisté sur les causes qui peuvent expliquer cette supériorité. Aujourd'hui encore le bas-relief de Marseille inspirerait heureusement l'architecte qui serait chaîné de donner un mattre-autel à une église romane. Pourquoi faut-il qu'un monument, intéressant à tant de titres , soit relégué dans un coin obscur de la cathédrale, au milieu d'une mauvaise décoration d'opéra, étendue sur les murs, sous prétexte d'ornementation gothique? Ne serait-il pas possible, en le faisant passer de l'abside de droite dans celle de gauche, de le rendre à la lumière et à l'étude? Que les détestables fresques qui l'entourent restent plongées dans les ténèbres, j'en fais le vœu sincère : elles sont l'image trop fidèle des enluminures qui couvrent chaque jour les murs des édifices de la Provence et dont, à quelques pas de là, on peut voir un échantillon, sur une échelle plus vaste et plus ridicule encore, dans je ne sais quelle église paroissiale. Il n'y a pas de région en France où les restaurations soient aussi mal comprises. C'est que, absorbés par la contemplation des débris antiques, préoccupation bien excusable en présence de tant de ruines magnifiques, les archéologues du pays négligent l'étude des monuments du moyen âge, et se soucient médiocrement d'en connaître la chronologie. Aucun ouvrage' n'a réuni, avec les types les plus importants des arts en Provence, l'ornementation si caractéristique qui est propre à cette province. Aussi, les artistes auxquels sont confiées la réparation et la décoration nouvelle

d'anciens édifices, sans guides, sans modèles, sculptent des stalles, dressent des autels, peignent des murailles dans un certain style prétendu moyen âge, qui n'a pas de nom dans la langue des beaux arts, et qui n'est, en somme, qu'un produit plus ou moins bizarre de leur imagination méridionale. Les plus consciencieux mêlent aux formes, dont ils sont les inventeurs ou que le pays leur présente, des inspirations puisées dans nos édifices du Nord, beaucoup mieux décrits, beaucoup plus connus : il en résulte un amalgame étrange; une association monstrueuse d'éléments divers, qui n'est pas plus harmonieuse sous le beau ciel de la Provence qu'elle le serait sous le climat brumeux de la Bretagne. Pour l'époque romane surtout, chaque grande province ecclésiastique a son style propre, qui présida jadis à la construction de tous ses édifices, et qui doit seul aujourd'hui fournir des modèles à leur restauration. Cette simple observation suffit pour montrer tout ce qu'il y a de sérieux et de pratique dans les publications qui reproduisent les caractères propres à chacune de nos écoles provinciales du moyen âge , ouvrages dans lesquels des esprits superficiels ne veulent voir qu'un sacrifice au goût du jour ou la satisfaction d'une curiosité sans but et sans utilité. Quand même ces sortes de travaux ne serviraient qu'à constater les phases successives de la pensée humaine, dans une de ses manifestations les plus élevées , les beaux arts , de quel droit prétendrait-on rayer de l'histoire de l'humanité le récit de cette longue série d' œuvres qui relient l'antiquité aux temps modernes ? Mais si nous descendons des hauteurs vagues de la spéculation sur le terrain, plus fréquenté aujourd'hui, de l'application pratique, nous trouvons bien des chefs-d'œuvre à réparer, bien des plaies à fermer , bien des ruines jeunes à soutenir : l'homme et le temps sont si destructeurs ! Ces mêmes ouvrages , qui ne semblaient tout à l'heure propres qu'à renouer le fil des traditions passées , ne sont-ils pas indispensables pour nous permettre de restaurer dignement les édifices qui font à la fois notre admiration et notre gloire?

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Correq^oDdtnt da Comité hlitorlq«6 d«i «Ht el noDomenti.

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